Dialogue israélo-palestinien

Le conflit israélo-palestinien n’a pas fini de faire couler l’encre. Alors que l’occupation des territoires palestiniens va bientôt entamer sa cinquantième année, Classe Internationale vous propose un dialogue dynamique, riche en connaissances, idées et analyses pertinentes, mené par deux étudiants, Sarah Daoud et Simon Wasserman.

Sarah Daoud est une étudiante en relations internationales en deuxième année de master de recherche à Sciences Po Paris. Elle rédige actuellement un mémoire sur l’adhésion de la Palestine à la Cour Pénale internationale (CPI).

L’été dernier, S. Daoud a effectué son terrain à Jérusalem ainsi qu’à Ramallah, la capitale administrative de l’Autorité palestinienne située dans la zone vallonée du centre de la Cisjordanie. L’adhésion de la Palestine à la CPI est un dossier qui reste opaque, alors qu’aucune démarche n’a véritablement été entamée. S. Daoud s’est intéressée aux diplomates palestiniens et à la façon dont ils envisagent la CPI comme outil stratégique de leur diplomatie. Elle a aussi rencontré des fonctionnaires de La Haye qui ont partagé avec elle un point de vue différent. Par ailleurs, S. Daoud a essayé de rencontrer des acteurs israéliens lors de son séjour en Palestine, mais cela s’est avéré plus compliqué. Elle a rapidement renoncé à s’entretenir avec des membres du gouvernement israélien mais elle a réussi à faire la connaissance d’un professeur du centre de droit à Jérusalem, le Minerva Center. Enfin, elle est toujours en contact avec des membres d’ONG israéliens, nettement plus enclins à communiquer sur le sujet,  en particulier ceux de l’ONG B’Tselem.

Simon Wasserman est étudiant en deuxième année de Magistère de Relations internationales et action à l’étranger de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Il est resté quinze ans dans le mouvement de jeunesse juif sioniste socialiste Hachomer Hatzaïr, fondateur du parti le plus à gauche en Israël : le Meretz [1]. En 2015, il fonde en France l’association Saut Jeune, avec des anciens du mouvement de jeunesse. Cette association de jeunes juifs de gauche a pour objectif de discuter, de débattre des problématiques du conflit israélo-palestinien et de créer des liens intercommunautaires en France. S. Wasserman a vécu trois ans en Israël, où il a participé à la campagne législative de 2015 du parti travailliste israélien.

Selon lui, le clivage gauche-droite en Israël n’est absolument pas comparable au clivage français. Ce qui différencie réellement la droite de la gauche en Israël, c’est l’attitude envers les Palestiniens. Tandis que les premiers sont en faveur d’un État binational israélien, les seconds soutiennent la création d’un État pour les Palestiniens le plus rapidement possible et avec le moins de conditions, voire sans condition. S. Wasserman estime qu’un État binational pourrait probablement mener à une situation d’apartheid. Il admet cependant être biaisé dans son point de vue suite aux quinze années passées dans un mouvement de jeunesse d’extrême-gauche israélienne. Ses amis israéliens sont majoritairement des gens de gauche, habitant ou provenant de Tel-Aviv, issus d’un milieu social urbain aisé et intellectuel. Toutefois, S. Wasserman estime que son point de vue est partagé par environ 30 à 40% de la population israélienne, tandis que l’autre partie se radicaliserait de plus en plus.


 

Sarah Daoud

« 30 à 40%, vraiment ? »

Simon Wasserman

« Si on regarde les résultats des élections législatives de 2015, sur 120 sièges, Netanyahu en compte 30. 13 sièges sur 120 sont détenus par la liste arabe unie, pour laquelle votent des Arabes israéliens, mais aussi des Juifs israéliens d’extrême-gauche et communistes. Ces 13 sièges se tiennent démographiquement, car sur plus de huit millions d’habitants en Israël, cela représente 20% soit entre un million et demi à deux millions d’arabes. L’extrême-gauche (le Meretz) a 5 sièges, le centre en a 11, auxquels s’ajoutent les 24 sièges du parti travailliste et du centre. Cela représente donc 40 sièges sur 120, soit effectivement 30 à 40% de la population israélienne. »

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Source : Haaretz

Sarah Daoud

« Fais-tu automatiquement le lien entre gauche-extrême gauche et partisan de la paix ? »

Simon Wasserman

« Si on pose la question par sondage, 55% des Israéliens soutiennent le principe d’une solution à deux États, c’est-à-dire la création d’un État palestinien, sans préciser quand, où, et à quelles conditions [2]. Mais on peut aussi prendre le problème par l’autre sens, et considérer que 45% sont contre, et là il y a de quoi s’inquiéter. Ce chiffre de 55%, qui vient d’un journal israélien de gauche, Haaretz, est de 44% chez les Palestiniens. Une moitié de chaque population croit donc à cette solution à deux États, et ce non pas dans 15-20 ans, mais plus ou moins prochainement. »

Sarah Daoud

« J’ai lu le dernier ouvrage de Samy Cohen, Israël et ses Colombes et il dresse un bilan un peu moins optimiste. La dérive s’étant faite à partir des années 1990, période durant laquelle la question de la sécurité en Israël est devenue quelque chose d’omniprésent. Je pense que c’est ce qui a contribué à créer plus de réticences du côté israélien envers un potentiel État palestinien. Et effectivement, en 2006 le Hamas a été élu à Gaza démocratiquement, mais toujours est-il que le Hamas est considéré comme une organisation terroriste.

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Source : Wikicommons

Il y a donc toujours ce spectre qui plane lourdement, bien que le Hamas discute avec tout le monde, en off en tout cas. C’est devenu un acteur incontournable sur l’échiquier politique palestinien aussi. Il me semble nécessaire de dresser un bilan politique rapide de la situation politique intérieure en Palestine, qui est un peu chaotique.

Hamas : « ferveur », acronyme partiel de harakat al-muqâwama al-‘islâmiya, soit « Mouvement de résistance islamique ». Mouvement islamiste constitué d’une branche politique et d’une branche armée, principalement actif à Gaza. Créé en 1987 par Sheikh Ahmed Yassin, Abdel Aziz al-Rantissi et Mohammed Taha, tous trois issus des Frères musulmans.  Sa charte affirme que « la terre de Palestine est une terre islamique ». Il prône donc la destruction de l’État d’Israël et l’instauration d’un État islamique palestinien sur tout le territoire de l’ancienne Palestine mandataire, c’est-à-dire incluant l’État d’Israël, la Cisjordanie et la bande de Gaza.

Le Hamas est considéré par les Israéliens, mais aussi par l’Union européenne et les États-Unis comme étant un groupe terroriste. En effet, il prône la lutte armée comme moyen d’action, et il refuse de reconnaître l’État hébreu. De ce point de vue, il est comparable avec le Hezbollah. Ainsi, la victoire du Hamas en 2006 traduirait plutôt une radicalisation de la contestation.

Fatah :  “conquête”. Mouvement de libération de la Palestine fondé par Yasser Arafat au Koweït en 1959. Fatah est l’acronyme inversé de «harakat ut-tahrîr il-falastîniyy» soit « Mouvement de Libération de la Palestine ». Les initiales en arabe répondent à la racine du mot HalaFet qui signifie « mort subite » et font référence à la Sourate 48- Al Fath (« La victoire éclatante »).

Depuis 2006, il y a un clivage Hamas – Fatah. À tel point que les Palestine papers de 2011 ont révélé que le Fatah, en collaboration avec les États-Unis, a fomenté un coup d’État, raté, dans la bande de Gaza pour destituer le Hamas [3]. Le Fatah est le parti dominant de l’OLP, l’Organisation de Libération de la Palestine, organisation qui est théoriquement l’organe représentatif de tous les Palestiniens, y compris de la diaspora. Il existe ainsi aujourd’hui des querelles internes qui freinent considérablement la Palestine dans tout ce qu’elle entreprend. A cela s’ajoute le rôle des pays voisins qui interfèrent énormément dans la politique intérieure de la Palestine aujourd’hui. Chacun pousse un peu son poulain pour la succession de Mahmoud Abbas, ce qui contribue à isoler le gouvernement d’Abbas, qui par ailleurs est de plus en plus autoritaire, comme le montrent plusieurs chercheurs [4] qui se sont intéressés et s’intéressent encore à cette dérive du pouvoir politique palestinien. »

Mahmoud Abbas (1935 – ) : Président de l’État de Palestine depuis 2005. Également secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine, il a occupé le poste de Premier ministre de l’Autorité nationale palestinienne sous la présidence de Yasser Arafat.

Yasser Arafat : (1929-2004) Dirigeant du Fatah puis également de l’Organisation de libération de la Palestine, Yasser Arafat est resté pendant plusieurs décennies une figure controversée de l’expression des aspirations nationales palestiniennes avant d’apparaître pour Israël comme un partenaire de discussions dans le cadre du processus de paix israélo-palestinien dans les années 1990.

Simon Wasserman

« La personne la plus emblématique et la plus légitime à négocier et à prendre la succession de Mahmoud Abbas – ou en tout cas perçue comme telle en Israël – est condamnée à la prison à vie en Israël. Cette personne, c’est Marwan Barghouti.

Et pour en revenir aux partis en Palestine et définir en deux mots le Fatah et le Hamas : il y en a un qui est plutôt laïc, d’inspiration socialiste, c’est le Fatah… »

Sarah Daoud

« …qui était porté par Yasser Arafat et maintenant par Mahmoud Abbas. Le Hamas est un parti islamique, qui est basé à Gaza et qui régit un peu en souverain sur Gaza, dans la mesure où Gaza est aujourd’hui devenu une enclave à laquelle personne n’a véritablement accès. Il y a également des partis de gauche, qui avaient formé une coalition, l’alliance démocratique, lors des dernières élections. La Palestine est d’ailleurs un des rares pays à avoir une vraie gauche, même si celle-ci ne pèse pas beaucoup dans l’échiquier politique. Le pouvoir a vraiment été accaparé par le Fatah depuis au moins vingt ans. C’est très centralisé, et au sein même du Fatah, chacun essaie de tirer un peu son épingle du jeu. Il y en a un qui s’appelle Mohammed Dahlan qui n’est plus en Palestine, car il a été évincé du Fatah en 2011. Il a notamment été recueilli aux Émirats arabes unis, et justement lorsque je parlais de ces pays voisins qui influencent beaucoup la politique : il y a l’Arabie saoudite, mais également l’Égypte qui dialogue avec Israël. Le régime de Sissi mène une stratégie un peu ambiguë à l’égard du conflit israélo-palestinien. Sissi s’est rendu en juin 2016 en Palestine pour rencontrer Mahmoud Abbas, avant de rencontrer Benyamin Netanyahou, le mois d’après. Le but de l’Égypte est aussi de renforcer la coopération sécuritaire avec Israël notamment par rapport à Gaza. Les pays arabes jouent ainsi un double-jeu à cet égard là, et ça ne fait que renforcer l’instabilité ambiante. »

Simon Wasserman

« Le Hamas est aussi morcelé, une partie se trouvant à Gaza et l’autre en Jordanie et Syrie. »

Sarah Daoud

« Oui il y a deux entités, le dirigeant du parti à Gaza, et celui du bureau politique. L’ancien dirigeant du bureau politique qui vivait au Qatar, Khaled Mechaal, était également assez controversé au sein du Hamas, car il a dévié un peu de la ligne « voyou » du Hamas, défendue jusque-là; en témoigne le dernier document politique du Hamas publié le 1er mai dernier qui en est l’un des principaux artisans [5].

Khaled Mechaal (1956 -) : Un des dirigeants du Hamas, présenté comme le dirigeant politique de la branche syrienne du Hamas. Cependant, il n’agit plus aujourd’hui depuis Damas, mais désormais depuis Doha, au Qatar.

Mais l’inconnu plane quant à la pérennité de cette ligne diplomatique “modérée”. Surtout depuis l’élection le 14 février 2017 du nouveau  nouveau leader du Hamas à Gaza, Yahia Sinwar, apparemment plus radical, on verra ce que ça donnera. À cela s’ajoute l’escalade des tensions avec le Fatah. La bande de Gaza fait les frais des mesures autoritaires adoptées par le gouvernement Abbas pour affaiblir le Hamas. Récemment, Ramallah a annoncé le gel des salaires des fonctionnaires de la bande de Gaza; on peut aussi mentionner la pénurie d’électricité qui touche l’enclave gazaouie du fait des non-paiements de l’Autorité palestinienne à Israël, chargé de fournir le territoire en énergie. Face à une telle situation, une réconciliation à court terme est peu probable. Ce qui est au cœur du processus de réconciliation Fatah-Hamas, c’est notamment l’intégration de ce dernier au sein de l’OLP. Il y a eu plusieurs tentatives en ce sens, les deux partis se sont réunis en février 2016 à Doha, ou encore en janvier 2017 lors d’une rencontre qui s’est tenue à Moscou sous égide russe, pour essayer de s’entendre sur la formation d’un gouvernement d’union national… »

Simon Wasserman :

« Si on évoque les Russes, il ne faut pas non plus omettre d’autre part le rôle des Américains. L’élection de D. Trump est interprétée par les Israéliens comme une carte blanche, comme une autorisation à coloniser à outrance. Interprétée comme cela par le personnel politique. En effet, à la commission Judée-Samarie (nom donné par Israël à la Cisjordanie) à la Knesset (parlement israélien), on pouvait entendre plusieurs semaines avant l’élection de Trump de la part de députés de gauche qu’Israël n’allait pas construire en Cisjordanie. La construction a été arrêtée, mais les députés de droite affirmaient de leur côté qu’à partir du 20 janvier, tout serait permis. »

Sarah Daoud

« Et la preuve, c’est qu’en février, il y a cette fameuse loi. A ce moment là, j’étais à la Haye pour y rencontrer deux diplomates palestiniens qui avaient eux aussi fait le déplacement, en prévision de la promulgation de cette loi. L’objectif pour les Palestiniens semblait de procéder à une saisine de la Cour sous peu. Pour l’heure, aucune enquête n’a été ouverte, et ils veulent pousser la procureure à en ouvrir une sur la colonisation. Si au terme de l’examen préliminaire, en cours, elle ne le fait pas, il y a de fortes chances qu’ils saisissent la Cour, ce qu’en tant que membre ils peuvent très bien faire [5]. »

Simon Wasserman  

« Certes, mais la procureure est en fin de mandat et elle a déjà suffisamment d’affaires controversées sur le dos. »

Sarah Daoud

« Tout à fait, mais la CPI traverse une crise de légitimité assez conséquente et ne pas ouvrir d’enquête sur ce conflit pourrait mener à la perte définitive de l’institution. Ce serait dans son intérêt, même sur un point précis tel que la colonisation et où elle a suffisamment de preuves pour ouvrir une enquête. C’est ce que pensent les Palestiniens en tout cas, c’est ce sur quoi ils misent. »

Simon Wasserman

« J’aimerais revenir sur cette loi qui facilite la construction de maisons en légalisant des avant-postes qui étaient illégaux en vertu de la loi israélienne et qui sont bien sûr illégaux en vertu du droit international. Cette loi a été votée à la Knesset pendant que Netanyahu était en Angleterre en train de rencontrer Theresa May.

Du point de vue de la politique israélienne cela est extrêmement préoccupant, car Netanyahu n’était pas là pendant les débats, pendant le vote sur la loi, et cela montre bien que Netanyahu ne contrôle plus son gouvernement, sa coalition, et qu’il est pris au piège. Ainsi, ou bien on considère que Netanyahu est quelqu’un qui croit dur comme fer à la politique qu’il mène, que c’est un idéologue qui est persuadé qu’il faut mettre en place le grand Israël de la Méditerranée au Jourdain, et qu’il ne faut pas d’État palestinien. Ou bien de façon plus pragmatique, Netanyahu est quelqu’un qui aime bien sa maison, son poste et qui est conscient que pour le préserver il faut garder sa coalition. Pour avoir une coalition en Israël, il faut avoir 61 sièges sur 120. La sienne actuellement est de 67 sièges, donc la coalition est très étroite. Pour la conserver, il est dépendant non seulement des partis d’extrême droite, mais aussi de son propre parti – le Likoud-, qui s’est radicalisé au cours des cinq dernières années. Netanyahu a durci la ligne pour être sûr de conserver son leadership. En effet, auparavant, dans la branche droite du Likoud, il y avait des personnes traditionnellement appelées les « Faucons ». Ces personnes, comme Ariel Sharon ou Menahem Begin, n’étaient pas prêtes à faire la paix avec les Palestiniens sans condition. Mais aujourd’hui, cinq ans après, voilà qu’on les regrette. Car d’une part, ces personnes étaient laïques, et d’autre part appartenaient à la droite traditionnelle. Le Likoud a désormais de plus en plus de religieux, et des membres de plus en plus ancrés à droite.

Pour résumer, Netanyahu est donc de plus en plus dépendant de l’aile droite de son parti qui couvre les 3/4 de celui-ci. Il est également dépendant des partis d’extrême droite, et surtout du parti de Naftali Bennett, le Foyer juif. C’est un parti qui n’a que huit sièges sur cent vingt, mais est le plus important stratégiquement. C’est lui qui a permis à Netanyahu de faire la coalition, donc Netanyahu lui est redevable. Pour faire simple, c’est le parti des colons, c’est le parti des Israéliens qui habitent dans les territoires palestiniens. De plus, les personnes qui y habitent et qui appartiennent au parti, ne sont pas les mêmes que celles qui sont allées s’installer en Cisjordanie parce que les maisons coûtent moins cher. Non, ce sont des personnes qui s’y sont installées car guidées par leur religion selon le principe qu’il faut y installer des juifs, et qu’il ne faut pas laisser ces endroits là aux Palestiniens. Ainsi, ce parti “des colons” a un poids disproportionné dans le gouvernement et dans la politique d’Israël, par rapport au poids démographique que représentent les colons en Israël. Ils sont 400 000 en Cisjordanie, 300 000 à Jérusalem-Est, et 700-800 000 qui habitent dans les territoires palestiniens. »

Sarah Daoud

« C’est vrai que ces personnes d’un point de vue démographique, ne sont pas très nombreuses, mais le problème c’est que les constructions sont là, et que ça pose un problème aujourd’hui. Les colons ne peuvent être concrètement redéplacés, même s’ils ne sont pas nombreux. De plus, cette loi légalise le fait de s’étendre toujours plus sur les terres palestiniennes et je pense qu’ils ne vont pas hésiter à le faire. Ils ne peuvent donc pas être relocalisés car lorsqu’on parle de colonies, on ne parle pas de petites tentes. On parle de bâtiments en dur. »

Simon Wasserman

« A l’exception de l’évacuation d’Amona, où il n’y avait encore que des maisons. »

Sarah Daoud

« Oui, et en 2005 des colons ont également été évacués à Gaza. Mais Sharon n’a pas agi par pacifisme, c’était surtout un moyen, par la suite, de torpiller Gaza à souhait. Et cet épisode, il me semble a été traumatisant pour la société israélienne. Aucun politique israélien ne s’aviserait de recommencer une telle chose. »

Simon Wasserman

« L’évacuation de Gaza, en 2004-2005, dont les images ont été rediffusées il y a un mois, concernait 60 000 colons. Les complotistes d’extrême gauche affirment que Sharon a agi pour couper toute envie pendant cent ans d’évacuer. Ce qui fonctionne, puisque aujourd’hui lorsqu’on évoque l’évacuation des colons, et l’idée de donner la Cisjordanie et de faire un État palestinien, la population s’insurge : « Regardez ce qu’il s’est passé à Gaza : Elle fut évacuée en 2004-2005, puis tout fut cassé, le Hamas s’est installé, les roquettes ont foisonné, les tunnels ont été construits, et la guerre a éclaté ». De plus, pour la société israélienne l’évacuation représente quelque chose de terrible. Ce sont des soldats qui viennent et qui arrachent les habitants de leurs maisons, des synagogues. Les Israéliens ne sont pas prêts à le revivre, sauf les 30-40% de gauche. Mais la question que tu poses, qui est juste et légitime, c’est comment enlever ces 400 000 colons. Pour ce qui concerne Jérusalem Est et ses 300 000 colons, Netanyahu grignote cette partie de la ville, car le jour où des négociations se tiendront et que les Palestiniens revendiqueront Jérusalem Est comme capitale, il pourra affirmer que la ville ne représente rien, que ce n’est que du gruyère. Pour le reste des colonies, il existe tout de même des solutions pragmatiques réalisables.

D’abord, la Cisjordanie est divisée en trois zones depuis les Accords d’Oslo de 1993 :

  • La zone A, qui est sous souveraineté palestinienne et dont la sécurité est aussi assurée par l’autorité palestinienne. Cela représente les six grandes villes de Cisjordanie.
  • La zone B, qui est sous souveraineté palestinienne, et sous sécurité israélienne.
  • La zone C, où l’administration civile est assurée par Israël. Ce sont les 3/4 de la Cisjordanie : la vallée du Jourdain et les blocs d’implantation. »

palestinian territories

 

Sarah Daoud

« Mais c’est caduc, ces trois zones sont aujourd’hui très floues. À Ramallah par exemple, si l’armée israélienne veut entrer, elle entre. Alors que Ramallah est en zone A. En juin 2014, Israël a même pris le contrôle de la ville pendant une nuit. Par ailleurs, cela se fait avec le consentement de l’Autorité palestinienne, dans la mesure où il y existe une coopération sécuritaire entre les deux. L’Autorité palestinienne est très critiquée en interne par rapport à cela [6]. »

Simon Wasserman

« Israël était également entré en zone A en 2002 avec l’Opération Rempart pour arrêter des terroristes. Cette division en trois zones peut donc être effective, mais qui peut être dégagée de la main par Israël qui rentre en zone A quand il veut. Mais le plus préoccupant, c’est que lorsqu’on se balade en zone C, on se sent en Israël : les routes, les maisons, les panneaux, etc. »

Opération Rempart : Elle s’est déroulée de mars à mai 2002, dans les six grandes villes de Cisjordanie, et  notamment à Jenin. Mars connaît un pic d’attentats-suicides dont un attentat un soir de fête dans un hôtel qui organisait un dîner avec des rescapés de la Shoah. L’armée est entrée en zone A pour arrêter les responsables terroristes, et Jenin était réputée pour fournir beaucoup de kamikazes, terroristes du Hamas comme du Fatah.

 

Sarah Daoud

« Oui, et tout est fait également pour isoler un maximum les implantations israéliennes sur les territoires palestiniens, pour qu’il n’y ait pas de contact. Cela se fait par l’urbanisme, par la construction des routes : Ramallah est par exemple totalement déconnectée du reste. Ainsi, les colonies peuvent communiquer entre elles sans jamais passer par un territoire palestinien, sans jamais voir d’habitations palestiniennes. »

Simon Wasserman

« Ça dépend des zones. A certains endroits au nord de Ramallah, où Rawabi [7], la nouvelle ville moderne en Cisjordanie, est en cours de construction, la route principale traverse la Cisjordanie. A droite on peut voir une implantation, et à gauche un village palestinien. Sur cette route principale, cohabitent des voitures avec des plaques jaunes et des voitures avec des plaques blanches, mais les Israéliens ont interdiction d’entrer dans la zone A et dans les villages palestiniens, et les Palestiniens ne peuvent non plus entrer dans les implantations.

Pourquoi reste-t-il un peu d’espoir dans la pratique ? En zone C, il y a deux types de colonisation et les blocs d’implantation qui sont en Cisjordanie le long de la frontière, peuvent faire l’objet d’un échange de territoire. C’est un moyen de régler le problème des colonies, sans bouger personne. Le problème c’est qu’il y a aussi les colonies qui sont en profondeur en Cisjordanie. Deux-trois posent vraiment problème car elles sont conséquentes. Il y a Ariel, une ville israélienne avec une université qui est en plein milieu de la Cisjordanie. La ville se compose de 30-35 000 habitants, ce qui représente 1/10 des Israéliens en Cisjordanie. Ariel ne pourra être délocalisée. On se retrouve avec des colonies qui sont au milieu des territoires palestiniens ce qui morcelle le territoire palestinien et rend le futur État de Palestine non viable. Cependant, des arrangements sont faits dont un particulièrement odieux du côté de Jérusalem. Des colonies et un mur ont été construits isolant les colonies et trois villages palestiniens. Ces derniers se sont retrouvés coincés entre Israël et les implantations. Les villages ne pouvaient plus communiquer avec le reste de la Cisjordanie et des tunnels ont été construits pour les relier. Ces tunnels sont appelés les « tunnels de la paix ». »

Sarah Daoud

« Au delà de ces trois villages dont tu parles, il y a aussi des villes palestiniennes qui sont complètement emmurées. Typiquement la ville d’Al-Ram, dénaturée par le mur. Mais plus largement, on touche là à la question de la mobilité des palestiniens. Les checkpoints par exemple sont une contrainte quotidienne, le passage dépend de la bonne volonté des soldats. »

Simon Wasserman

« Sans généraliser non plus. Ça dépend vraiment du soldat israélien qui est en poste au checkpoint. »

Sarah Daoud

« Aujourd’hui c’est vrai que ça va, même si ça dépend fortement de la période de l’année. Pendant le Ramadan par exemple, ils sont sciemment ennuyants. Les habitants peuvent facilement se retrouver coincés au checkpoint de Qalandiya, qui permet de passer de Ramallah, zone A, à Jérusalem. Et au moment où le jeûne prend fin et que tous les Palestiniens veulent rentrer à Jérusalem pour manger, le checkpoint peut rester bloqué pendant deux heures. »

Simon Wasserman

« Situation exceptionnelle, et checkpoint exceptionnel. Qalandiya est un checkpoint compliqué. Mais c’est également le cas pendant les fêtes juives, où Israël craint des attaques. Au jour le jour, lorsqu’il y a un problème au check point, le Palestinien se lève à 4h du matin pour aller bosser ou pour aller à l‘école,  et attend deux-trois heures pour faire la queue au checkpoint. »

Sarah Daoud

« Pour les Palestiniens, le passage de checkpoint représente une humiliation quotidienne, même si elle est intériorisée. Les Palestiniens ont développé une grande résilience à cet égard. Pour quelqu’un qui arrive là-bas, un occidental qui traverse le checkpoint pour la première fois par exemple, il va avoir tendance à se révolter, mais il sera le seul. Autour de lui, les Palestiniens essaient d’exclure ça au maximum de leur quotidien, psychologiquement en tout cas. »

Simon Wasserman

« Cette résilience est aussi constatée chez les Israéliens, dans la mesure où cela ne choque pratiquement plus personne d’envoyer ses enfants à 18 ans tenir un checkpoint en Cisjordanie, et même les Israéliens de gauche ne sont plus choqués. Il y a aussi une forme de résilience dans le principe d’occuper un territoire qui n’est pas le leur, et d’occuper un autre peuple. Ça a été normalisé. Un présentateur TV d’extrême-gauche [Assaf Harel] a délivré un monologue plutôt engagé disant : « On nous parle d’apartheid, on peut en débattre, mais elle est là depuis des années, pas de notre côté, car nous on ne la voit pas comme ça, et parce qu’on n’a pas mis en place l’apartheid comme ça a été mis en Afrique du Sud, mais dans l’esprit des Palestiniens, l’apartheid est là. » Et ça dans l’esprit des Israéliens c’est inconcevable. »

Sarah Daoud

« Évidemment, car tout est fait pour que les jeunes israéliens n’aient pas conscience de ce qui se passe autour d’eux. Quand tu habites à Tel-Aviv, tu n’as aucune idée des conditions dans lesquelles vivent les voisins palestiniens. »

Simon Wasserman

« Certains ne savent pas, d’autres savent. Ce n’est pas qu’ils s’en moquent, c’est juste que c’est comme ça. »

Sarah Daoud

« Ce que je veux dire, c’est que lorsque je suis allée à Tel Aviv, ça m’a choquée de voir à quel point les gens étaient calmes, à quel point on pouvait vivre à l’occidentale, alors qu’on est à quelques kilomètres des Palestiniens. Et c’est problématique cette façon dont on éduque les nouvelles générations en Israël. En Palestine aussi. »

Simon Wasserman

« Tel Aviv, pour généraliser, représente les Israéliens ouverts, de gauche, qui respectent les Palestiniens. Ces personnes qui votent à gauche en Israël et qui sont pour la création d’un État palestinien sont mentalement à des années lumières des Palestiniens alors qu’ils vivent à 30 kilomètres d’eux. Certains sont investis dans des associations en politique et savent, se battent quotidiennement pour les Palestiniens. D’autres, pour la majorité le savent sans vraiment le savoir. Enfin, quant à l’éducation, pour reprendre la plus grande actualité de ce début d’année : le soldat israélien Elor Azaria qui a tiré sur un attaquant palestinien qui était au sol, qui a écopé de 18 mois de prison et n’entrera pas en prison avant son appel. »

Sarah Daoud

« Plus généralement cela pose le problème du système juridique israélien aujourd’hui, qui est défaillant dans la mesure où il est subordonné au pouvoir militaire. Il y a notamment une chercheuse Sharon Weill qui a travaillé sur ce sujet. Elle montre qu’il y a une centralisation des pouvoirs juridiques par l’Avocat général militaire (MAG) des Forces de défense israéliennes, ça introduit forcément un biais dans le système d’investigation israélien. D’ailleurs, un des rapports de B’Tselem sur l’opération “Plomb durci” montre bien que ce qui est à l’œuvre du côté israélien, c’est un phénomène de blanchiment de l’armée. Dans de telles circonstances, la CPI pourrait estimer qu’il y a un manque de volonté du côté israélien d’enquêter et de juger les crimes commis à Gaza et ainsi se déclarer compétente pour le faire. »

La CPI repose sur le principe de complémentarité (article 17 et 18 du Statut de Rome); elle n’a pas vocation à se substituer aux juridictions nationales, elle intervient seulement si l’État manque de capacité ou de volonté pour juger.

Simon Wasserman

« C’est plus compliqué et plus pessimiste. Elor Azaria a écopé de 18 mois de prison, ce qui est la peine de Palestiniens qui jettent des pierres sans faire de blessés. Lui, il a achevé un attaquant palestinien qui était au sol, en allant à l’encontre des ordres de ses commandants, à l’encontre des règles d’engagement de l’armée israélienne. Quand cette affaire a commencé, il devait se dire que de toute façon il n’écoperait de rien, car c’est l’armée qui s’en occupait, et que c’était donc biaisé. Tout ce qui se passe en Cisjordanie est jugé en Israël devant les tribunaux militaires, pas civils. Cela veut dire qu’un Palestinien qui lance des pierres, il est jugé par un tribunal militaire. Un Israélien qui tue un Palestinien, également. Dans cette affaire, mise à part la peine qui est dérisoire, j’ai été rassuré de voir que la justice israélienne, en général conservait son indépendance. L’armée n’est justement jamais évoquée. Ce qui a été au contraire très inquiétant, c’est que les politiciens de droite et d’extrême-droite se sont emparés de l’affaire, ont depuis le départ soutenu la famille d’Elor Azaria, et ont demandé à ce qu’il soit gracié. Il y a eu une pression politique extraordinaire sur la juge du tribunal militaire et sur l’armée. L’armée a été exemplaire :  le commandement de l’armée, Gadi Eizenkot qui est le chef de l’État major a demandé une peine exemplaire pour le soldat. Or, c’est l’armée, on aurait pu s’attendre à autre chose. De plus, la Cour suprême israélienne a soutenu le tribunal militaire dans sa procédure, dans la condamnation et dans l’application de la peine. Les politiciens de droite s’en sont alors pris à la cour suprême, et on a donc assisté à quelque chose d’inouï : l’armée et le justice étaient ensemble contre le soldat, et le soldat était défendu par les partis de droite. Mais cela va changer, car dans quelques mois, cinq nouveaux juges arriveront à la cour suprême, et ils seront nommés par les partis de droite et d’extrême droite. Enfin, le vrai problème de cette affaire : si 65% des Israéliens soutiennent Elor Azaria et demandent qu’il soit gracié, c’est qu’on a un problème d’éducation. »

Sarah Daoud

« Mais ce n’est qu’un soldat, si on passe au niveau supérieur et qu’on envisage la Cour pénale internationale, qui jugera-t-elle ? Elle jugera les hauts gradés de l’armée israélienne qui ont donné des ordres à Gaza. Là, clairement, le politique va faire en sorte d’étouffer l’affaire. »

Simon Wasserman

« Le jour où la CPI se saisira de ces affaires, les politiques aussi seront touchés. Il y a un rapport qui est sorti cette semaine, « l’opération 2014 » : le politique et les responsables armés de l’époque en prendront pour leur grade, et Netanyahu le premier. »

Sarah Daoud

« Oui, il faudrait que ce soit elle qui s’en saisisse, car elle ne peut pas laisser les juridictions nationales s’occuper de l’affaire : il serait impossible de mettre en place une justice équitable. Il s’agit ici d’une défaillance du système, d’une défaillance structurelle. »

Simon Wasserman

« Je ne parlerais pas de «défaillance», je dirais que c’est comme cela que le système fonctionne. On peut alors considérer que c’est une défaillance, si on le compare à d’autres systèmes, et si l’on considère que le système n’est pas abouti, complet ou juste. Cependant, c’est comme cela qu’il fonctionne. Si on observe le contexte, la justice a tenu bon et a quand même condamné le soldat. La peine est dérisoire, il sera peut-être gracié, même si je ne le pense pas parce que le président est quand même quelqu’un d’assez intègre. La justice a tenu bon, sachant la ministre de la justice, Ayelet Shaked,  est du parti de Naftali Bennett, le parti des colons. Il n’y a rien de nouveau dans le fait que les partis de droite et d’extrême-droite modifient les programmes scolaires et le système juridique. Ce n’est pas pour rien que le ministère de l’Éducation et le ministère de la Justice sont détenus par le parti de Naftali Bennett. La Justice et l’Éducation, ce sont les deux problèmes d’aujourd’hui. C’est un constat très pessimiste. Enfin, j’ai parlé de la radicalisation de la société israélienne, c’est vrai, la démographie va aussi dans ce sens. »

Sarah Daoud

« J’en parlais justement avec un militant pour la paix, Ofer Bronchtein, qui me disait que l’espoir aujourd’hui dans la société israélienne est porté par les juifs séfarades. »

Ofer Bronchtein est un militant franco-israélien pour la paix; il est envoyé à Tunis par Rabin au début des années 1990 afin de préparer le processus d’Oslo (notamment le retour de Yasser Arafat à Gaza).

Simon Wasserman

« Il est très optimiste, il est aussi optimiste que les radicaux. »

Sarah Daoud

« C’est parce que ce sont les plus proches des Palestiniens en terme culturel. Par conséquent ce qu’il faudrait aussi réformer, c’est le fonctionnement politique d’Israël, qui est accaparé par les Ashkénazes, au sein du gouvernement en tout cas. En somme, il faudrait laisser un peu plus de place à ces acteurs-là, ce qui pourrait contribuer à renouer le dialogue avec l’interlocuteur palestinien, ce qui s’avérerait peut-être bénéfique. Par ailleurs, l’augmentation des inégalités économiques au sein de la société israélienne est inquiétante, et pourrait mener à une phase d’instabilité en Israël. C’est une société relativement « discriminatoire », dans la mesure où il y a des écarts économiques importants, mais aussi sociaux. Autour de la gare routière de Tel Aviv, par exemple, le quartier est loin d’être « sûr ». Le coût de la vie augmente également à Tel Aviv, ce qui peut contribuer à rendre la situation plus instable encore. »

Simon Wasserman

« Effectivement, en 2011, pendant les Printemps arabes, il y a eu le « mouvement des tentes » en Israël pour protester contre le coût de la vie, des loyers, de l’immobilier, et du fromage. Des milliers et des milliers de personnes sont sorties habiter dans des tentes dans les grandes rues de presque toutes les villes d’Israël. Il y a eu une manifestation d’un million de personnes à Tel Aviv. C’est considérable, car il y a huit millions d’habitants en Israël, dont six millions de juifs. Cela représente une personne sur six.

Mais qu’est-ce qui a changé depuis 2011 ? Rien du tout. Pourquoi ? L’enjeu sécuritaire, qui explique pourquoi Netanyahu est élu et réélu, car les gens en Israël votent sur le sécuritaire. Et les Séfarades, les Orientaux, qui constituent la moitié de la population, ne votent que sur ça, même si ce sont eux qui sont pauvres, même si ce sont eux qui sont discriminés. Ce sont eux qui sont oubliés, ce sont eux qui habitent dans la périphérie, ce sont eux pour lesquels le gouvernement ne fait rien. Il s’agit de leur argent, celui qui devrait être octroyé à la périphérie, qui est détourné par la commission finance de la Knesset et qui est ensuite envoyé aux colons. Et ces gens là, même s’ils sont victimes du processus, votent pour Netanyahu. Car pour eux, il n’y a que lui qui peut défendre Israël. Et c’est sur cette idée que repose toute la rhétorique de Netanyahu ; c’est pour cette raison que cela fonctionne, et c’est pour cela qu’il reste au pouvoir. Lorsque tu parles des Séfarades, je ne serais pas aussi optimiste qu’Ofer Bronchtein. Il est à la fois très radical et très optimiste. Je disais que la démographie allait dans le sens de la radicalisation. En Israël, en mettant de côté les Arabes israéliens qui représentent une entité à part entière, on compte six millions de Juifs, parmi lesquels :

  • des Ashkénazes, qui viennent d’Europe occidentale et orientale qui sont traditionnellement ceux qui étaient là en premier et qui ont créé l’Etat. Ils sont traditionnellement à gauche – sauf les religieux. Quand on regarde le score obtenu par le parti travailliste d’Israël, il est essentiellement dû aux Ashkénazes.

 

  • des ultra-orthodoxes, des religieux qui sont minoritaires et qui représentent quelques dizaines de milliers de personnes.

 

  • des religieux nationalistes, qui se situent à droite. Parmi eux, il y a des Juifs et des Orientaux qui votent pour Netanyahu, et ce pour une raison historique. Les Orientaux sont arrivés, en 1948 et en 1967, après la guerre d’indépendance et après la guerre des Six jours. Ce sont des Juifs qui viennent de pays arabes et qui les ont quittés pour aller en Israël, soit parce qu’ils le voulaient, soit parce qu’ils avaient été expulsés par les pays arabes. Le problème réside dans ce fait là, dont on ne parle pourtant pas. Ces populations sont arrivées en Israël alors qu’elles venaient d’être expulsées de chez elles, dans des pays au Maghreb et au Moyen-Orient, où ça se passait bien pour les Juifs. Ils sont ainsi partis avec un mauvais souvenir de ces pays et un mauvais souvenir des Arabes. Ils sont arrivés en Israël, où ils ont été installés par le pouvoir, à gauche à ce moment-là, élu par les Ashkénazes, dans des camps de réfugiés. Cela pouvait durer des mois avant de leur trouver un logement. Ces personnes  étaient donc délaissées et discriminées – car on les appelle les « Schwartz » (« noirs ») – ils sont orientaux, et méprisés par les Blancs, les Ashkénazes. Dès lors, traditionnellement, ces personnes ne votent pas à gauche. En 1981, quand la gauche a perdu les élections, c’est Menahem Begin qui est arrivé au pouvoir car il est allé parler à ces personnes, et il s’est présenté comme le candidat des Orientaux. Depuis, ces derniers votent pour le Likoud. »

Sarah Daoud

« C’est irrationnel… »

Simon Wasserman

« C’est irrationnel car Netanyahu est celui qui détourne l’argent vers les colonies, argent qui devrait être consacré à ces gens là. Je ne pense pas que l’avenir appartienne aux Séfarades et aux Orientaux en général. La personne qui parviendra à gagner aux élections contre Netanyahu, sera de gauche orientale. Il y en a un qui est en train de se faire connaître et qui vient d’adhérer au parti travailliste : Avi Gabai. Il a eu un rôle dans l’armée, il est respecté, il est dans le parti travailliste et il est séfarade. Et c’est peut-être lui qui dans deux ans pourra détrôner Netanyahu aux élections. »

Sarah Daoud

« Bien sûr, l’héritage historique explique l’allégeance des Orientaux au Likoud, mais je pense aussi, pour rejoindre ce que tu disais et ce qui est plus fondamental, que c’est l’enjeu sécuritaire qui influence la façon dont votent les gens, surtout depuis 2006. »


Pour  conclure

Simon Wasserman

« Sais-tu un peu ce qu’il se passe au sein de la société palestinienne ? »

Sarah Daoud

« Si on parle des jeunes par exemple, il y a une grosse désaffection à l’égard des partis politiques traditionnels en Palestine, ce qui à mon avis n’est pas symptomatique d’une dépolitisation des jeunes Palestiniens. Je pense que les Printemps arabes ont beaucoup marqué l’imaginaire collectif palestinien. Qu’est-ce qu’il va en résulter, je ne le sais, mais il y a tout de même un certain désespoir, surtout dans les camps de réfugiés. C’était flagrant lorsque je suis allée dans le camp de Balata, les jeunes n’ont aucune perspective d’avenir. La perspective vers laquelle plusieurs se tournent c’est celle de mourir en martyr et avoir leur portrait affiché sur le mur du camp. Les jeunes en général ne vont pas jusqu’au collège.

Mais c’est un symptôme parmi d’autres de l’éclatement actuel de la société palestinienne. Une sorte de déconnexion des camps de réfugiés et de la diaspora avec les Palestiniens de l’intérieur (ceux vivant en Cisjordanie et à Gaza), due à la division partisane que l’on évoquait mais aussi au projet de “statebuilding” qui produit un effet de recomposition. Au niveau économique, il suffit de voir Ramallah, qui se donne des airs de capitale mondialisée. Or l’économie palestinienne est sous perfusion, alimentée en grande partie par l’aide financière internationale. Donc quand un partenaire décide de fermer le robinet, comme la Grande-Bretagne qui a suspendu son aide au Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) suite à l’adhésion de la Palestine à la CPI, cela crée de l’instabilité.

Et au niveau sociétal, c’est intéressant de voir la composition et la formation des élites palestiniennes aujourd’hui. Le parcours classique dans les grandes lignes est de partir faire ses études universitaires à l’étranger et de revenir en Palestine pour intégrer directement le ministère des Affaires Etrangères et faire de l’expertise. Ainsi, ces nouveaux experts rapatriés en Palestine après les accords d’Oslo, formés en Europe ou Amérique du Nord, considèrent que travailler maintenant dans un ministère palestinien, est un tremplin vers une carrière internationale plus prestigieuse. Il y a un effet de décalage avec les Palestiniens de l’intérieur, avec le mode de vie de ces derniers… Ce sont des gens qui sont un peu déconnectés. De plus, la formation des élites en Palestine est aussi limitée dans la mesure où il y a certes l’université Bir Zeit à Ramallah qui commence à acquérir des lettres de noblesse, mais les moyens octroyés à l’éducation ne sont pas là. Et le véritable fléau aujourd’hui c’est l’occupation qui paralyse un peu tout le développement d’un futur État palestinien. »

Propos recueillis par Maëlle Marquant et Odile Romelot

[1] Meretz : (en français « Énergie ») Créé en 1948, parti politique israélien de la gauche, laïc et socialiste, membre de l’Internationale socialiste et observateur du Parti socialiste européen. Sioniste, il soutient également le principe de « deux peuples, deux États ».

[2]https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/137798-170216-majorite-d-israeliens-et-de-palestiniens-pour-une-solution-a-2-etats-sondage

[3] Tous ces “leaks”, documents confidentiels émanant du cabinet de négociateurs palestiniens (Negotiation Support Unit, dirigé par Saeb Erekat) publiés par Al Jazeera en 2011, sont disponibles en ligne: http://www.aljazeera.com/palestinepapers/

[4] Jean-François Legrain, Xavier Guignard, Nicolas Dot-Pouillard

[5] La Palestine adhère au statut de Rome en janvier 2015. Il y avait eu une première tentative en 2009, suite à l’opération “Plomb durci”, offensive israélienne contre la bande de Gaza, en vain.

[6] Récemment, assassinat par l’armée israélienne de l’activiste Basel Al-Araj à Al-Bireh, près de Ramallah; ce dernier avait déjà passé quelques temps dans les geôles palestiniennes. Épisode qui a déclenché des mobilisations civiles en Palestine.    http://orientxxi.info/magazine/basel-al-araj-martyr-de-la-cooperation-securitaire-entre-israel-et-l-autorite,1759

[7] Projet de ville nouvelle en Cisjordanie, à 9 km au nord de Ramallah

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