Ce conflit dont personne ne veut parler

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Kaätkartaidrhâl, pâtisserie traditionnelle du peuple des Fäuraynôuär

Dans les années 1920, suite à l’éclatement de l’Empire ottoman, le peuple des Fäuraynôuär émigre dans le sud de la Russie actuelle. Les Fäuraynôuär  sont issus des minorités chiites résultant du schisme religieux ayant eu lieu après la mort du Prophète Mahomet à Médine en 632. Il s’agit d’un peuple nomade, qui a voyagé, au gré des royaumes et des régimes en place au Moyen-Orient, entre la Turquie, l’Iran et d’autres Etats de la région. Peu actifs politiquement, ils ont toujours veillé à rester à l’écart des demandes d’indépendance, s’accommodant de l’ingérence des puissances occidentales dans la région. Les Fäuraynôuär revendiquent un mode de vie discret, et préfèrent se concentrer sur les activités qui assurent leur subsistance : les volailles et les pâtisseries, objets d’échanges commerciaux avec les populations voisines. Ces pâtisseries remontent à une tradition très ancienne héritée de l’époque de Mahomet, ce dont les Fäuraynôuär s’enorgueillissent. L’ingrédient secret aurait été transmis par le prophète lui-même lors d’un séjour à la Mecque. Malgré les nombreuses études effectuées par des ingénieurs du CNRS et des grands chefs européens, cet ingrédient secret reste encore aujourd’hui un mystère. Les recettes se transmettent oralement, aussi bien aux filles qu’aux garçons de la communauté. Tout le monde apprend à les cuisiner dès le plus jeune âge, et ce sont toujours de grands moments de convivialité. Pour les grands évènements, tels que des mariages ou des naissances, chaque famille apporte son lot de pâtisseries, aux couleurs et aux saveurs différentes, spécifiques à chaque famille.

Aujourd’hui, les Fäuraynôuär sont majoritairement présents au sud de la Russie. Dans cette région, le chômage est très important et touche une part grandissante de la population. Les jeunes sont notamment les plus concernés par ce problème. Ainsi, la pauvreté et la violence sont les lots quotidiens de cette minorité. Quant à celles et ceux qui ont la chance d’avoir un travail, notamment dans l’élevage de volailles et la production de pâtisseries, la concurrence reste rude, non seulement au sein de la communauté, mais aussi du fait d’un contexte économique morose.algré leur tranquillité apparente, les Fäuraynôuär sont en conflit avec l’Eglise orthodoxe depuis des centaines d’années. En effet, ils lui reprochent de s’être approprié la forme d’une de leurs pâtisseries traditionnelles, le Kaätkartaidrhâl, pour concevoir l’architecture des églises et cathédrales orthodoxes. La haine entre cette minorité chiite et l’Église est ancestrale et viscérale. Elle est particulièrement entretenue par les anciens de la communauté, qui n’hésitent pas à attiser la colère des jeunes. Ceux-ci sont d’autant plus sensibles à ce discours qu’ils ont peu de perspectives d’avenir dans cette région rurale de la Russie.

Ainsi, l’inactivité liée au chômage, la difficulté d’envisager l’avenir et la violence générale ont poussé de nombreux jeunes à partir faire le djihad en Syrie pour soutenir le régime alaouite de Bachar el-Assad. Les jeunes Fäuraynôuär ont par ailleurs créé des liens avec les troupes étrangères présentes en Syrie, notamment le Hezbollah et les troupes d’élite iraniennes, les Gardiens de la Révolution. Confrontés aux membres de l’Organisation de l’Etat islamique ou encore à ceux du Front al-Nosra, les Fäuraynôuär ont été soumis à leurs méthodes violentes inconnues pour eux jusqu’alors. Les massacres perpétrés à Alep ont notamment constitué une rupture avec le dirigeant syrien et la Russie. Ainsi, est née l’envie pour les Fäuraynôuär de défendre leur vision du monde, de lutter contre son occidentalisation, mais surtout de se battre contre les Russes et le régime d’Assad. Cependant, depuis que l’Organisation de l’Etat Islamique est en difficulté, les jeunes djihadistes songent à rentrer au pays. Ils sont encore emplis de violence et de haine, non seulement contre le monde occidental, mais en particulier contre la Russie.

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Eglise de Dbroniev, après sa destruction, 10 janvier 2017

Le 7 janvier dernier, une vidéo prise par des passants montre l’explosion de la coupole de l’église de Dbroniev, petite ville paisible sur les bords de la Volga orientale. Son écroulement est entendu à des kilomètres à la ronde. Les experts dépêchés sur place par Moscou retrouvent des composés chimiques extrêmement volatiles mélangés à de la farine de blé et du sucre de canne. Cinq jours plus tard c’est au tour de l’église de Nomardof d’être touchée, selon un procédé similaire. La coupole, érigée sous le règne du tsar Ivaniev III dit “le boiteux”, faisait la fierté des habitants de la région et constituait un attrait touristique important. Au total, depuis trois mois, 17 églises de la région ont subi des dégradations plus ou moins importantes. A chaque fois, des graffiti dénonçaient l’axe “Moscoupole” et le rapprochement entre les autorités russes et l’église orthodoxe. Immédiatement un renfort de la surveillance des édifices de culte orthodoxes a été annoncé ainsi que l’envoi du FSB, le service de renseignement intérieur russe, successeur du KGB.

Si pour le moment aucune revendication officielle n’est intervenue, les regards vers la communauté Fäuraynôuär se font de plus en plus insistants. Cependant, les rares déclarations officielles du chef de la communauté (Sintonn Horé en persan) dénoncent sans équivoque ces attaques : “notre peuple est et restera un peuple pacifique voulant vivre paix avec ses voisins”. Ces condamnations claires permettent pour le moment à la communauté Fäuraynôuär d’éviter des arrestations massives telles que cette minorité en avait connues sous Staline en 1932.  Pour Bernard Paribresse, chercheur à l’IRIS et spécialiste du monde russe, la cohésion de cette petite communauté pourrait aujourd’hui être mise à mal : “Il n’est pas à exclure cependant qu’une frange radicalisée, formée de jeunes Fäuraynôuär, ait finalement décidé de passer à l’acte, dénonçant ainsi l’attentisme des leaders de leur communauté”. Selon les premiers rapports des services de police russe, la piste anarchiste n’est pas écartée en cette année de centenaire de la révolution russe.

Le Président russe Vladimir Poutine est exceptionnellement sorti de sa réserve afin de défendre l’Eglise orthodoxe, considérée comme le “partenaire naturel” de la Russie. Convaincu de la nécessité pour le peuple russe de s’appuyer sur des “valeurs spirituelles” et traditionnelles, M. Poutine n’a pas hésité à vanter les mérites du patriarche Cyrille et sa capacité à promouvoir la religion orthodoxe à l’échelle mondiale, chiffres à l’appui, avec plus de mille églises orthodoxes construites chaque année. Une source anonyme proche du Kremlin a cependant confié la difficulté du président à trancher sur la question, des rumeurs de négociations secrètes avec les chefs de file Fäuraynôuär se faisant de plus en plus précises. Cependant, la perspective des élections présidentielles pourrait “forcer M. Poutine à régler au plus vite ce problème, quitte à utiliser la force, pour ne pas avoir à subir un deuxième scénario tchétchène” rappelle B. Paribresse.

Interrogée sur le conflit majeur qui oppose leurs concitoyens et l’Eglise, la population russe semble peu concernée. Une étudiante russe établie à Moscou nous confie ne jamais faire attention aux vitrines des boulangeries et pâtisseries, de peur que celles-ci la fassent glisser sur la pente des sucreries. “Je ne m’intéresse pas vraiment à ce genre de sujets, je n’ai jamais été très portée sur la nourriture, encore moins le sucre. J’ai de bien plus grands projets pour mon avenir”.

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Place rouge, à droite – la Cathédrale de Basile le Bienheureux, dont les coupoles seraient directement inspirées de la pâtisserie Kaätkartaidrhâl

Soutien inattendu et pourtant affirmé, le Conseil des architectes italiens s’est positionné aux côtés du gouvernement russe et de l’Eglise orthodoxe. Fiers du dur labeur de leurs prédécesseurs lors de la construction au XVe siècle du Kremlin, ceux-ci n’envisagent pas que le paysage architectural de la Place Rouge puisse être modifié par ceux qu’ils qualifient de “terroristes visuels”. L’agence néerlandaise de développement urbain PBWoop, responsable des travaux de rénovation à venir dans la ville de Moscou, a également déclaré soutenir les autorités russes dans cette affaire, sans toutefois accepter d’annuler leur banquet annuel, pourtant annoncé comme faisant honneur aux mets du Sud de la Russie.

L’Organisation des Nations Unies (ONU) s’est activement et rapidement saisie du dossier, car elle craint d’éventuelles répressions armées de la part de la Russie. Elle a dépêché plusieurs observateurs sur place, qui ont rapporté que les tensions grandissantes représentaient un risque sans précédent pour l’ordre et la sécurité mondiale. La Russie, membre du Conseil de Sécurité et directement concernée par cette affaire, a déjà opposé son veto à toute résolution qui pourrait être adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies. Elle rappelle qu’en vertu de l’article 2, alinéa 7, de la Charte des Nations Unies « Aucune disposition de la présente Charte n’autorise les Nations Unies à intervenir dans des affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d’un Etat ni n’oblige les Membres à soumettre des affaires de ce genre à une procédure de règlement aux termes de la présente Charte ».

Ainsi, la plus grande organisation internationale qu’ait connu le monde, œuvrant sans relâche pour la paix et la justice avec une ferveur inégalée, se retrouve dans l’incapacité d’agir efficacement pour contrer cette menace. C’est d’autant plus problématique qu’aucun grand média international ne s’est encore emparé de l’histoire des Fäuraynôuär. La situation risque de déraper à tout moment, et il est primordial que la communauté internationale en prenne conscience et intervienne avant qu’il ne soit trop tard.

Enfin, le manque général d’informations ne nous permet pas de développer davantage les tensions opposant les Fäuraynôuär au gouvernement russe. Mais nous ne cesserons de suivre avec attention les évènements dans cette région du sud de la Russie et continuerons à décrire et analyser ce terrible conflit qui s’annonce.

Mise à jour du 2 avril : pour tous ceux qui seraient arrivés à la fin de cet article et qui se seraient indignés du sort réservé aux Fäuraynôuär, nous avons le regret de vous annoncer qu’il s’agissait d’un POISSON D’AVRIL. Promis nous revenons vite avec d’autres articles, sérieux cette fois-ci. 

Classe Internationale

Sources :

  • Ginette MATHIOT, Pâtisseries d’hier et d’aujourd’hui en Russie, 1997
  • Vincent PERCAS-TOR, Mille ans d’histoire des Fäuraynôuär, 2012
  • Merlin LEROY, Construire son église orthodoxe en 100 étapes, conseils et astuces, 2005
  • Pénélope FILLON, “Symbolisme, intersubjectivité et symbiogenèse des pratiques culinaires en Russie australe : le cas des pâtisseries Fäuraynôuär”, in La revue des deux mondes, 2004, p. 112-127.
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