La Corée du Nord et la menace nucléaire : entre mythe et réalité

Les événements récents nous laissent à penser que le régime nord coréen se fait toujours plus menaçant et belliqueux à l’égard de ses « ennemis » occidentaux. La preuve ? Les multiples essais nucléaires réalisés depuis 2006. Si le test missile de février dernier a suscité une telle émotion, allant jusqu’à mobiliser les instances internationales pour formuler des sanctions à l’encontre du régime de Kim Jong Un, la crainte occidentale de l’ennemi nord coréen est-elle si fondée ? Pour comprendre la réalité du régime militaire nord coréen, il faut se replonger dans son histoire, tenter de comprendre comment l’idéologie du juche a bâti un Etat guerrier et toujours sur ses gardes, mais surtout nuancer et relativiser ses multiples tactiques d’intimidations.

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Kim Jong-Un en observation du missile lancé par la Corée du Nord le 7 février 2016. YONHAP/AFP

Un pays né du traumatisme de la guerre

Le régime nord coréen naît des décombres du traumatisme de la bombe nucléaire et de la guerre civile (1950-1953). Ancienne colonie japonaise (la colonisation de la Corée par le Japon commence en 1905 par l’établissement d’un protectorat), la Corée devient indépendante à la suite de la reddition japonaise le 15 août 1945. Le Japon s’incline, touché par les deux bombes américaines sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. Le père de la nation nord-coréenne a assisté aux bombardements américains, il en est ressorti convaincu que se doter d’une telle arme était nécessaire à toute forme de résistance et de survie dans le monde actuel.

Le pays est déjà divisé en deux, entre Soviétiques et Américains. Cinq ans plus tard débute la guerre de Corée, provoquée pour le Sud, sous protection US, par l’agression du Nord et pour le Nord par les nombreuses violations frontalières de son voisin. La guerre achevée, le régime nord coréen se développe sous les principes du juche (1). Il s’agit selon les termes de Kim Il Sung : « Establishing juche means, in a nutshell, being the master of revolution and reconstruction in one’s own country. This means holding fast to an independent position, rejecting dependence on others, using one’s own brains, believing in one’s own strength, displaying the revolutionary spirit of self-reliance, and thus solving one’s own problems for oneself on one’s own responsibility under all circumstances. / Mettre en place le Juche signifie, en un mot, être le maître de la révolution et de la reconstruction de son pays. Cela veut dire adopter une position d’indépendance, rejeter toute dépendance à l’égard des autres, utiliser ses propres cerveaux, croire en sa force, faire preuve de l’esprit révolutionnaire d’autonomie, et donc résoudre ses problèmes par soi-même en en assumant la responsabilité en toutes circonstances » Pour le régime, cette idéologie s’apparente à la prétendue application des principes marxistes-léninistes aux réalités contemporaines de la Corée du Nord. Trois grands principes peuvent être retenus (2) : l’indépendance politique et idéologique, notamment vis-à-vis des puissances soviétiques et chinoises, l’autonomie et l’autosuffisance économique ainsi qu’un système de défense nationale efficace et viable.

Les principes développés par cette idéologie défendent l’autodétermination des Etats à assurer la sécurité et le bien-être de leur population. En reconnaissant ce principe, la Corée du Nord s’assure en quelque sorte la reconnaissance de sa légitimité par les autres Etats, sa souveraineté et les principes de non-ingérence dans sa politique, ce dont elle a alors besoin pour se développer, assurer sa sécurité dans un contexte géopolitique complexe. Le pays se renferme de fait sur lui même dans la mesure où toute dépendance vis-à-vis d’autres puissances ne pourrait que donner lieu à l’échec du modèle révolutionnaire socialiste nord coréen (3).

Le dernier pan de son idéologie, relatif à sa défense nationale, peut être résumé par les mots de Kim Il Sung « We do not want war, nor are we afraid of it, nor do we beg peace from the imperialists. » / « nous ne voulons pas la guerre, pas plus que nous ne la craignons ou que nous supplions les impérialistes pour la paix ». Chaque action des impérialistes est perçue comme une menace, si bien qu’elle doit être réprimée avec violence dans le but de défendre le régime et de servir la cause révolutionnaire (4).  Le développement de l’arme nucléaire a de fait été un atout majeur et devenu une part intégrante, voire, centrale du programme de défense nationale. La défense nationale est si importante pour la Corée du Nord qu’à l’âge de 84 ans son armée est aujourd’hui plus vieille que le pays lui-même ! Par ailleurs, même si le pays est pauvre par rapport à ses voisins, et le monde (193e pays sur 226 en termes de PIB/hab en 2011), elle possède l’une des armées permanentes les plus importantes au monde. 


Le développement du nucléaire nord coréen

La nécessité de développer l’arme nucléaire apparaît clairement dans ce petit pays, d’autant que ses voisins et alliés l’expérimentent tour à tour au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Les États-Unis tout d’abord, dès 1945, l’URSS en 1949, la Grande-Bretagne et la France respectivement en 1957 et 1960 puis rapidement la Chine de Mao Zedong en 1967.

Le programme nucléaire nord-coréen prend donc son essor grâce à l’aide soviétique dans un premier temps. Ainsi, la première installation nucléaire remonte à 1965, date à laquelle l’URSS a fournit au régime nord coréen un réacteur de recherche installé à Yongbyon. Quant aux ressources en uranium, le pays en dispose suffisamment pour ne pas dépendre de ses voisins.  

Un second réacteur est construit dans les années 1970, puis un troisième la décennie suivante. Ces constructions sont justifiées par l’exploitation d’un nucléaire dit civil. Il s’agissait en effet, en théorie, de produire de l’électricité. Or le réacteur nucléaire en question, « refroidi par gaz et modéré par graphite, officiellement pour la production électrique, peut fournir un maximum théorique de 15 kilogrammes de plutonium tous les deux ans – ce qui correspond environ à trois bombes atomiques ». 

C’est en 1985 que les services de renseignements américains découvrent le troisième complexe nucléaire en construction alors même que la Corée du Nord signait le Traité de non-prolifération nucléaire dit TNP (5).

Il s’agit d’un traité multilatéral entré en vigueur en mars 1970, établi par les Britanniques, Américains et Soviétiques. Dans ses grandes lignes ce traité distingue les États dotés d’armes nucléaires de ceux qui en sont dépourvus. Dans les premiers sont comptés la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni ainsi que l’Union soviétique, c’est-à-dire les États qui ont développé un programme nucléaire et ont fait exploser une bombe avant 1967. Les autres États, de fait, s’engagent à renoncer à l’obtention de toute arme nucléaire. En revanche, le traité autorise les États à se doter d’un programme d’énergie nucléaire pacifique.  L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) doit vérifier que les installations nucléaires des États ne servent qu’à l’exploitation d’un nucléaire civil.  Les États dotés d’armes nucléaires ou de programme nucléaire militaire s’engagent à ne pas transférer celles ci ni à aider un État qui n’en serait pas doté, d’en acquérir, de technologies connexes, ou le contrôle de telles armes et dispositifs et les États non dotés d’armes nucléaires s’engagent à ne pas accepter le transfert d’armes nucléaires et à ne pas en fabriquer.

Intimider l’ennemi… pour s’affirmer face à l’Occident ?

En 1989, des photos satellites américaines dévoilent au monde l’existence du site de Yongbyon, situé au nord de la capitale nord coréenne. A partir de cette année la Corée du Nord entre en confrontation avec le reste du monde à cause de son programme nucléaire qui de toute évidence ne respecte pas les principes du TNP. Les inspections de l’AIEA relèvent des activités suspectes. En 1993, la Corée du Nord annonce vouloir quitter le TNP. A cette déclaration, la communauté internationale réagit vivement, le Conseil de Sécurité de l’ONU condamne cette décision prétextant que le régime nord-coréen se doit de respecter ses engagements internationaux. Commence à cette époque un va-et-vient de négociations internationales pour tenter de maintenir des relations diplomatiques avec Pyongyang. Non sans difficulté.

En 1994, les négociations aboutissent à un accord : le régime nord coréen accepte de geler le développement de son programme nucléaire à condition d’être assisté dans le domaine énergétique. Le développement du programme nucléaire nord coréen s’inscrit finalement dans un contexte particulier : la chute de l’URSS a affaibli le régime, les États-Unis assument un leadership mondial qui fait que le petit pays d’Asie du Nord se sent nécessairement menacé – rappelons que la Corée du Sud est soutenue militairement par la puissance américaine et qu’elle est pourvue grâce à elle d’équipement militaire conventionnel bien plus moderne que son voisin du Nord. Comme le dit le chercheur Kwang-Ho Chun dans son article « la Corée du Nord a dès lors assimilé les aspects sécuritaires et les crises économiques à des menaces principales pour la survie de son régime ».  

10 ans plus tard, une situation similaire se dessine : des révélations sur les tentatives de la Corée du Nord pour enrichir de l’uranium se font connaître, on soupçonne le Pakistan d’avoir aidé le régime à développer son programme nucléaire militaire. Les Etats-Unis suspendent les livraisons de pétrole et annoncent que l’Accord cadre du TNP doit être reconsidéré. Le régime nord coréen fait savoir son intention de redémarrer ses réacteurs, renvoie les inspecteurs de l’AIEA, retire les caméras de surveillance et déclare son retrait immédiat du TNP. Après deux ans de négociations – complexes à cause des positions antagonistes des Américains, Chinois et Russes ainsi qu’au refus du régime nord-coréen de participer au négociations multilatérales (février 2005) – en septembre 2005, la Corée du Nord renonce (à nouveau) à son programme nucléaire en échange de la fourniture d’énergie. 

Troc ? Manœuvre d’intimidation ? Véritable ambition destructrice ? Que peut-on retirer de ces deux tentatives de rejet du Traité ? Le comportement du régime nord coréen depuis plus de 20 ans laisse à penser qu’il s’inscrit dans une stratégie tout à fait cohérente et ambitieuse comme l’affirme le journaliste du Monde Antoine Bondaz (6). Aucune des négociations entreprises depuis les années 1990 n’est parvenue à stopper le développement du nucléaire militaire nord coréen. Depuis, le pays n’a eu de cesse d’accroître son pouvoir de dissuasion et d’intimidation du monde. Il s’agit là plus que d’un moyen d’obtenir de l’assistance en matière d’énergie ou de l’aide humanitaire. L’arme nucléaire est devenue identitaire. Ce qui explique la position pessimiste du journaliste quant à la dénucléarisation du pays.

Les événements récents le confirment : depuis 2006, la Corée a procédé a près de 4 essais nucléaires, le dernier datant de janvier 2016 (pour plus de détails, se référer à la chronologie complète publiée par l’Express mentionnée précédemment). Les mesures de sanction semblent vaines : embargo, sanctions financières… toutes se sont achevées par leur levée, l’acceptation d’aider économiquement le pays en contrepartie d’informations sur ses sites nucléaires et sur la garantie de la fin du nucléaire militaire. Pourtant rien ne semble arrêter le régime nord-coréen, qui encore, il y a quelques semaines (7 février 2016) procédait à un tir de fusée potentiellement menaçant pour ses adversaires.

Une question demeure : la Corée du Nord a-t-elle les moyens de son ambition ? Il est indéniable qu’elle a atteint la capacité de faire exploser une bombe nucléaire, qu’elle parvient sans difficulté à faire trembler à intervalles réguliers la communauté internationale dès qu’elle affirme avoir testé ses armes de destructions massives. Pour autant, serait-elle réellement capable de nuire à son ennemi originel, les Etats-Unis ? De la menace à l’attaque, il n’y a finalement qu’un pas… D’après les études menées quant à la capacité du régime à lancer une tête nucléaire sur une cible éloignée, rien ne certifie encore que le régime a une totale maîtrise de cette technologie. Le lancement réussi du missile en février dernier ne prouve pas que le régime soit capable d’avoir une véritable force de frappe nucléaire. En effet, le missile unha-3 n’a pas été configuré pour frapper une cible lointaine. Selon une analyse de Michael Elleman de l’Institut international pour les études stratégiques rapportée par le Monde, les second et troisième étages de l’unha-3 ne peuvent fournir la poussée nécessaire pour une trajectoire balistique.

Toutefois, on ne peut que constater les progrès réalisés depuis plusieurs décennies – même si des doutes persistent quant aux affirmations du régime notamment en ce qui concerne la capacité à produire la bombe H (bombe à hydrogène). Par ailleurs, il ne peut être aujourd’hui que de plus en plus difficile d’obtenir des informations fiables sur l’état des recherches et avancées scientifiques des chercheurs nord coréens, ce qui laisse à penser que peut-être sont-ils plus avancés que l’on ne l’imagine.

Classe Internationale

(1) https://web.stanford.edu/group/sjeaa/journal3/korea1.pdf

(2) “Let Us Defend the Revolutionary Spirit of Independence, Self-Reliance, and Self-defense More Thoroughly in All Fields of State Activities,” est le titre d’un discours de Kim Il Sung prononcé devant la suprême assemblée du peuple le 16 décembre 1967. Dans ce discours, le chef suprême exprime les grands principes de l’idéologie du régime.

(3) Vis-à-vis des pays « alliés » c’est-à-dire proche de l’idéologie socialiste comme la Chine, l’URSS, Cuba et certains pays africains à l’époque, le chef suprême prône la coopération mais une dépendance limitée.

(4) https://web.stanford.edu/group/sjeaa/journal3/korea1.pdf  

(5) http://www.franceonu.org/Coree-du-Nord-8710

(6)http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/27/la-denuclearisation-de-la-coree-du-nord-est-impossible_4854601_3232.html#50d6R6YKw8rX3oxS.99

Sources :

http://edition.cnn.com/2016/02/07/asia/north-korea-rocket-launch-window/

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/02/07/nouveau-lancement-de-fusee-par-la-coree-du-nord_4860866_3216.html

http://www.huffingtonpost.com/2013/04/25/how-strong-is-north-koreas-military-capabilities_n_3153691.html

https://www.washingtonpost.com/world/a-snub-for-china-north-koreas-reported-nuclear-test-shows-beijings-waning-influence/2016/01/06/b0d309e9-a5a4-4cd4-b12a-ab352a53c0cc_story.html

http://www.latimes.com/world/asia/la-fg-north-korea-nuclear-test-response-20160106-story.html

Sara R. Jordan, Eric C. Ip, « Démystifier le royaume ermite : la Constitution et l’administration publique en Corée du Nord », Revue Internationale des Sciences Administratives 2013/3 (Vol. 79), p. 585-603.
DOI 10.3917/risa.793.0585

Kwang-Ho Chun, « Approches multiniveaux du dilemme de la question nucléaire en Corée du Nord et de la sécurité en Asie du Nord-Est », Revue internationale de politique comparée 2012/3 (Vol. 19), p. 169-191.
DOI 10.3917/ripc.193.0169

Roland Bleiker, « Négocier avec la Corée du Nord ? Question nucléaire et relations intercoréennes », Critique internationale 2010/4 (n° 49), p. 21-36.
DOI 10.3917/crii.049.0021

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