Conversations avec Staline, Milovan Djilas

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L’auteur et l’œuvre

Milovan Djilas est né en 1911 au Monténégro. Il rejoint le parti communiste en 1932 alors qu’il est étudiant à l’université de Belgrade. Après trois années de prison, il intègre le comité central du parti communiste yougoslave en 1938 et devient membre du politburo en 1940. Alors que la Yougoslavie est envahie en avril 1941 par l’Axe, il participe aux cotés de Josip Broz Tito à la création du mouvement des Partisans yougoslaves (résistance communiste.)  C’est dans le cadre de la lutte contre l’Allemagne que Djilas fut envoyé en 1944 en visite officielle à Moscou. Sa connaissance du russe et son importance au sein du parti communiste yougoslave l’amena à rencontrer plusieurs fois les cadres de l’union soviétiques entre 1944 et 1948. Ses échanges avec le chef suprême de l’Union soviétique, Joseph Staline, ainsi qu’avec d’autres personnages important au sein de la haute société soviétique, furent réunis dans son livre : Conversations avec Staline. Le livre fut publié en 1962, soit plusieurs années après ces rencontres et surtout après la période de déstalinisation orchestrée par Nikita Khrouchtchev après 1955. Djilas publie alors cet œuvre après avoir été de nouveau emprisonné mais cette fois par le régime communiste qui lui reprocha sa dissidence au sein du parti et ses positions critiques vis-à-vis du régime.

Milovan Djilas présente dans la préface de son livre ses intentions, il souhaite « exposer les faits avec le maximum d’exactitude » sur sa propre vision des évènements dont il fut témoin. Nous pouvons noter l’importance que l’auteur accorde au débat idéologique autour de la personnalité de Staline. La question de la doctrine politique de Staline traverse le livre, Djilas étant un communiste convaincu et cherchant à comprendre quelle ligne idéologique fut celle de Staline durant ses années de pouvoir. L’œuvre se déroule en trois parties réparties en trois périodes historiques distinctes que Djilas associe à trois sentiments. Tout d’abord, Djilas évoque son enthousiasme en 1944, lui qui part dans le pays communiste modèle et y rencontre un dirigeant certes humain mais incarnant un idéal antifasciste. C’est dans le contexte de la seconde guerre mondiale que la première rencontre avec Staline s’effectua.
En avril 1945, Djilas retourne cette fois à Moscou mais avec des doutes sur ses impressions précédentes, ses positions ayant déjà été critiquées par le leader soviétique. Djilas évolue alors dans un contexte nouveau, l’Union soviétique commence à imposer un ordre nouveau dans la région au détriment des intérêts yougoslaves.
Enfin, en 1948, Djilas repart une dernière fois à Moscou où il exprime sa désillusion sur le personnage de Staline mais surtout sur ce modèle soviétique qu’il avait tant admiré. L’auteur comprend alors la volonté de Staline et des cadres du parti de constituer un espace de peuples soumis à un modèle communiste unique et inféodé à Moscou.
A travers cet œuvre, Djilas fait à la fois le portrait de Staline mais aussi des autres cadres du parti communiste en URSS : Molotov (Ministre des affaires étrangères), Béria (Ministre de l’intérieur), Jdanov (Chef du département de la propagande), Khrouchtchev (alors Secrétaire Général du Parti Communiste en Ukraine)…
Conversations avec Staline n’est pas uniquement un livre dénonçant le caractère manipulateur et despote de Staline mais celui de l’ensemble de la classe dirigeante soviétique travaillant aux côtés du secrétaire général. En réalité, l’ouvrage dénonce, au fur et à mesure, le processus de stalinisation que l’Europe de l’Est a pu connaitre dans l’après-guerre.

 

Enthousiasmes, Doutes et Désillusions

En 1944, Djilas est envoyé à Moscou afin de demander une aide militaire pour les Partisans en lutte avec les forces de l’Axe sur le sol yougoslave ainsi que de chercher à savoir si Moscou allait reconnaître un futur gouvernement communiste en Yougoslavie.  A cette époque, les Partisans de Tito n’étaient pas les seuls à se battre en Yougoslavie, le mouvement des Tchetniks (résistance « royale ») dirigé par Dragoljub Mihailović représentait le régime yougoslave officiellement reconnu et faisait face aux occupants. Les Partisans étaient alors opposés aux allemands et aux tchetniks, les communistes tentant de lancer une révolution au sein d’un pays occupé et en guerre. Les Partisans étaient alors déjà soutenus par la Grande-Bretagne qui avait fourni des armes et une mission militaire suite aux promesses de Churchill après la conférence de Téhéran. L’objectif du voyage était alors de trouver un soutien directement auprès de Staline ou alors auprès de Dimitrov ancien chef du Komintern (dissous en 1943). C’est dans ce contexte là que Djilas devait demander un soutien plus fort de la part des soviétiques. Il fut reçu par Staline qui ne lui promis pas de reconnaître le mouvement de Tito comme gouvernement provisoire yougoslave, mais lui assura un prêt de deux cent mille dollars pour leur venir en aide.
Toujours dans le cadre de son voyage en 1944, Djilas rencontra Staline au cours d’un repas à la veille du débarquement des Alliés en Normandie. Staline montra alors dans ces échanges sa volonté de ne pas créer un déséquilibre au sein des alliés ainsi qu’après du gouvernement royal yougoslave, « Ils n’accepteront jamais qu’un espace aussi grand puisse être rouge ». Staline se présenta alors comme un conseiller sans intervenir d’avantage au sein des affaires yougoslaves, refusant de dicter une politique particulière, Djilas déclara : « le Komintern a cessé d’exister, et nous autres, communistes yougoslaves, devons nous débrouiller par nous-mêmes ». Cette première rencontre permit à Djilas de mieux comprendre cette société soviétique qu’il avait tant admirée : l’époque de la troisième internationale s’était achevée par les arrangements géopolitiques de l’URSS.

Un premier élément de rupture apparut suite à la prise de Belgrade conjointement par les Partisans et l’Armée Rouge en novembre 1944. En effet, l’armée prolétarienne idéalisée s’était rendu coupable de nombreux crimes (viols, meurtres) sans que des sanctions soient prises. Tito et Djilas tentèrent d’en référer au chef de la mission soviétique en Yougoslavie qui récusa les accusions de Djilas. Djilas fut alors isolé au sein du parti, accusé de trotskysme à Moscou pour avoir détérioré l’image de cette armée libératrice.  Durant l’hiver 1944-1945, une délégation fut envoyée à Moscou sans la présence de Djilas, Staline s’emporta alors justifiant les actes commis par les soldats soviétiques et critiquant ouvertement Djilas. La mission comprenait aussi un membre du comité central, Hebrang, qui était soupçonné de fournir des informations aux soviétiques, il sera d’ailleurs accusé de collaboration avec Staline après 1948 et emprisonné par Tito. L’existence d’agents soviétiques au sein des partis communistes des pays d’Europe centrale était pourtant un moyen de contrôler ces partis dans le cadre de la satellisation, les soupçons de Djilas pouvaient donc être fondés.
Au mois d’avril 1945 une nouvelle délégation fut envoyée à Moscou pour signer un traité d’assistance mutuelle. Djilas rencontra Staline à l’occasion de plusieurs dîners, ce dernier ne manquant pas une occasion de provoquer la délégation yougoslave alors dirigée par Tito en personne. Staline se présente alors comme un « savant universel », il vanta la supériorité de l’armée bulgare vis-à-vis de l’armée yougoslave dans les combats faces aux allemands, définit le gouvernement yougoslave comme « un gouvernement à mi-chemin entre la France de De Gaulle et l’URSS ». Staline faisait déjà peser la menace d’une domination soviétique dans la région, notamment vis-à-vis de Dimitrov que Staline ne voulait pas voir revenir en Bulgarie décidant ainsi de la politique bulgare. Staline jouait alors sur les divisions entre les pays d’Europe de l’Est les opposants à certains moments ou les associant à d’autres. Cette deuxième rencontre marque alors la prise de conscience chez les communistes yougoslaves d’un risque émanant de Moscou qui en 1945 débute le processus de satellisation.

En 1948, la situation politique avait beaucoup évolué en Europe, c’est dans un contexte de convergences et divergences autour de la politique extérieure soviétique que la troisième rencontre de Djilas avec Staline s’organise. Les rapports entre occidentaux et soviétiques s’étaient détériorés et plusieurs évènements marquant la satellisation de l’Europe de l’Est avaient précédé cette rencontre.
Tout d’abord, la question du Plan Marshall proposé par les Etats-Unis à l’ensemble des Etats européens en 1947 divisa les pays de l’Est, la Tchécoslovaquie se déclara d’abord en faveur de cette proposition alors que l’URSS et la Yougoslavie refusèrent. La Tchécoslovaquie fit marche arrière suite aux pressions de Moscou. Suite à ces évènements, les soviétiques lancèrent en 1947 la doctrine Jdanov avec la création du Kominform. L’emplacement de l’organisation du Kominform faisait débat, alors que la Tchécoslovaquie de Gottwald avait été envisagée, c’est finalement Belgrade qui devait accueillir l’organisation chargée de centraliser les liaisons avec les partis communistes européens. Le Kominform était alors un outil au service de la domination de l’URSS pour Djilas, une domination que refusa la Yougoslavie, entrainant une série de tensions. Djilas nota tout d’abord les divergences idéologiques entre Soviétiques et Yougoslaves, sur l’image de Staline égale à celle de Tito, l’apparition de sociétés par action en Yougoslavie et le prestige des Yougoslaves dans le bloc de l’Est (libération propre de l’occupation nazie et le rôle joué par la Yougoslavie dans la guerre civile en Grèce).
Toutefois, l’ultime tension concernait le projet d’union entre l’Albanie et la Yougoslavie, que Moscou n’avait pas planifié. Ainsi Djilas partit pour Moscou en janvier 1948 mais effectua un premier passage par Bucarest. Au sein de l’ambassade yougoslave, il rencontra Ana Pauker (Ministre des affaires étrangères). Ce fut l’occasion pour Djilas de comprendre le pillage des ressources organisé par l’URSS sur les autres pays du bloc de l’Est, la Yougoslavie étant alors épargnée, c’est avec dégout que l’auteur dépeint cette atmosphère d’hostilité de la part des troupes russes à l’égard des Roumains.
Lorsque la délégation yougoslave arrive à Moscou, elle est reçue par le chef du Kremlin. Staline proposa alors que la Yougoslavie annexe l’Albanie, ce qui fût une surprise suivant les dernières positions prises par Moscou, toutefois la question de l’Albanie semblait réglée. Toutefois, en février 1948, Dimitrov avait été désavoué suite à ses projets de fédération balkanique, de même que l’accord entre l’Albanie et la Yougoslavie avait conduit Moscou à critiquer le maintien de deux divisions yougoslaves.
Quelques jours plus tard, la délégation yougoslave accompagnée de la délégation bulgare, fût reçu par Staline.  L’objet de la réunion fût la limitation ou du moins le contrôle des relations entre « démocraties populaires » par les Soviétiques. Or la Bulgarie et la Yougoslavie avaient déclaré avoir conclu un accord qui devait conduire à un traité d’alliance, de même la Bulgarie souhaitait créer une union douanière avec la Roumanie. Le jeu de Staline était alors d’assurer la loyauté des régimes des démocraties populaires afin qu’elles suivent les ordres de Moscou sans initiatives propres. C’est ainsi que le soutien de la Yougoslavie aux partisans grecs en révolte depuis 1946, fût critiqué par Staline, le jugeant non pertinent. Staline s’appuyait alors sur de faibles liens historiques, ou encore des rapprochements culturels afin de justifier d’autres types de fédérations (Bulgarie-Yougoslavie, Pologne-Tchécoslovaquie) afin d’affaiblir toute tentative de création de communismes nationaux. En effet, les nouvelles démocraties populaires s’appuyèrent sur la construction de communismes nationaux en lien avec la libération soviétique, or la Yougoslavie s’étant libérée par elle-même, l’URSS pouvait craindre l’éloignement de Belgrade vis-à-vis de la ligne officielle de Moscou. Cet éloignement a finalement pris la forme d’une rupture officielle en juin 1948.

Impressions

L’analyse de l’œuvre se concentra davantage sur la contextualisation des évènements rapportés par Djilas que sur la description de ces rencontres entre Djilas et Staline. Toutefois, nous pouvons noter certains éléments qui caractérisèrent ces diners à Moscou., Au cours de ces innombrables repas, Djilas remarqua l’intérêt porté par les Soviétiques pour l’alcool, l’antisémitisme latent, une tension permanente afin d’éviter qu’un incident diplomatique n’ait lieu ou que l’on ne fâche Staline. Les délégués yougoslaves se savaient surveillés à l’hôtel, dans leurs déplacements, chaque mot de trop pouvait être fatal, un paradoxe pour deux pays censés être alliés par le cœur (l’idéologie communiste) et l’épée (la guerre contre l’Allemagne). Nous pouvons ainsi comprendre l’évolution des sentiments de Djilas qui comprend au fur et à mesure qu’il avait idéalisé un pays et son dirigeant.

Ce qui peut surprendre à la lecture de Conversations avec Staline, c’est l’attachement qu’à l’auteur pour l’idéal communiste, un idéal qui résiste aux crimes staliniens, à la manipulation qu’exercent les cadres soviétiques et au pillage organisé par l’URSS. Cet ouvrage nous permet de découvrir les vices cachés des dirigeants politiques, tous sont décrits selon leurs travers.
L’analyse de Staline est assez surprenante, on découvre à travers le livre un homme vieillissant, perdant la faculté de briller autant qu’il pouvait le faire quelques années auparavant. Les dernières notes de Djilas concernant Staline tendent pourtant à l’humaniser, la Russie n’aurait pas été ce qu’elle est devenue sans lui. Staline ne peut pas être résumé au mot dictateur ou tyran, il incarne « l’insensibilité de Caligula, les raffinements d’un Borgia et la brutalité d’un Ivan le terrible ».
Djilas est probablement l’un des dissidents communistes les plus connus. Son œuvre nous offre un aperçu unique sur le fonctionnement interne du système soviétique et la satellisation des pays du bloc de l’Est. Milovan Djilas sera de nouveau arrêté en 1962 suite à la publication de son livre, qui au-delà de dépeindre le caractère de Staline, révèle des stratégies géopolitiques (projet d’union avec la Yougoslavie et l’Albanie) qui menaçait le pouvoir.
En 1966, il fera l’objet d’une libération conditionnelle et il vivra jusqu’à sa mort en liberté surveillée.

Nicolas Picciotto

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