Le Salvador et l’ombre des maras

La semaine dernière, nous présentions un panorama de la situation politique au Salvador. Voici venu le moment d’exposer le revers de la médaille, le quotidien d’un des pays les plus violents au monde.

Une société gangrénée par la violence

    Le 11 janvier dernier, le Salvador établissait un triste record. En effet, pour la première fois en deux ans, aucun homicide n’était à déplorer en vingt-quatre heures. En comparaison, durant les mois de janvier et février 2016, une personne mourait toutes les heures des suites d’un crime violent. Le pays est actuellement le deuxième pays en paix connaissant le plus de meurtres au monde. La fin de la guerre civile en 1992 n’a pas endigué la violence puisque huit ans plus tard, le Salvador occupait déjà la seconde place de ce triste classement, derrière la Colombie, avec 60 homicides volontaires pour 100 000 habitants (1). Les nombreuses armes de la guerre civile encore en circulation viennent nourrir la forte délinquance et la grande criminalité qui rongent le pays.    Malgré la démocratisation et la croissance économique, présente même si elle reste faible, la pauvreté et le chômage persistent dans ce petit pays d’Amérique centrale et les gangs apparaissent comme des ascenseurs sociaux aux yeux des jeunes. Pour les garder dans le droit chemin, ces derniers ne peuvent plus compter sur des structures familiales dont l’affaiblissement durable a été provoqué par l’importante émigration salvadorienne. Loin de s’essouffler, cette émigration, dont les origines remontent aux années 1940, faisait du Salvador le principal pays d’émigration vers les Etats-Unis durant les six premiers mois de 2016. Ainsi, entre les mois de janvier et juillet, 31 222 Salvadoriens ont franchi les frontières américaines (2).

Les maras, des gangs sans foi ni loi

    C’est au cœur de la patrie de Lincoln que se sont fondés les deux principaux groupes criminels qui terrorisent le Salvador aujourd’hui: les maras. La Mara Barrio, ou MS-18, s’est nourrie d’exclus du vieux clan mexicain Clanton 14, pour voir le jour en 1959 et s’affirmer jusqu’à aujourd’hui comme la mara la plus puissante devant la Mara Salvatrucha, également appelée MS-13. Si trois maras mineures – Vatos Locos ; Tercerenos ; Olanchanos – s’y ajoutent au Salvador, les maras Barrio et Salvatrucha constituent un mouvement criminel transnational affectant aussi bien le Honduras que le Guatemala. Son importance n’est pas à négliger puisque le United States Southern Command, service du Département de la Défense des États-Unis agissant en Amérique centrale, estime que 70 000 membres, toutes maras confondues, agissent dans le « Triangle du Nord », zone formée par ces trois pays.

    Active depuis la fin des années 1980 dans la ville de Los Angeles, la Mara Salvatrucha est née de l’union criminelle de réfugiés salvadoriens, un flux dont sa rivale historique, la Mara Barrio, s’est également servie pour croître rapidement. Dans le but de lutter contre elles, les autorités américaines ont procédé à des condamnations qui se sont traduites en renvois dans le pays d’origine. On estime ainsi que dans les années 1990, 20 000 jeunes membres des maras ont été renvoyés en Amérique centrale. Incapables de trouver un emploi et n’ayant bien souvent que des contacts douteux dans leur pays de naissance, ces criminels exilés vont vite reprendre leurs activités illicites, entraînant dans leur sillage de nombreux jeunes locaux. Bessy Rios, militante des droits de l’homme salvadorienne, décrit ainsi que « les gamins d’ici ont été fascinés par ces types tatoués qui parlaient anglais et portaient des Nike. Les gangsters les ont enrôlés comme guetteurs ou vendeurs de drogue en échange d’une paire de Nike ».

    Les membres des maras reprennent alors les codes des bandes des quartiers périphériques de Los Angeles parmi lesquels figurent d’intimidants tatouages signifiant l’appartenance à une mara, des rites d’initiation violents ou encore un culte du chef prononcé. Diversifiées, leurs activités vont de l’extorsion au kidnapping en passant par un trafic de drogue s’établissant tant au niveau local qu’international comme en atteste l’aide qu’apporte la MS-18 aux cartels mexicains des Zetas et de Sinaloa pour sécuriser les routes de la drogue sur le territoire salvadorien. De même, il est fréquent que des exécutions soient opérées pour le compte de ces homologues mexicains. Les Maras emploient des méthodes dont l’objectif est de plonger les citoyens dans la terreur. En 2005, lorsque la Salvatrucha a commencé à décapiter ses victimes, la Barrio lui a répondu en découpant systématiquement les siennes en morceaux. Aucune limite morale ne semble les atteindre puisque tous les membres acceptent l’idée d’un combat à mort après avoir vécu des périodes de mise à l’épreuve réputées pour leur violence, leur donnant par là même un goût prononcé pour celle-ci.

Une lutte qui patine

L’organisation des maras repose sur des cellules autonomes. Par conséquent si le responsable d’une cellule tombe, son bras droit en prend immédiatement la tête. La lutte contre ces gangs est ainsi rendue difficile puisqu’aucun leader spécifique ne se dégage et que théoriquement, un démantèlement progressif de chaque cellule est nécessaire.

policiers Salvador
(Policiers salvadoriens)

    Afin de freiner le phénomène des maras, les autorités salvadoriennes prennent une première mesure  en juillet 2003 avec le lancement du plan Manodura. Il permet de recourir à des arrestations ainsi qu’à des poursuites judiciaires sur simple suspicion d’appartenance à une Mara. Cependant, les prisons ne sont pas prêtes pour recevoir un tel flux de prisonniers et les membres des maras s’adaptent et se réorganisent facilement à l’intérieur de celles-ci, bénéficiant de l’accès au téléphone ou à la télévision sans être inquiétés. Face à l’inefficacité de son plan, le gouvernement met en place son successeur, le plan Super Manodura, à peine un an plus tard, en août 2004. Le succès ne sera à nouveau pas au rendez-vous.

    Aussi étonnant que cela puisse paraître, les maras jouissent d’un statut légal jusqu’en septembre 2010 quand, suite à une importante pression publique consécutive à un énième homicide, des lois anti-maras sont votées, les rendant ainsi illégales. En mars 2012, grâce à la médiation de l’Eglise catholique, très influente au Salvador, une trêve est conclue entre les deux principales maras, la Barrio et la Salvatrucha. Derrière l’apparence rassurante que revêt ce terme, Guadalupe de Echeverria, le chef de l’unité antigang du parquet de San Salvador, tire un bilan amère de la tregua qui « a permis de faire baisser les statistiques officielles des homicides pour lesquels nous avions un cadavre, mais nous avons constaté une forte hausse des disparitions pures et simples, et continuons d’exhumer des corps de cimetières clandestins ». L’idée de paix ne correspond pas réellement aux valeurs des maras. Ainsi, sur douze représentants des gangs soutenant la trêve par la promotion du dialogue et de l’apaisement, seuls deux sont encore vivants. De la même façon, quitter une Mara ne semble pas chose aisée. En effet, l’Église a un temps essayé de sortir des jeunes des maras mais ceux-ci finissaient systématiquement assassinés.

    Malgré la persistance de la trêve, les maras continuent donc de terroriser les populations. A l’été 2015, une grève a par exemple été imposée aux chauffeurs de bus dans le but de mettre la pression sur le gouvernement. Réclamant un allègement de la répression visant leurs activités ainsi que des conditions d’emprisonnement plus clémentes, les membres des maras n’ont pas hésité à abattre plusieurs conducteurs qui n’avaient pas respecté la grève. Refusant de céder, les autorités ont dû recourir à des camions militaires pour escorter des milliers de Salvadoriens jusqu’aux écoles ou sur leurs lieux de travail. Loin de s’apaiser, la violence a donc logiquement atteint des sommets de barbarie puisque 2015 fut l’année la plus meurtrière depuis 1983, le pays était alors en pleine guerre civile, avec 6 657 morts dont 900 pour le seul mois d’août. Heureusement, la dynamique de l’année 2015 semble s’être enrayée puisqu’en juillet 2016, on comptabilisait moitié moins d’homicides qu’au mois de janvier précédent, durant lequel 750 Salvadoriens avaient été assassinés. Toutefois, tous ces chiffres impressionnants ne reflètent pas nécessairement la réalité tant il est difficile d’établir des statistiques fiables. Effectivement, les maras enterrent généralement leurs victimes dans des fosses communes et chaque homicide n’est comptabilisé qu’une fois le corps découvert, ce qui peut considérablement fausser les chiffres.

El-Salvador-Bus
(Bus salvadorien)

    Le climat de peur étouffe la société salvadorienne. De sordides faits divers viennent parfois rappeler que nul n’est à l’abri comme le montre le cas de Maria José Alvarado, citoyenne hondurienne, pays voisin ravagé par la même violence des maras. Cette Miss Honduras, devant concourir au concours de Miss Monde en 2014, l’a appris à ses dépens. Osant défendre sa sœur de son petit ami, membre d’une Mara et jaloux d’un autre homme, son cadavre et celui de sa sœur ont été retrouvés quelques jours plus tard au bord d’une rivière. Pis, les statistiques sont incapables de donner l’espoir dont les Salvadoriens ont besoin : moins de 10% des cas d’homicides sont résolus et les condamnations pénales restent trop rares. Persiste toujours le fantasme de milices d’autodéfense qui, formées de civils, feraient la guerre aux gangs mais la réalité est pourtant tout autre : les policiers semblent se faire justice eux-mêmes en maquillant des exécutions pour faire croire à des fusillades. Quel autre message que celui d’un renoncement des institutions ces actions envoient-elles ?

Corentin Mançois

(1) http://www.unodc.org/gsh/en/data.html

(2) http://fusion.net/story/338529/whole-families-are-fleeing-this-tiny-country-and-entering-the-u-s-in-massive-numbers/

Sources:

Au Salvador, les « maras » sèment la terreur dans les transports et battent les records d’homicides en un mois. Le Monde, 29 juillet 2015 [consulté le 20 mars 2017]. http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2015/07/29/au-salvador-les-cartels-sement-la-terreur-dans-les-transports-et-battent-les-records-d-homicides-en-un-mois_4703941_3222.html

GALLON Natalie, NARAYAN Chandrika. El Salvador records its first homicide-free day in 2 years. CNN, 13 janvier 2017 [consulté le 20 mars 2017]. http://edition.cnn.com/2017/01/13/americas/el-salvador-zero-murder-day/

Insight Crime. MS 13. [consulté le 20 mars 2017] http://www.insightcrime.org/el-salvador-organized-crime-news/mara-salvatrucha-ms-13-profile

LAKHANI, Nina. Violent deaths in El Salvador spiked 70% in 2015, figures reveal. The Guardian, 4 janvier 2016 [consulté le 20 mars 2017]. https://www.theguardian.com/world/2016/jan/04/el-salvador-violence-deaths-murder-2015

Martinez Juan,  Moallic Benjamin, « Crime, respect et jeux de pouvoir dans les Maras salvadoriennes. Le rôle de la violence dans la circulation et la régulation des hiérarchies du gang », Problèmes d’Amérique latine, 5/2012 (N° 87), p. 125-137.

OURDAN, Rémy. Honduras et Salvador la gangrène des «maras». Le Monde, 20 octobre 2016  [consulté le 20 mars 2017] http://www.lemonde.fr/international/visuel/2016/10/20/honduras-et-salvador-la-gangrene-des-maras_5017576_3210.html

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