Theresa May ou le pari hasardeux

          Le 8 juin dernier se tenaient des élections générales anticipées au Royaume-Uni. Elles ont été marquées par un rééquilibrage des forces politiques avec la perte de 13 sièges et de la majorité absolue du côté du Parti conservateur et par la conquête de 32 sièges de celui du Parti travailliste. La Première ministre Theresa May avait, plus tôt dans l’année, décidé de la tenue de ce scrutin – normalement programmé en mai 2020 – dans l’espoir de conforter un peu plus sa majorité et par conséquent sa légitimité. Cette dernière devait lui permettre d’être en mesure de négocier un Brexit dit « hard », à la fois radical et avantageux pour son pays, alors que les négociations avec l’Union européenne sur la sortie du Royaume-Uni de celle-ci s’ouvriront le 19 juin prochain.

Theresa May
Theresa May, Première ministre du Royaume-Uni

          Après avoir mené une campagne sans saveur, Theresa May se retrouve ainsi affaiblie par cet échec cuisant dont ses deux chefs de cabinets, Fiona Hill et Nick Timothy, ont pris acte en présentant leur démission deux jours après les élections. Entre l’inconstance de ses prises de position tout au long de la campagne et son arrogance durant les débats, la résidente du 10 Downing Street n’aura pas été en mesure de remporter son pari. Le poids des récentes attaques terroristes, qui lui ont attiré de nombreuses critiques du fait de la suppression de 20 000 postes dans la police lorsqu’elle était Secrétaire d’Etat à l’intérieur de 2010 à 2016, ne l’ont en rien aidé.  Alors que de nombreux Britanniques souhaitent la voir démissionner et que les rumeurs sur son remplacement vont bon train, Boris Johnson en a démentie une le concernant, Theresa May s’accroche au pouvoir même si elle doit conclure des alliances inattendues pour ce faire.

 

Une alliance improbable

          Avec 318 sièges, et alors que la majorité absolue est fixée à 326, les Tories sont tentés de s’allier au Democratic Unionist Party (DUP), parti nord-irlandais unioniste. Les dix sièges de ce dernier suffiraient au Parti conservateur pour sauvegarder sa majorité absolue en cas d’accord entre les deux formations politiques. Parmi les 45 demandes adressées aux Tories en échange de leur soutien, le maintien d’une frontière dite « douce » avec la République d’Irlande apparaît comme incontournable. Inquiétés par l’important renforcement des contrôles aux frontières que pourrait induire le « hard » Brexit promis par May, le DUP ne souhaite pas soutenir son éventuel partenaire dans cette voie. Toutefois, rien n’est encore fait comme l’annonce d’un accord par Downing Street, immédiatement démentie par le parti nord-irlandais, l’a montré le 10 juin.

          Cette potentielle alliance ne fait pas l’unanimité et écorne un peu plus encore l’image de la Première ministre. Parti le plus représenté à l’Assemblée d’Irlande du Nord, devançant d’un seul siège le Sinn Féin qui milite pour la réunification de l’île, le DUP a fait de la lutte contre l’avortement et le mariage homosexuel son cheval de bataille au côté d’un euroscepticisme marqué. Si une pétition réclamant le départ de Theresa May –au nom du caractère abject d’une telle stratégie- rassemble déjà plus de 740 000 signataires (1), son propre parti ne fait pas bloc. Une large partie des Tories souhaiteraient en effet qu’au lieu d’une alliance profonde, qui entacherait l’image du parti, un simple soutien parlementaire soit demandé au DUP. Les positions du parti nord-irlandais sur le mariage homosexuel font par exemple tâche alors que Ruth Davidson, cheffe de file du Parti conservateur en Ecosse, s’apprête à épouser sa compagne. Enfin, certaines voix, dont celle du Premier ministre irlandais Enda Kenny, s’inquiètent d’une possible mise en péril du Good Friday Agreement. Signé en 1998 pour mettre fin aux violences ayant émaillé l’Irlande du Nord durant plus d’une trentaine d’années, cet accord repose sur l’impartialité du Royaume-Uni dans la politique de la province.

 

Corbyn envers et contre tous

          Le Parti travailliste, avec ses désormais 262 sièges à la Chambre des communes, apparaît comme le grand gagnant de ces élections. A l’issue du scrutin, une pluie d’hommage s’est abattue sur son leader Jeremy Corbyn, souvent raillé et même délégitimé par des membres de sa propre famille politique depuis son arrivée à la tête du parti en 2015. Pour le Labour, cette victoire marque surtout la rupture avec une ligne social-démocrate, prônant un glissement politique vers le centre, en vigueur depuis la moitié des années 1980 et plus tard pérennisée par Tony Blair. En menant une campagne résolument ancrée à gauche, Jeremy Corbyn a largement su s’attirer les faveurs de la jeunesse britannique. Parmi les promesses électorales, on retrouve des renationalisations – à l’image du transport ferroviaire et de la défunte British Rail dont la privatisation en 1993 s’est révélée être un cauchemar pour les usagers britanniques -, une taxation accrue des plus riches ou encore la préservation des relations avec les partenaires européens qui se traduirait par un « soft » Brexit.

Jeremy Corbyn
Jeremy Corbyn, leader du Parti travailliste

          Toutefois, si ces élections apportent leur lot de satisfaction au Labour, celui-ci reste encore dans l’opposition et son leader s’attèle déjà à construire une coalition capable de contrebalancer efficacement le Parti conservateur. Le Scotish National Party, parti indépendantistes écossais, et les Liberal Democrats semblent être les candidats les plus sérieux à la formation d’une telle union. Le premier, mené par Nicola Sturgeon, doit se remettre de la perte de 19 sièges alors qu’il avait – grâce à la perte par le Labour de bastions historiques en Ecosse – réalisé une impressionnante percée lors des élections de 2015. Le second, profondément européen, pourrait s’allier aux deux autres partis au motif de son opposition à un Brexit dur auquel il espère substituer un référendum révocatoire qui changerait le destin du pays.

          Le 27 juin prochain, un vote de confiance aura lieu devant la Chambre des communes. Dans le cas où le Parti conservateur ne parviendrait pas à susciter l’adhésion autour du gouvernement proposé, le Parti travailliste aurait à son tour l’opportunité d’en proposer un. Si celui-ci essuyait à son tour un échec, le pays se dirigerait alors tout droit vers de nouvelles élections pour lesquelles de récents sondages donnent le Labour gagnant.

 

Corentin Mançois

 

Notes

(1) https://www.change.org/p/may-out-no-coalition-with-the-dup-winston-stuartjrveaney

 

Sources

Sonia Delesalle-Stolper, « Pour Theresa May, il est temps que mai se termine», Libération, 29 mai 2017,

http://www.liberation.fr/planete/2017/05/29/pour-theresa-may-il-est-temps-que-mai-se-termine_1573072

 

RFI, “Législatives au Royaume-Uni: les conservateurs en tête mais fragilisés”, 8 juin 2017, 

http://www.rfi.fr/europe/20170608-royaume-uni-legislatives-theresa-may-corbyn-conservateurs

 

Sasha Mitchell, “Au Royaume-Uni, la privatisation des chemins de fer déraille”, La Tribune, 9 janvier 2017, 

http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/au-royaume-uni-la-privatisation-des-chemins-de-fer-deraille-628489.html

 

The Economist, “The Labour Party now belongs to Jeremy Corbyn”, 10 juin 2017, 

http://www.economist.com/news/britain/21723193-blair-era-truly-ended-june-8th-labour-party-now-belongs-jeremy-corbyn

 

The Economist, “British voters defy the polls ina dreadful night for the Tories”, 10 juin 2017,

http://www.economist.com/news/britain/21723192-fallout-could-include-end-theresa-may-new-election-and-even-reopening

 

Michael Savage et Henry McDonald, “Theresa May’s plan to govern with DUP support thrown into confusion”, The Guardian, 11 juin 2017, 

https://www.theguardian.com/politics/2017/jun/10/theresa-may-dup-deal-snag-tory-rebellion

 

Gordon Rayner, “Tory pact with the DUP could risk Northern Ireland peace process, says Enda Kenny”, The Telegraph, 11 juin 2017,

http://www.telegraph.co.uk/news/2017/06/11/tory-pact-dup-could-risk-northern-ireland-peace-process-says/

 

Philippe Bernard, “Royaume-Uni: Theresa May compose un gouvernement fragile après sa défaite”, Le Monde, 11 juin 2017, 

http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/06/11/royaume-uni-theresa-may-devoile-son-nouveau-gouvernement-y-apportant-peu-de-changements_5142527_3214.html

 

Alan Travis, “DUP will ask Theresa May for a deal that keeps paying out”, The Guardian, 12 juin 2017,

https://www.theguardian.com/politics/2017/jun/12/dup-theresa-may-deal-conservatives

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