Le changement de Constitution en Turquie: un référendum à choix unique?

Ce dimanche 16 avril, les citoyens et citoyennes de Turquie se rendront aux urnes pour dire « oui » (evet) ou « non » (hayır) au changement de Constitution qui permettrait au parti au pouvoir, l’AKP, de présidentialiser le régime. Les tensions politiques actuelles se répercutent évidemment sur les campagnes qui sont menées de façon inégale et ont perdu de leur élan démocratique depuis les élections de juin 2015. Le « oui » semble prendre toute la place dans l’espace public, mais sa victoire dans les esprits et dans les urnes est-elle assurée pour autant ? Cet acharnement à marginaliser et aliéner les partisans du « non » montre aussi les inquiétudes et les failles du pouvoir.

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Jeu de mot: la traduction littérale est « que ce soit non » mais l’expression est aussi utilisée pour souhaiter bonne chance en turc, photo de Marine Dori.

Un contexte autoritaire spécifique

En effet, le Président de la République turque, Recep Tayyıp Erdoğan, voit son rêve se réaliser depuis que le parlement a approuvé la tenue du référendum visant à présidentialiser le régime. De fait, depuis qu’Erdoğan a pu se débarrasser d’Ahmet Davutoğlu qui commençait à lui faire sérieusement de l’ombre l’été dernier, on sait que ce n’est pas le nouveau Premier ministre, Binali Yıldırım, choisi pour son allégeance au président, qui mène la danse : ainsi, le président est déjà « seul au pouvoir » (‘tek adam’). Mais avec la nouvelle Constitution proposée par le Parti pour la Justice et le Développement, l’AKP, une nouvelle étape est franchie dans la mesure où le Président sera à la fois chef de l’Etat, commandant des armées et chef du parti. Il pourra nommer et révoquer les ministres, intervenir dans le fonctionnement de la justice en nommant une grande partie des juges et magistrats, et pourra réduire le rôle du parlement à une chambre d’enregistrement. De même, il pourra déclarer ou prolonger l’état d’urgence sans avoir besoin de consulter quiconque.

On connaît le contexte autoritaire turc, entré dans une autre dimension depuis 2011 déjà, à coups de procès, de purges et de grandes doses de populisme. Les médias internationaux ont largement relayés les chiffres des personnes en procès, et des licenciées. Dans un communiqué de janvier 2017, Reporters Sans Frontières rappelle que plus de 150 médias ont été fermés. Difficile alors de réaliser et de couvrir une campagne de manière à peu près égalitaire et diversifiée, même si de nouveaux médias continuent à faire le travail : on soulignera ici les efforts de l’équipe de Medyascope, média indépendant qui fait des émissions en live sur les réseaux sociaux, notamment dirigée par le journaliste Ruşen Çakir.

De fait, bien que certains nostalgiques déplorent le passé, il faut dire que la démocratie n’a jamais été acquise en Turquie. On s’en était rapproché en juin 2015 en termes de débats et de jeu politiques. Finalement, l’AKP avait une nouvelle fois choisi de ne pas jouer le jeu en empêchant la formation d’une coalition qui aurait permis d’avoir un parlement assez représentatif des votes exprimés et provoquant des élections législatives anticipées le 1er novembre. Dès lors, la guerre a repris à l’est, signifiant l’assimilation des mouvements de gauche pro-kurdes au terrorisme, envoyant ainsi un message clair à tous les membres de l’opposition.

Aujourd’hui, l’AKP présente une réforme de la Constitution, préparée habilement dans un contexte d’état d’urgence, alors qu’une partie des journalistes et des députés parlementaires sont sous les verrous et que le monde académique est détruit à coups de licenciements, de menaces et d’interdictions de quitter le territoire.

Où est le « non »?
En juin 2015, lors de la première campagne pour les législatives, bien que l’AKP bénéficiait de beaucoup plus de visibilité et de prises de parole dans l’espace public et les médias, on pouvait voir les autres partis participer à la course. Le HDP, parti de gauche prônant la reconnaissance de la multiplicité des peuples en Turquie, avait déjà connu une campagne perturbée par des attentats mais ses membres bénéficiaient alors d’une nouvelle crédibilité. Aujourd’hui, ils sont largement assimilés au PKK (Parti des Travailleurs kurdes), organisation reconnue comme terroriste par de nombreux pays, à cause de la reprise des bombardements et combats au sud-est du pays. Cela a permis de relancer une propagande ultra nationaliste et militariste qui en a désolidarisé plus d’un tandis que les membres du HDP sont pour la plupart en prison ou menacés, en tout cas délégitimés par la sphère publique dominante. De manière générale,  « ceux qui votent non sont des terroristes ». De fait, la campagne pour le « non » est difficile dans la mesure où ils sont régulièrement interpellés, et aussi parce qu’ils ont perdu des effectifs, mis en prison ou licenciés. Aujourd’hui en Turquie, il suffit d’être syndiqué pour être licencié ; «j’étais membre de tel syndicat et en plus je suis Kurde donc j’ai été viré de l’école », explique un enseignant, père de trois enfants, dans la ville de Gaziantep.

Il règne alors un climat de méfiance, installé depuis quelques élections déjà : il faut savoir à qui on parle. Pour certains, il ne faut pas dire en public qu’on compte voter « non » : « Il y avait un monsieur assis sur un banc, et il disait pourquoi il allait voter non, je suis allé lui dire de faire attention sinon ils allaient venir le chercher », confie une habitante d’Esenler, quartier largement investi par l’AKP. Dans ce même quartier, le CHP (Parti républicain du Peuple), parti kémaliste, et le HDP ont dû se battre pour avoir une table de campagne sur la place Dörtyol qui accueillait déjà les stands du MHP (Parti pour l’Action Nationaliste) et de l’AKP. Par conséquent, au-delà des biais habituels des techniques de sondage, dans ce cas précis, il est difficile de s’appuyer dessus étant donné qu’une grande partie du « non » se cache. Cependant, il est intéressant de voir qu’une entreprise de sondage proche du pouvoir, ANAR, a récemment dévoilé ses chiffres affichant 52% pour le « oui » et a dû introduire dans son enquête la catégorie « électeur indécis», qui représenterait en fait un « non caché » et pourrait faire basculer la donne ce dimanche, avec les voix de l’étranger, selon ce même institut de sondage. Au contraire, un étudiant en droit à Galatasaray est d’avis que c’est plutôt un certain vote kurde volatile qui peut tout faire basculer: “Les votes de la diaspora ne vont pas bouger. En revanche, je me demande comment vont réagir les Kurdes de l’est, ceux qui votaient traditionnellement AKP au sud-est et s’étaient laissés séduire par le HDP en juin 2015: est-ce qu’ils vont adopter une position contestataire vis-à-vis de la situation déplorable au sud-est ou bien au contraire tenter de punir le HDP?”.

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« La patrie d’abord, ce sera oui bien entendu! », avec une photo du Premier ministre, Binali Yildirim. Photo de Marine Dori.

« J’aime mon pays, je vote oui » (Ulkemi seviyorum referendumda evet diyorum) ou « Pour notre nation : oui » (Milletimiz için: evet) : ces slogans de l’AKP dévoilent une fois de plus la logique d’inclusion/exclusion qui fait le fonds de commerce du parti. Après avoir essayé la stratégie de la paix avec la communauté kurde de Turquie – et les minorités de façon générale-, Erdoğan mise aujourd’hui sur la division et la guerre, tout en s’affichant comme le sauveur, celui qui va mettre fin aux terrorismes, celui de Daech et celui du PKK.

« Taisez-vous tous, Erdoğan il a compris lui, il va nous sauver du terrorisme », s’exclame un monsieur à Gaziantep alors qu’à la télé s’exprime un député du CHP, partisan du « non ». Dans un article de RFI, un élu municipal à la mairie d’Istanbul interrogé par Murielle Paradon, s’exprime : « Depuis 40 ans, la Turquie connaît le terrorisme. Des groupes nous attaquent. Avec la nouvelle Constitution, le président va pouvoir agir plus efficacement contre le terrorisme. Avant, avec les gouvernements de coalition, ce n’était pas efficace ».

Au contraire, le HDP perdure dans sa position pacifiste et rappelle à la moindre occasion son discours de paix : « Nous voulons encore et toujours la paix », s’exclamait Mahmut Tuğrul, député HDP qui n’a pas encore été incarcéré, lors du rassemblement pour Norouz, la plus importante festivité kurde, organisé sous haute surveillance à Gaziantep.

A Diyarbakır, capitale des Kurdes dont certains quartiers ont été rasés par les bombardements de l’Etat turc sous prétexte de « rénovation urbaine », un jeune homme explique: « Bien sûr qu’on va aller voter. On a encore de l’espoir, sinon ce sera le chaos, si on n’avait plus d’espoir on serait tous à la montagne ». Il faut rappeler que les co-maires de Diyarbakır – du fait de la parité – ont été arrêtés et désormais pour entrer dans la mairie il faut passer trois points de sécurité différents.

Bien entendu, Selahattin Demirtaş et Fiden Yüksekdağ, dirigeants du HDP ont tous deux été arrêtés, amenant des situations cocasses pour une campagne qui se fait sans ses députés, ni chefs de parti. Par exemple, un des derniers clips du HDP réalisés pour la campagne, a fait appel au cousin de Demirtaş pour jouer son rôle. Dans cette vidéo, l’enfant se confie à Demirtaş : « J’ai pris ma décision, je vais étudier. Non seulement pour être un homme mais aussi pour protéger les droits de l’homme ».

Mais il n’y a pas que l’opposition de gauche ou kémaliste qui a du mal à s’exprimer. Il existe aussi une peur du “non” au sein du MHP, parti ultra nationaliste qui fait officiellement campagne pour le « oui ». Ainsi, au mois de mars, une célèbre députée du MHP a vu au dernier moment son meeting interdit car elle s’apprêtait à faire campagne pour le « non ». Le système de son a été coupé et elle a dû faire son discours au mégaphone.
Au-delà des partis, certains syndicats et mouvements issus de la société civile se sont organisés pour faire leur propre campagne. Ainsi, le collectif stambouliote « pourquoi non? » a distribué ses propres tracts expliquant en plusieurs points les risques de la concentration des pouvoirs dans les mains d’un seul homme. A Diyarbakir, une initiative similaire s’est mise en place pour soutenir le « oui ». D’autres groupes de la société ont souhaité afficher leur vote: début avril, plus de 250 intellectuels et artistes de Turquie ont fait une déclaration pour annoncer appeler à voter « non ». De même, les groupes de femmes se sont mobilisés pour le référendum. Tandis que la section femmes de l’AKP a fait appel à des slogans très idéalistes tels que « Si la femme dit oui, la vie sera plus belle, le monde changera » (Kadın evet derse, hayat güzelleşir, dünya değişir), les femmes du HDP semblent plus réalistes et revendiquent plutôt l’égalité salariale ou le droit de s’habiller comme elles l’entendent. De même, la journée du 8 mars a été l’occasion pour les collectifs féministes d’appeler au “non”.

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« Cent mille fois non », photo prise sur l’avenue Istiklal (Istanbul) au rassemblement du 8 mars 2017.

Et si on parlait économie?

L’AKP s’est longtemps reposé sur les chiffres de l’économie turque pour faire valoir son apport à la Turquie. Encore une fois, le thème est abordé dans la campagne mais cette fois-ci, tous ne sont pas dupes.

Le slogan « je veux le meilleur pour mon pays » (Ülkem için en iyisini istiyorum) joue sur la stabilité et le développement du pays alors que plusieurs interrogés déplorent la situation économique et le ralentissement de la croissance qui se fait déjà sentir. Dans un article de Slate, Ariane Bonzon et Timour Ozturk précisent que « l’année 2016 a été très dure pour la Turquie. Au troisième trimestre, marqué par la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, le produit intérieur brut (PIB) s’est même contracté de près de 2% : une première depuis 2009 ».

« Les gens ont voté pour lui parce que ça allait mieux économiquement ; même en novembre encore on lui a fait confiance mais après novembre on a explosé », confie un conducteur de taxi qui évoque l’endettement des gens.

De même, dans certains tracts de campagne, la référence au chômage est clairement installée : « Non à la terreur, à la corruption et au chômage » est par exemple le slogan du mouvement NedenHayir2017 (Pourquoi Non 2017).

« Ton chemin est le nôtre, Reis »

Cette fois encore, certains militants AKP se sont laissés emporter par l’émotion lors d’un meeting à Mersin (sud-est) et n’ont pas su répondre correctement aux questions posées par Erdoğan. Répondant « oui » alors qu’il fallait dire « non » à ce moment-là (vidéo Mersin pour le nouvel hôpital).

Aux portes du meeting de Yenikapı (Istanbul) le samedi 8 avril, l’affiche d’un blockbuster turc sur la guerre a été remobilisée, les soldats ayant été remplacés par Erdoğan et les têtes du parti. Pouvant faire allusion à la guerre menée à l’est ou bien à l’intervention turque en Syrie, les militants se sont empressés de se prendre en photo devant. L’utilisation du film comme moyen de communication n’a pourtant pas apporté les résultats espérés avec le flop du film réalisé sur la vie du Président, « Reis » 

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Rassemblement pour le « oui » à Ankara. Photo de Marine Dori.

Comme d’habitude, le parti au pouvoir n’a pas lésiné sur les moyens employés pour mobiliser les électeurs. Pour chaque meeting, des bus pleins et gratuits ont assuré le trajet jusqu’aux meetings, même à l’étranger pour ceux qui se rendaient aux urnes. Certains se sont vus proposer des billets d’avion pour aller voter dans leur lieu de résidence : « Ils payent le billet à tous ceux qui doivent rentrer pour voter », explique une étudiante de l’université privée d’Esenyurt (Istanbul).

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A deux jours du référendum, les appels à voter « oui » ou « non » se multiplient. On retiendra la déclaration du journaliste Yılmaz Özdil : « C’est peut-être la dernière fois qu’ils nous demandent notre avis. Rendez-vous aux urnes ».

Mais parfois, même ceux qui votent « non » ont peur de l’emporter : « On ne sait pas comment ses sbires vont réagir, j’ai peur des deux résultats », confie une jeune femme originaire d’Ankara résidant à Gaziantep. « Je ne sais pas dans quel état va se réveiller la Turquie lundi matin », s’inquiète une étudiante à Istanbul.

De toute façon, un conseiller d’Erdoğan a déclaré cette semaine que si le « non » l’emportait, cela serait interprété comme une « réponse politique » et qu’ils travailleraient alors sur un nouveau modèle à resoumettre au peuple.

Classe Internationale

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