Dans l’esprit de Gbagbo (1) : Pourquoi il ne négociera pas avec Ouattara

La Côte d’Ivoire n’en finit pas de s’enfoncer dans une crise politique sans précédent. Cependant, bien plus qu’un simple désaccord électoral, ce scrutin est bel et bien l’ultime (?) affrontement d’un duel qui dure depuis près de vingt ans. Entre Laurent Gbagbo, accroché au pouvoir, et Alassane Ouattara, reconnu par la communauté internationale, se joue bien plus qu’une élection. Éclairage.

Le duel est dans toutes les têtes. « Simple étape dans un combat qui les oppose depuis 2000 », selon le directeur de l’International Crisis Group de Dakar, Gilles Yabi, il pourrait même être le symbole d’une rivalité bien plus ancienne. En effet, depuis 1992, l’histoire Ouattara/Gbagbo côtoie celle d’une Côte d’Ivoire en quête de stabilité démocratique. Adversaires ou alliés de circonstances, les deux hommes ne cessent d’afficher leurs différences. Ainsi, malgré les appels du président élu, symbole d’une réussite internationale, au président sortant, homme politique de terrain accroché au pouvoir, les négociations semblent au point mort. Au delà de l’enjeu du pouvoir, les raisons de l’entêtement s’avèrent en fait éminemment personnelles.

1.  Souvenirs de geôle

Alassane Ouattara ne fait son apparition dans la scène politique ivoirienne qu’en 1988. Alors fonctionnaire du FMI, après avoir obtenu un doctorat en sciences économiques à l’université de Pennsylvanie à Philadelphie, il est nommé par le président Houphouët-Boigny, au pouvoir depuis l’indépendance en 1960, directeur de la BCEAO (Banque Centrale des États d’Afrique de l’Ouest), puis président en 1990 d’un « Comité interministériel chargé de l’élaboration et de la mise en application du programme de stabilisation et de relance » en Côte d’Ivoire.

Véritable superviseur de l’économie ivoirienne, chantre des fameux Plans d’Ajustement Structurel du FMI, le voilà rentré dans la sphère dirigeante ivoirienne. Le poste est d’importance, alors que la Côte d’Ivoire subit le contrecoup de son extraordinaire avancée économique du fait de la chute des prix du cacao, dont elle est le premier producteur mondial. Conséquence : deux ans plus tard, Ouattara est officiellement nommé au poste de Premier Ministre. Il fait alors face pour la première fois à Laurent Gbabgo.

Ce dernier, leader du parti d’opposition, le Front populaire ivoirien (FPI), prend la tête de manifestations réclamant davantage d’ouverture politique et protestant contre les mesures d’austérité mises en place par le gouvernement. La contestation réprimée, en février 1992, Gbagbo est emprisonné ainsi que plusieurs leaders syndicaux. Le témoignage d’Henri Emmanuelli peut témoigner de l’empreinte qu’a laissée cet épisode dans l’esprit de l’opposant au régime : « J’ai connu Laurent Gbagbo parce que je l’ai sorti de prison, où l’avait enfermé M. Ouattara. J’étais alors président de l’Assemblée nationale et je suis monté jusqu’à l’Élysée pour m’insurger du fait qu’un soi-disant démocrate emprisonnait le chef de l’opposition. »

2. Alliance contre-nature

A la mort d’Houphouët-Boigny en 1993, Ouattara est donc l’un des deux hommes forts du régime, avec Henri Konan Bédié, président de l’Assemblée nationale. Mais, assurant l’intérim, conformément à la constitution, Bédié va consciencieusement s’attacher à écarter son rival. C’est la naissance de l’ivoirité comme instrument politique via un nouveau code électoral restreignant le droit d’élection aux citoyens nés de parents ivoiriens. Ouattara, accusé, comme son père, d’être burkinabé ou voltaïque (ethnie principale au Burkina Faso), ne peut participer à l’élection présidentielle censée clore l’intérim de Bédié.

Ainsi, alors qu’ils s’affrontaient quelques mois auparavant, Ouattara et Gbagbo se retrouvent au sein d’un même mouvement d’opposition. Gbagbo, bien qu’a priori favorisé par l’ivoirité, estime le concept « liberticide, raciste, xénophobe et dangereux » et forme contre Henri Konan Bédié le Rassemblement Des Républicains (RDR), dont Alassane Ouattara prendra plus tard la direction. Ensemble, les deux hommes vont boycotter l’élection présidentielle de 1995. Un symbole mais une alliance qui ne durera pas.

3. Quand « les hommes de la présidence […] voulaient assassiner » Ouattara…

Car le pouvoir ne se partage pas. En 2000, profitant du renversement de Bédié par le général Gueï, Laurent Gbagbo est élu à la tête de l’Etat ivoirien. Il n’est alors plus question d’abolir l’ivoirité, qui empêche une nouvelle fois Alassane Ouattara de se porter candidat, malgré la présentation de preuves confirmant la nationalité ivoirienne de ses parents. Ironie de l’histoire, à l’issue de cette élection tronquée, le général Gueï s’était d’abord proclamé vainqueur… Avant d’être chassé du pouvoir par des manifestations populaires.

La survivance de l’ivoirité et la persévérance d’un pouvoir fermé poussent des groupes rebelles du Nord, dirigés par Guillaume Soro, à la rébellion. Gbabgo, dont le pouvoir est encore fragile, tente d’asseoir sa position. Des opposants emblématiques sont attaqués et le général Gueï est assassiné, selon le rapport Leliel des Nations Unies, par des hommes du président. Ouattara lui-même semble n’échapper que de justesse au même sort. Un ancien conseiller de l’ambassadeur de France en poste au moment des faits raconte ainsi dans Libération : « En septembre 2002, au début de la rébellion, j’ai accueilli chez moi Alassane Ouattara et son épouse que les hommes de la présidence, après avoir « liquidé » le général Guéï et sa femme, voulaient assassiner au prétexte qu’il fallait éliminer tous ceux qui, selon eux, pouvaient être liés aux rebelles, faisant ainsi place nette pour un long règne de Gbagbo. »

Gbagbo considère ainsi, aujourd’hui encore, Ouattara comme un des instigateurs de la rébellion qui a bien failli lui coûter la présidence – les rebelles ont contrôlé jusqu’à la moitié du pays – qu’il avait attendue vingt années durant. L’ancien fonctionnaire du FMI a quant à lui toujours nié : « Ces jeunes gens pensant peut-être bien faire, épousant peut-être les mêmes objectifs que j’avais par rapport à une société de justice et d’équité, ont pris les armes. Mais j’espère qu’ils ont compris que ce n’est pas avec des armes et des fusils qu’on doit régler les problèmes de la Côte d’Ivoire », déclarait-il ainsi en octobre 2010.

4. Le spectre étranger

C’est l’accusation principale, le leitmotiv d’une campagne électorale orchestrée en grande partie par la femme de Laurent Gbagbo, Simone, numéro deux du parti présidentiel, dont l’importance semble être des plus cruciales.

Du fait de son parcours d’étudiant aux États-Unis, de son ascension au FMI et de ses amitiés internationales, notamment françaises, Ouattara apparaît, aux yeux de Laurent Gbagbo, comme le candidat de l’Occident. Or, le président sortant a toujours défendu l’indépendance de la Côte d’Ivoire, surtout par rapport à l’ancienne puissance coloniale française, dont les interventions se sont multipliées entre 2002 et 2007 notamment, afin de régler la question de la rébellion dans le Nord du pays. Ce qui sera fait en grande partie par les accords de Ouagadougou en 2007, qui donnent le poste de Premier ministre à Guillaume Soro, ancien leader rebelle.

Néanmoins, Laurent Gbagbo a toujours conservé de la méfiance, voire de l’animosité envers les puissances occidentales et l’ONU. Surtout, il garde envers la France une rancune tenace. Ce « différend » est dû à « l’implication de l’Etat français à travers les personnes de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin dans la tentative de renversement de mon régime » en 2002, a-t-il ainsi expliqué, peu avant le sommet France-Afrique de Nice de juin 2010, où il avait pris la décision de ne pas se rendre. Car même si l’élection de Nicolas Sarkozy a quelque peu apaisé la situation, Gbagbo a vu d’un mauvais œil les nombreux appels lancés par la diplomatie française pour la tenue d’élections libres, qu’il n’a cessé de repousser depuis 2007.

Or, les amitiés de Ouattara en France sont nombreuses. Jean-Claude Trichet, Martin Bouygues et Vincent Bolloré par exemple, ce qui ne peut que le rapprocher de  Nicolas Sarkozy, qui l’a même marié en 1990, alors qu’il était encore maire de Neuilly, à la Française Dominique Nouvian, femme d’affaires et de réseaux réputée en Côte d’Ivoire et en Europe.

5. Des « obligations de couples »

Il ne faut jamais négliger l’influence des femmes, notamment en Afrique. Simone Gbagbo est ainsi combattante politique avant d’être première dame. Présente dès la fondation du parti du Front Populaire Ivoirien, bien avant leur mariage en 1989, elle est l’inspiratrice des idées marxistes que revendiquent encore par intermittence le président sortant. Depuis lors, le couple s’est juré d’accéder au pouvoir. Et de le conserver. Simone a ainsi enchaîné les meetings dans la dernière campagne. En phase avec son mari de président.

Dans la bouche de la « Dame de sang » comme on la surnomme au pays, Nicolas Sarkozy devient donc le « diable » et Ouattara le « chef bandit ». Tel un écho à son mari, elle répète inlassablement les accusations contre son rival. Mais n’est-elle vraiment que l’écho d’une hostilité du président sortant ? Si, dans l’opposition à Ouattara, Laurent Gbagbo n’a, du fait de son passé, pas besoin de modèle, sa femme semble en effet le surpasser dans le rejet de l’Occident et en particulier de la France. Et pour cause, elle est accusée d’avoir fait assassiner le journaliste franco-canadien Guy André Kieffer – qui enquêtait alors sur les malversations financières dans la filière du cacao, en lien avec le trafic d’armes – et figure sur la liste des personnalités sanctionnées par l’Union Européenne.

Cette chrétienne évangéliste convaincue place la foi au même niveau que son ambition politique. Et c’est bien un musulman du Nord, Alassane Ouattara qui pourrait lui ravir le rêve que certains cadres proches de son parti lui prêtent : celui d’un destin à la Cristina Kirchner en Argentine que seul son mari peut lui offrir.

Entre oppositions personnelles et « obligations de couple », Laurent Gbagbo n’est donc semble-t-il pas près de négocier. Pour Gilles Yabi*, ce blocage ne laisse que peu de solutions : « Dans le meilleur des cas, on aura une partition du pays. Dans le pire des cas, ce sera une reprise des combats. » Reste à espérer que la prévision soit inexacte.

Mathieu OLIVIER


*intervention lors de la conférence « Processus électoraux en Afrique » organisée à l’Ifri le 8 février
 
Pour aller plus loin :
Simone Gbagbo-Dominique Ouattara, portraits croisés (Le Jour)
Côte d’Ivoire : une succession manquée (La Documentation Française)
« Moi ou le chaos », stratégie suicidaire de la Côte d’Ivoire, Gilles Yabi
Le dessous des cartes, Jean-Christophe Victor (éclairage ethnique de la question ivoirienne)
Disparition de Guy-André Kieffer, la piste du trafic d’armes (Rue89)
Un témoin raconte l’enlèvement de Guy-André Kieffer (Libération)
Rapport Leliel de la Commission d’enquête internationale sur les allégations de violations des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire (2004)
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