Être journaliste au Moyen-Orient, entretien avec Laurent de Saint Périer, journaliste Jeune Afrique

Laurent de Saint Périer, historien de formation, est aujourd’hui reconverti au métier de journaliste pour le magazine panafricain Jeune Afrique depuis 2011. Spécialiste du Moyen Orient, il a partagé avec les étudiants de l’Institut Libre d’Étude des Relations Internationales en mars 2016 son point de vue sur le journalisme et la complexification du monde arabo-musulman depuis les révolutions des printemps arabe.

Jeune Afrique s’intéresse à l’Afrique francophone et au monde arabe, des zones géographiques caractérisées par la prédominance des régimes autoritaires. En Afrique comme en Orient, la démocratie est parfois encore balbutiante, tout comme la valorisation des valeurs de liberté d’expression, ce qui vaut régulièrement aux journaux d’opposition d’être interdits en raison de leur regard critique. En Algérie, les autorités peuvent décider de soumettre le magazine à la douane, un processus qui annule à hauteur de 30% (selon Laurent de Saint Périer) les bénéfices de celui-ci, tout en portant préjudice à l’emploi de certains journalistes. Au Maroc, des questions comme le Sahara occidental et ses revendications indépendantistes restent taboues. Aussi, les journalistes doivent-il s’autocensurer afin de ne pas perdre leur droit de publier ou même d’entrée sur le territoire. De là sont formulés de vifs reproches vis-à-vis du magazine, lié par ses annonceurs et ses distributeurs. Néanmoins, subsiste toujours la possibilité d’évoquer certaines choses à travers les lignes, de suggérer l’indicible par des non-dits.

 

Aujourd’hui, le journalisme s’engage dans une personnalisation de l’actualité, les portraits et les interviews abondent, « c’est ce que demande le lectorat », souligne Laurent de Saint Périer, « il est plus intéressé par une figure que par une foule ». Le lecteur aime être projeté dans la tête des grands, sur l’épaule de leurs conseillers ou des hommes de l’ombre. Or, de nombreux facteurs exogènes produisent l’actualité. Cette vision simplificatrice, centrée autour de personnages, produit une perception erronée des conflits. Par exemple, parler unilatéralement de la Syrie de Bachar Al Assad occulte les facteurs économiques, ethniques ou religieux du conflit. Au Moyen Orient, la facilité appelle la référence au chef, qui reste la figure centrale de référence au-delà du système. Une autre simplification est celle qui dénonce les médias occidentaux comme une seule entité unifiée. Jeune Afrique, en l’occurrence, est un média s’identifiant  davantage  panafricain que comme occidental. De même, si l’on accuse les médias occidentaux de complaisance, avec les contraintes locales, on peut se demander si les médias locaux sont plus susceptibles d’être plus impertinents et critiques vis-à-vis du régime au pouvoir. Ce discours de dénonciation est également nourri par les régimes autoritaires qui justifient ainsi leurs erreurs, une vision paranoïaque et déresponsabilisante loin d’être productive pour les populations locales.

À l’heure où les réseaux sociaux constituent une plateforme où chacun diffuse son opinion au su de tous, les médias ne prennent plus toujours le temps ou le recul nécessaire au traitement de l’information, d’où la tendance des théories du complot en tout genre qui pullulent sur internet. Or, un véritable travail d’analyse critique est à faire sur les sources utilisées aujourd’hui. L’hystérie de l’information 2.0 s’enracine au Moyen Orient dans un terreau particulièrement fertile : islam, villes saintes et révolutions arabes … autant de sujets passionnels qui donnent souvent lieu à des débats enflammés. Chacun semble militer aveuglément pour une cause au lieu d’engager des débats productifs : concurrence compassionnelle des causes « avec ce qu’il se passe en Syrie, plus personne ne parle de la Palestine » imite Laurent de Saint Périer. Il ajoute que les journalistes se voient accusés de laisser pour compte un sujet sur 200 000 morts en Syrie, mais également de ne pas plus évoquer la République Démocratique du Congo, sans cesse sommés de prendre position.

 

La révolution syrienne est l’événement le plus documenté de l’histoire. Le foisonnement de matériel pour le journaliste et l’historien est tel qu’il est l’antithèse du régime de censure. Toutefois, en rencontrant l’exigence du manichéisme, ces données donnent lieu à deux récits antithétiques. Celui d’une révolution populaire contre une dictature sanguinaire ou bien d’une révolte contre le chef protecteur et garant de la laïcité. En  mars 2016, lors de notre rencontre, le journaliste soulignait qu’avec les attentats, le récit antiterroriste sur la Syrie, donc en faveur de Bachar Al Assad, avait le vent en poupe. Pourtant, Bachar Al Assad y restait maître d’oeuvre, et la disproportion de sa réponse le rend également responsable de la tournure des évènements. « Aussitôt, le journaliste est sommé de désigner un champion et un ennemi, celui qui souhaite nuancer peut se trouver excommunié par les deux camps » ajoutait-il. La question kurde en Syrie est exemplaire car elle contredit ce manichéisme, les Kurdes se sont finalement entendus avec le régime pour préserver leur autonomie, certains qui les louaient comme combattant de la liberté les dénoncent aujourd’hui comme traîtres défendant uniquement leur propre intérêt.

Être sur le terrain ne donne pas forcément une meilleur vision des évènements: « aujourd’hui, en Syrie on ne sait plus qui est qui » déclarait Jamal Maarouf, ancien commandant de l’Armée syrienne libre. Il est encore plus difficile pour les grilles de lectures occidentales de saisir les logiques de cet Orient « compliqué » pour reprendre le mot d’Antoine Sfeir, politologue spécialiste du Moyen Orient, d’autant plus qu’avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, la surconsommation d’articles est le nouveau moyen de consommer l’information. Cela impose de nourrir constamment le web pour ne pas perdre de l’audience ou des annonceurs. « Préparer un sujet en deux heures ? Pourquoi pas ? Si le journaliste est spécialisé dans la question qu’il suit depuis plusieurs années », nuance-t-il, « dans le cas contraire, on n’apporte pas grand chose de plus de ce qui est paru ailleurs et mène à une vision très appauvrie des choses, sorte de journalisme fast food ».

 

Séphora SAADI

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