« Il nous fallait survivre »

Alors que Laurent Gbagbo s’accroche toujours au pouvoir, retranché dans les quelques mètres carré du palais présidentiel d’Abidjan, Inter-Action a contacté le 7 avril l’un des jeunes politiciens ivoiriens, opposant au président sortant. Kouamé Jean-Marc Yéboué, président des bénévoles pour Ado (Alassane Dramane Ouattara), raconte comment il a vécu la campagne, l’élection et la crise qui en a découlé.

Inter-Action : Avant la campagne présidentielle de 2010, étiez-vous engagé politiquement ? Pourquoi avoir choisi de soutenir Alassane Ouattara ?

Kouamé Jean-Marc Yéboué : J’étais avant la campagne engagé en politique par le biais de la FESCI (Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire). A un certain moment, j’ai compris que tous ces mouvements fanatiques n’existaient que pour faire le culte de Laurent Gbagbo. J’ai alors pris du recul et j’ai compris que Gbagbo n’était pas l’homme qu’il faut à ce pays. Il n’est pas parvenu à réconcilier les Ivoiriens en dix ans de pouvoir… Pour les élections d’octobre 2010, j’ai donc décidé de créer un mouvement, les bénévoles pour Bédié. Ma conviction était qu’il fallait réhabiliter Bedié après le coup d’Etat de 1999. Malheureusement, Bedié n’a pu accéder au deuxième tour. Il a cependant respecté son engagement envers le RHDP ((Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix) en appelant ses militants à voter pour Ouattara au deuxième tour. J’ai donc répondu à l’appel de mon leader tout en croyant au programme politique de Ouattara. J’ai donc accepté de créer, pour le second tour, un nouveau mouvement : les bénévoles pour ADO.

IA : Quelles ont été les actions menées par votre association pendant la campagne ?

KJMY : Mon mouvement avait pour mission de faire un corps a corps auprès des jeunes en général mais surtout auprès de la jeunesse scolaire et universitaire afin de la convaincre que Ouattara était le meilleur choix face à Gbagbo. Cela a été vraiment difficile compte tenu de la propagande et des mensonges que véhiculait la LMP (la Majorité Présidentielle) à propos de notre candidat. Souvent, nous étions obligés de travailler dans la clandestinité compte tenu du fait que nous étions pourchassés et menacés par la FESCI sur les cités universitaires. Nous ne pouvions ni afficher, ni porter des tee-shirts de notre candidat. Nous avons néanmoins réussi à convaincre beaucoup de jeunes étudiants.

« La police tirait à balles réelles »

IA : Comment avez-vous vécu le second tour et la prise de position du Conseil Constitutionnel en faveur de Laurent Gbagbo ?

KJMY : J’ai vécu le second tour avec beaucoup de déceptions et de souffrance. En effet, dès le 29 novembre au matin, je savais qu’Ado avait gagné les élections et que la LMP contesterait. Les positions du président du FPI (Front Populaire Ivoirien) Affi N’Guessan, sur les chaînes nationales et internationales au lendemain de l’élection, le laissaient présager. La position du conseil constitutionnel ne m’a pas surpris car les partisans de LMP en parlaient déjà sur les cités universitaires. C’était l’objectif visé par la LMP. Connaissant personnellement le président du conseil constitutionnel, Mr Paul Yao N’dré, qui fut mon professeur de relations internationales à l’université de Cocody, et qui ne pouvait pas faire un cours sans citer Gbagbo, je savais qu’il n’avait d’autre choix que de déclarer son ami Gbagbo vainqueur. Quitte à se détourner de l’article 64 du code électoral qui dit qu’en cas d’irrégularité grave de nature à entacher la sincérité du scrutin, le conseil annule les élections.

IA : Quelle était l’ambiance sur place ?

KJMY : Le jour où il a annoncé ce résultat partisan, j’étais à Adjamé, l’un des fiefs de Ouattara. Dès cette annonce, les magasins se sont immédiatement fermés et nous avons commencé à manifester en bloquant les voies. La situation était très tendue. Ainsi, pour nous disperser, la police est venue exercer la violence en tirant sur nous à balles réelles. La situation est devenue plus dramatique après la marche organisée par le RHDP sur la RTI (télévision nationale) et le palais présidentiel, et qui a fait une centaine de victimes. La peur a commencé à nous habiter terriblement car les miliciens et les mercenaires de Gbagbo nous traquaient partout. Nous, qui étions sortis du Golf Hotel avant le blocus, ne pouvions plus y retourner, il nous fallait donc survivre en continuant le combat avec conviction.

IA : Et à Abidjan en particulier ?

KJMY : Abidjan, contrôlée par Gbagbo, était devenue un enfer pour nous et une ville à risque car nous savions que la situation pouvait dégénérer à tout moment. Face à la folie des militaires de Laurent Gbagbo, nous avons résisté, et nous mobilisions les militants par des appels, des sms… Nous avons continué très souvent dans la clandestinité. C’était encore plus difficile pour nos amis journalistes.

« Joyeux Noël dans le sang… »

IA : Avez-vous subi des menaces ? Quelles ont été les conséquences ?

KJMY : J’ai été menacé sur la page Facebook de mon mouvement. J’ai aussi reçu une lettre de menace dans ma chambre dans la nuit du 23 décembre. Elle était intitulée « Joyeux Noël dans le sang Judas » et était marquée de sang. J’ai informé l’ONUCI qui n’a pris aucune disposition pour nous protéger mes amis et moi. J’étais obligé de ne plus dormir dans un endroit fixe et donc contraint de chercher refuge quelque part et de me faire discret.

IA : L’étau s’est considérablement resserré autour de Laurent Gbagbo. Que va-t-il faire selon vous ?

KJMY : Je connais bien Laurent Gbagbo. Ayant côtoyé certains de ses proches, je sais qu’il ne lâchera rien et qu’il résistera jusqu’à ce qu’on mette la main sur lui ou qu’on le tue. Il aime l’adversité et veut la posture des Patrice Lumumba, Thomas Sankara, etc… Il refusera de reconnaître Ouattara comme président et essayera de gagner du temps avec les militaires et miliciens attachés à sa cause. Bedié a dit qu’aucune ambition politique quelle qu’elle soit ne peut et ne doit s’accommoder de sacrifices inconsidérés de vies humaines. Cela, Gbagbo ne le comprend pas. Des pasteurs lui ont fait croire qu’il était le messie de la Côte d’Ivoire et qu’il devait résister jusqu’au moment de sa capture car des anges viendront du ciel le délivrer afin de le maintenir au pouvoir. Il est illuminé et ne constate pas vraiment ce qui lui arrive. Sans doute à cause de sa femme qui aime le pouvoir plus que lui.

IA : Certaines associations, ONG ou organisations internationales, ont dénoncé des agressions et des exactions perpétrées à Abidjan et ailleurs à la fois par des individus pro-Gbagbo et pro-Ouattara. Pensez-vous que la population sera prête à les oublier ?

KJMY : Après toutes ses atrocités, il faudra que Ouattara accepte qu’on fasse la lumière sur tous les crimes depuis 2002. La Cour Pénale Internationale doit venir enquêter en toute indépendance et quand la vérité sur les crimes sera établie, on situera les responsabilités et nous pourrons sensibiliser sur la réconciliation. Elle sera certes difficile mais nous n’avons d’autre choix que de la réussir car il y va de la survie de notre nation. Ouattara devra organiser le forum de vérité et réconciliation afin de permettre à tous ceux qui ont été meurtris dans leur chair de s’exprimer. Tous les Ivoiriens devront s’inscrire dans un élan de réconciliation.

« Peut être qu’il y a moins de pétrole en Côte d’Ivoire qu’en Libye… »

IA : Que pensez-vous de l’attitude de l’ONU, de l’Union Européenne et surtout de la France, avec qui vous avez une histoire particulière ?

KJMY : Je suis de ceux qui pensent que seule la force peut déloger Gbagbo. La communauté internationale, par le biais de l’UE, l’ONU etc…, a opté pour des sanctions qui ont certes porté leur fruit en l’affaiblissant mais elle n’a pas réussi à le faire partir. Je salue néanmoins cela. La France quant à elle était dans une position délicate compte tenu du fait qu’elle était accusée par Gbagbo et ses partisans de néo-colonialisme. Elle se devait donc d’être prudente et elle a agi par le biais de l’ONU pour la mise en exécution de la résolution 1975. Cette réaction était un peu tardive mais utile. J’ai été bien souvent déçu par la timidité de la communauté internationale face à notre crise. Sans prendre de décisions courageuses, elle a regardé la situation se dégrader depuis le 28 novembre.

IA : Ne s’agissait-il pas de choisir entre l’international avec Ouattara et le national avec Gbagbo ?

KJMY : Certains disent de Gbagbo qu’il est le nationaliste et de Ouattara qu’il est le président de l’extérieur. Je pense que c’est faux. Ce sont les Ivoiriens qui ont voté Ouattara et il est donc normal que la communauté internationale le soutienne. Ouattara est pour l’ouverture avec une diplomatie forte, sage et compétente. C’est ce qu’il faut pour un pays comme la Côte d’Ivoire. Gbagbo n’est pas le nationaliste qu’on veut nous faire croire. Si c’était le cas, il aurait nationalisé bien plus d’entreprises. Il a continué à passer des contrats, notamment avec le groupe Bolloré au détriment des nationaux et est très attaché au parti socialiste français et à certains patrons français qui l’ont soutenu pendant la campagne. Gbagbo est populaire mais pas nationaliste.

IA : On parle beaucoup des révoltes dans les pays arabes et de moins en moins de la Côte d’Ivoire. En quelque sorte, vous pourriez leur en vouloir ?

KJMY : Quand le printemps arabe est survenu, la communauté internationale a complètement oublié qu’il y avait une crise en Côte d’Ivoire et que des gens mouraient chaque jour. Peut être qu’il y a moins de pétrole en Cote d’ivoire qu’en Libye… Mais il y autant d’habitants et c’est cela le plus important.

IA : Vous êtes en quelque sorte entré en politique avec cette crise. Souhaitez-vous y rester ?

KJMY : Je regrette véritablement d’être entré en politique pendant une période aussi triste de notre Histoire. Mais cela ne tue pas en moi l’ambition de continuer. Au contraire, cela m’encourage à persévérer dans cette voie et à espérer une façon de faire la politique plus saine et non violente. Je crois en certaines valeurs comme la démocratie, l’honnêteté et je pense que notre génération de politiciens devra promouvoir des valeurs qui nous écartent davantage de la violence. J’espère que notre histoire éloignera de nous des politiciens remplis d’orgueil et de convictions aveugles et meurtrières. La politique est un jeu passionnant quand on refuse de la confondre avec la violence. Je suis engagé en politique : j’y suis et j’y reste. Au fond de mon coeur, je rêve d’une Côte d’Ivoire aussi démocratique que les Etats-Unis d’Amérique.

Propos recueillis par Mathieu OLIVIER

 

Pour aller plus loin :
Le dossier et l’actualité en direct de TV5 Monde
Dans l’esprit de Gbagbo, pourquoi le cacao pourrait le sauver, Inter-Action
Dans l’esprit de Gbagbo, pourquoi il ne négociera pas avec Ouattara, Inter-Action
Publicités

Une réflexion sur “« Il nous fallait survivre »

  1. je suis touché par cette interview qui est un temoignage reelle de l’enfer causé par la crise post-electorale en cote d’ivoire du à l’entetement suicisaire de laurent gbagbo.
    je suis très sensible à ce temoignage

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s