Aux confins du voyage

Dans le cadre de l’association la Saharienne, j’ai  entrepris un voyage humanitaire au Maroc, en 2009, pour une durée de deux mois. Ce voyage est scindé en deux volets: le premier vise à collaborer à la construction d’une école dans la région du sud Boulaouane[1], d’apporter sur place des manuels, et d’y effectuer quelques cours d’alphabétisation. Le second volet est tourné vers l’itinérance, et consiste à loger chez l’habitant, de ville en ville, en effectuant le voyage par mes propres moyens. Alors âgé de seize ans, je rédige un carnet dont les dernières pages sont ici reportées.

27 août 2009, dernière soirée au Maroc.

Le soir, à Tanger, tout s’adoucit. Dans le petit appartement de mes hôtes, la lumière caresse la table en bois sur laquelle j’écris ces lignes ; on sent de la place, en contre-bas, remonter des odeurs suaves et caressantes. Au loin, les appels s’épanouissent dans le ciel, déjà grignoté par l’obscurité qui vient de la terre. Je ne vois pas dans quelles autres rues, sur quelles autres plages je pourrais maintenant ressentir une plénitude aussi franche, entière, comme une onction, après tant d’efforts, de voyages et de rencontres. Cela fait trois jours que je m’y trouve, loisible de considérer le chemin parcouru, autant physique qu’initiatique. J’ai décidé de clore mon carnet par cette introspection, bercé, conquis, par la petite musique de cette ville située à la croisée des chemins.

Mais comment apporter un point final à une transformation ? Et « fini » n’est-il pas le plus imbécile de tous les mots ?

Lorsque je suis arrivé par cette même ville, que j’ai séjourné quelques jours à Casablanca avant de rejoindre un village sans nom de l’extrême sud de la région de Boulaouane,  j’ai fait la rencontre de mon hôte. Un vieillard si tendre, si courbé, si fervent qu’il ne peut que susciter empathie, respect et confiance. Il m’a tout enseigné, puisque je débutais : les us, les coutumes, les rudiments du langage. Il prodiguait ses conseils avec tant de générosité, et de bonheur, qu’il ne pouvait venir à l’esprit le soupçon de leur fausseté.

Une fois délaissée la ville, mais toujours en compagnie de mon hôte, j’arrivais dans une zone où le seul lieu de sociabilité était le souk, planté dans l’aridité et la poussière, comme le déni d’une situation très précaire. L’hôpital -le dispensaire- le plus proche se trouve à une cinquantaine de kilomètres du marché, centre d’une nébuleuse de hameaux, reliés par des vestiges de routes, défoncées, hiératiques. Plus au sud, on parvient à cultiver quelques céréales, grâce à un impressionnant réseau d’irrigation.

L’aspect de cette infrastructure me restera probablement en mémoire : il s’agit de rigoles en béton, communicantes, qui fleurissent à partir d’une rigole centrale, très surélevée. Cet ensemble étrange de lignes assez étroites et hautes, qui surplombent des champs verts et plats contribue à l’aspect onirique du paysage. De loin, la structure donne l’impression d’un entrelacs de ponts, râblais et longs. Il n’est pas rare de voir s’élever de cette ramification de béton, la silhouette d’un enfant, s’agitant dans l’eau, éclaboussant la poussière et le ciel brulé par la chaleur. Parfois une cascade s’échappe, et se répand sur la terre, suffisamment longtemps pour qu’une végétation s’étale à l’endroit de sa chute. Au sol, en pointillé, ces mini-oasis constellent le paysage, comme des projections sur le sol d’une structure abstraite et nécessaire. La région, en été, est d’une aridité inédite pour moi, et difficilement vivable pour les habitants.

Le matin, au hameau dans lequel je résidais, je participais alors à la construction d’une école. J’ai été très surpris de l’avancement des travaux : leur rapidité n’avait d’égal que notre joie de construire un tel bâtiment. Et puis, je me sentais euphorique de mes progrès en langue qui me permettaient de comprendre quelques conversations. Lorsqu’il s’agissait de m’exprimer, en revanche, je faisais appel à mon hôte, d’une patience aussi constante que profonde. L’après-midi, la chaleur nous poussait vers les maisons, où je donnais des cours d’alphabétisation, afin de préparer la rentrée. A cette date, un instituteur plus sérieux que moi viendra prendre le relai.

Cette école n’est pas réservée aux enfants. En vérité, mon hôte, à l’origine de l’initiative, avec quelques autres, a dans l’idée que l’avenir a déserté les déserts. Or, pour travailler sur les littoraux ou dans les villes, il faut au minimum savoir écrire arabe, parfois parler et lire français (pour toute activité d’accueil touristique, par exemple). La maitrise des langues est un enjeu de différenciation sociale très marqué, semble-t-il. Cet objectif m’a animé pendant tout un mois et une semaine.

Les cours furent difficiles, bien que je fusse épaulé par mon hôte, présent pour traduire, ou pour surveiller. Mais sur ce dernier point, je dois dire que j’ai été sidéré par le degré d’implication des personnes qui se trouvaient là, par leur assiduité également. Femmes, enfants et hommes travaillaient ensemble, librement, dans un esprit de très grande entraide. J’avais fait l’achat en amont, grâce à des actions menées en France, de manuels bilingues et de fournitures scolaires que nous avions amenés ici. J’espère qu’ils seront utiles à l’avenir.

Après un au revoir serein, j’ai quitté le village pour Casablanca, où a commencé la seconde partie de mon voyage : trois semaines passées seul, à pied ou en bus, dans la moitié septentrionale du Maroc. Je disposais de points de chutes, dont ici, dont maintenant. A 16 ans, mes parents ne m’auraient pas laissé partir sans quelques adresses. Ce fut une aventure sans drame, mais non sans frayeurs.

L’expérience est si récente et si riche, que je ne peux en parler qu’avec difficulté. Choc des cultures, bien sûr, extases devant des visions sidérantes de beauté. Le fait essentiel tient peut-être en l’alternance d’instants d’une trop grande richesse, étourdissants de couleurs, de mots, saturés de sens, à côté d’autres, en suspens, gracieux, délicats. Le jour je marchais sans relâche, et puisque je n’avais aucun compagnon, je me trouvais loisible de rester dans le silence profond d’une surprise tintée de joie. Expérience solitaire sans solitude, pourtant, en ce que je me sentais absorbé par n’importe quel acte ou parole, que je voulais comprendre. Et puis, le soir, je m’arrêtais devant une porte inconnue, adresse griffonnée sur un petit carnet, case de répertoire qui s’élevait à la dignité de la réalité.

J’ai passé quelques nuits sur des toits terrasses, à partager des anecdotes, sur la vie des lieux, sur la vie des habitants. Des nuits sur des tapis, dans une forêt d’oliviers, bercée par ses odeurs, ses sons ; des nuits urbaines, fiévreuses ; des nuits dans une cour intérieure ; des nuits dans des boutiques. Jusqu’à ce soir, cette table, Tanger, la mer, et la nuit, qui pousse la ville vers l’obscurité, et moi, vers le départ. Demain je prendrai le taxi, ce sera le règne des « derniers » : derniers pas, derniers mots… Mon hôte et moi déjeuneront ensemble, ce qui me rendra ce moment paradoxalement joyeux et triste. Puis ce seront les cérémonies des contrôles et du tarmac.

Je regarde le ciel, et j’ai le contentement et la peine de me dire, comme tous les autres voyageurs qui prennent l’avion : demain j’y serai. Que reste-t-il en somme, de ce voyage ? Une pièce ombragée, un refuge contre un jour de pleine chaleur et de vent. Le silence, l’ombre, la satisfaction qu’ils génèrent. Le repos, accosté par la perspective réconfortante d’un dîner. Une torpeur dissipée par le simple fait, d’exister, quelques instants, ensemble.

Ecrit par Pierre Baussier


[1] Région viticole célèbre, actuellement gagnée par l’aridité. Elle se situe à trois heures de voiture au Sud-est de Casablanca. La kasbah Boulaouane, dominant l’Oued Oum-er-Rbia, son monument le plus renommé, occupe son centre géographique.

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