Les mouvements kurdes en conflit

La conférence organisée par NORIA (Network of Researchers in International Affairs), qui s’est déroulée le samedi 11 mars de 14h à 18h à l’ensemble des Grands Voisins a été l’occasion pour les jeunes doctorants et chercheurs du think tank de réunir leur savoir afin d’éclairer le public sur la question kurde.

Etaient présents :

  • Gérard Chaliand, spécialiste des relations internationales et stratégiques et plus précisément des conflits irréguliers. L’ensemble de ses recherches l’a conduit à se rendre dans une soixantaine de pays. Il a notamment suivi, depuis les années 1980, de nombreux conflits dont ceux en Irak et en Afghanistan. Il est actuellement basé à Erbil, dans le Kurdistan irakien.

  • Yohanan Benhaïm, actuellement doctorant de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses recherches doctorales portent sur la politique étrangère de la Turquie au Kurdistan irakien des années 1990 à aujourd’hui et ses conséquences sur la politique intérieure turque.
  • Hardy Mède, docteur en science politique, chercheur associé au Centre de la recherche politique de la Sorbonne (CRPS), anime un séminaire au sein du Centre d’Études Turques, Ottomanes, Balkaniques et Centrasiatiques (CETOBaC) sur « Les mutations de l’espace kurde : institutions, acteurs, représentations ». Ses recherches portent sur les institutions politiques en Irak.
  • Clémence Scalbert-Yücel, qui, après des études à l’Université Toulouse-Le-Mirail et à l’INALCO, entreprend un doctorat de géopolitique à l’Université Paris IV. Elle est actuellement enseignante chercheuse de l’Université d’Exeter au sein du département Institute of Arabic and Islamic Studies.
  • Arthur Quesnay, doctorant en science politique et Junior Research Fellow à l’ERC Social Dynamics of Civil War à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne qui est également boursier de l’Institut Français du Proche-Orient (IFPO). Il travaille depuis 2009 sur les conflits communautaires dans le nord de l’Irak.
  • Gilles Dorronsoro, médiateur de la conférence, professeur de science politique à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre de l’IUF (institut universitaire de France), spécialiste de l’Afghanistan et de la Turquie. Il est chargé, depuis 2016, du programme ERC (European Research Council) Social Dynamics of Civil Wars.

Les Kurdes, “grands perdants” de l’Histoire

M. Dorronsoro inaugure la conférence en laissant à M. Chaliand l’initiative de présenter brièvement l’histoire des Kurdes, les « grands perdants » de l’Histoire.

Le chercheur initie un retour aux années 1919-1920, lorsque l’ancien Empire ottoman a été désagrégé. De fait, les puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale, par le traité de Sèvres du 10 août 1920 entérinent le démantèlement du territoire de l’ancien « homme malade de l’Europe ». Sous la pression des Etats-Unis, une entité nationale arménienne est créée, tandis que les Français récupèrent la Syrie et le Liban et disposent d’une zone d’influence entre Adana et Diyarbakir. Les Anglais quant à eux, en dispose d’une dans une zone située au sud de l’Arménie. Ce traité laisse aux Turcs 25% de l’Anatolie.

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Le traité de Sèvres ou la dislocation de l’Empire Ottoman. Source: Wikicommons

C’est à la suite de cet épisode vécu comme une humiliation, que Mustapha Kemal – colonel s’étant distingué lors de la bataille des Dardanelles – se révolte contre le gouvernement impérial et contre les troupes occidentales stationnées en Turquie. Cette guerre de libération nationale se fait de front avec les Kurdes qui sont finalement les grands perdants de ces affrontements. Le compromis de Lausanne de 1929 achève ces conflits post Première Guerre mondiale.

Au contraire des Turcs, les Kurdes sont, selon Gérard Chaliand, les grands perdants de ces évènements car ils ont éclipsé le caractère nationaliste de leurs revendications territoriales. C’est en 1925, lorsque ces derniers entament une longue marche pour dénoncer leur absence de territoire, qu’un caractère nationaliste émerge.

Pour G. Chaliand, les événements post première guerre mondiale bousculent la donne dans cette région. Deux pays émergent à cette période: la Turquie, nouvellement créée, et la Perse, qui deviendra l’Iran en 1934 . Selon lui, cette indépendance est permise par le caractère ancestral de leurs structures étatiques et diplomatiques. La Turquie est issue de l’Empire ottoman tandis que la Perse est constituée de différents empires tous structurés autour d’une entité persane.
Et ce tandis que l’ensemble de la région est désormais sous influence occidentale.

Le 21ème siècle ou la perspective de nouveaux horizons

Ce n’est qu’à partir de 2003 que les Kurdes peuvent enfin espérer un tournant dans leur histoire torturée. Profitant de l’invasion états-unienne de l’Irak, les Kurdes irakiens se rapprochent de Washington, espérant avoir à terme un territoire qui leur est propre.

Au-delà de ce ralliement et de cet immense espoir que représente la chute de Saddam Hussein pour la cause kurde, ces derniers demeurent néanmoins divisés en plusieurs factions, qui n’ont pas toutes le même rapport vis à vis de la Turquie (cf carte)

  • Le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), qui se situe en Turquie et au Nord de la Syrie/Irak
  • Le Parti de l’Union Démocratique (PYD), les partis barzanistes et talabanistes au Kurdistan Irakien, les Kurdes iraniens, etc.
  • Le Parti du Kurdistan Iranien (PDKI), dont l’appétit nationaliste se réveille avec l’invasion irakienne. Sans aller jusqu’à prendre les armes, il se lance cependant dans une série d’assassinats politiques.
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Les différentes factions kurdes et leurs rapports à la Turquie. Source: Sud Ouest

Par ailleurs, avec l’émergence de Daech, l’aide occidentale vis-à-vis des Kurdes se concrétise davantage. De nouvelles fenêtres d’opportunités semblent s’ouvrir pour les Kurdes, lesquelles pourraient se percevoir encore davantage avec l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump.
De fait, L’Iran, qui semble figurer dans la ligne de mire de la nouvelle administration, pourrait renforcer le soutien envers les Kurdes, et ce en vue de fragiliser Téhéran.

Ces enjeux et soutiens s’insèrent dans une logique transnationale et internationale.

Les enjeux transnationaux et internationaux de la question kurde

Yohanan Benhaïm qui a consacré ses recherches sur la question turque, évoque le rôle de ces derniers. Pour lui, l’objectif initial de la Turquie en Syrie était de renverser Bachar el-Assad et de soutenir les Kurdes barzanistes (PDK – Parti Démocratique du Kurdistan) en vue d’endiguer le PKK turc.

La crise syrienne a en effet renforcé le parti des travailleurs kurdes – soutenus par les Etats-Unis –  qui disposent de bases avancées dans le nord de la Syrie, facilitant leurs actions en territoire turc.

Du point de vue d’Arthur Quesnay, les batailles de Mossoul et Manbij sont les deux événements importants qui laissent transparaître des logiques transnationales et internationales – entre Kurdes et puissances régionales. Ce sont effectivement deux moments fondamentaux dans l’implication directe des forces kurdes.

De fait, les dynamiques d’ingérence dans ces zones de conflit sont nombreuses. Au-delà des acteurs locaux qui interviennent dans ce conflit, les acteurs régionaux et internationaux y sont largement présents. A Mossoul par exemple, aux côtés des forces gouvernementales irakiennes sont présentes les forces de la coalition internationale menée par les Etats-Unis et les forces kurdes irakiennes dont une partie est soutenue par la Turquie. Sont présentes également les milices chiites Hashd al Shaabi, soutenue par Téhéran.

De fait, les Kurdes, qui semblent unis en Irak contre Daech, sont divisés entre Talabanistes (UPK) et Barzanistes (PDK). Ainsi, on l’a vu, on ne peut parler d’une entité kurde. Au delà des clivages partisans, les risques de conflits internes existent.
Est-il possible de parler de nouvelles guerres civiles ?

Dans le Sinjar par exemple, les forces kurdes du PKK et du PDK se disputent le territoire. Evidemment, ces querelles intestines sont nourries par des ingérences étrangères. La Turquie, selon Clémence Scalbert-Yücel, négocie contre le PKK pour endiguer le PYD syrien.

Dans cet imbroglio d’alliances et de contre-alliances, Gérard Chaliand pose la question du positionnement politique des Etats-Unis. On est en droit de penser que l’administration Trump va davantage soutenir les Kurdes que la précédente administration. Le soutien étasunien à Kobané se fait déjà ressentir afin d’endiguer l’avancée turque à Jarablus.

Se pose alors le dilemme de savoir si les Etats-Unis sont favorables à l’établissement d’un Etat kurde, sachant que ces derniers perdraient l’influence du gouvernement central irakien dans une région où la présence états-unienne n’est pas perçue d’un bon oeil.
La relation des Etats-Unis avec les Turcs s’est effectivement envenimée depuis le coup d’état manqué de l’été 2016. Washington devra ainsi avancer sans accrocs les prochains mois et enfin développer une vision stratégique puis, depuis lors, leur fait cruellement défaut, même si ce constat ne se confirme pas quant à leur soutien aux Kurdes.

Ils aident ainsi aux grés de l’évolution des événements telle ou telle faction dans une relative continuité des alliances. C’est en ce sens qu’ils ont apporté leur soutien au PKK, même si celle-ci demeure mineure par rapport à la solide alliance avec les barzanistes (Hardy Mède).

En guise de résumé, on peut considérer qu’au-delà des intérêts de chacun et des ingérences des puissances régionales qui se servent des différentes factions kurdes, ces dernières sont également idéologiquement et structurellement opposées.
Le PKK se structure en tant que mouvement totalitaire et séculier quand les factions kurdes irakiennes (UPK et PDK) sont structurées en suivant des logiques paternalistes et tribales.

Guilhem Ducourneau

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