Penser la violence des femmes : l’exemple du conflit armé péruvien

       Dans Penser la violences des femmes, initialement paru en 2012 et réédité en 2017, Coline Cardi et Geneviève Pruvost qui dirigent cet ouvrage collectif, développent un cadre théorique d’analyse de la violence exercée par les femmes. Elles cherchent ainsi, entre autres, à les rendre visibles. Cette analyse est notamment illustrée dans un des articles du livre, écrit par Camille Boutron, et traitant du conflit armé qu’a connu le Pérou, principalement entre 1980 et 2000 (le conflit perdure en basse intensité), et qui a fait soixante-dix mille morts.

       Coline Gardi et Geneviève Pruvost, dans un long article introductif, développent ainsi l’idée que les violences des femmes peuvent être répertoriées dans trois catégories – qui ne s’excluent pas toujours complètement. Tout d’abord, les violences des femmes sont bien souvent des violences « hors-cadre », qui sont l’objet d’un « déni » au sens psychanalytique du terme de refoulement inconscient, et qui sont donc invisibilisées. Cela vient généralement de l’inadéquation des violences exercées par les femmes avec les stéréotypes de genre, ces violences étant alors ignorées ou niées. Mais cela s’explique aussi par le fait que souvent, ces violences ne correspondent pas non plus à la violence stéréotypée, notamment par l’usage d’armes « non-conventionnelles » : c’est ainsi que la violence des émeutières du début de la Révolution française a été grandement niée du fait qu’elles usaient souvent d’armes non-conventionnelles (voir ci-dessous).

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Un exemple de violence « hors-cadre » : la « fessée patriotique » durant la Révolution française. Elle était administrée par des femmes révolutionnaires à des personnes dont le comportement ou les idées étaient jugés contre-révolutionnaires

       Ensuite, lorsqu’elles ne sont pas invisibilisées, ces violences peuvent faire partie de la catégorie des violences sous tutelle, cadre qui « reconnaît la violence féminine tout en la disqualifiant » (p34). Dans ce cadre, « soit la violence pensée est comme le propre du féminin : son irruption est l’expression même de la féminité ethnicisée, biologisée ou psychologisée, qu’il faut alors contrôler, réprimer, déposséder du pouvoir de violence, soit la violence exercée par les femmes est une violence subordonnée à celle des hommes, elle s’inscrit dans la domination masculine à laquelle finalement elle participe ». Dans ces deux cas, la « capacité d’agir [de la femme violente] est entamée et la dimension éventuellement subversive et politique de l’usage qu’elle fait de la violence est niée ».

        Enfin, les violences des femmes peuvent aussi produire un nouvel ordre social des genres, qui est la violence d’émancipation, avec laquelle les femmes s’assurent une domination et une évolution de leur rôle social par leur violence.

       Camille Boutron se propose donc d’appliquer ce cadre analytique au conflit armé qu’a connu le Pérou entre 1980 et 2000 – principalement – et opposant notamment le Parti communiste péruvien-Sentier lumineux (PCP-SL) au pouvoir central et aux milices paysannes. En effet, ce conflit présente l’avantage de donner à voir une violence féminine « légale », du fait de la féminisation de la police, une violence « subversive et déviante », du fait de l’importante implication des femmes dans la guérilla marxiste, et une violence « informelle » des paysannes qui, lorsque les hommes sont absents, défendent leur village.

La femme armée policière

       Les femmes ont longtemps été relativement absentes des effectifs de la police péruvienne, mais cela change donc au début des années 1980. En effet, la première école de police féminine est ouverte en 1978, et les premières diplômées en sortent en janvier 1979. Ce début de féminisation de la police n’est toutefois absolument pas l’expression d’une volonté égalitaire. Bien au contraire, « les discours appuyant la féminisation de la police en appellent avant tout à la nécessité d’un traitement  »de la femme par la femme » ». De même, ils soulignent « le fait que les femmes pourraient occuper d’autres fonctions afin de  »décharger » leurs collègues masculins libres alors de se consacrer à d’autres tâches » (p177). La féminisation de la police correspond de plus à une nouvelle approche face à la délinquance, la police ne se voulant plus uniquement coercitive, et également dotée d’un rôle social, « logiquement » dévolu aux femmes. De plus, les femmes policières ont dû attendre 1992 pour avoir accès aux écoles d’officier, restant en majorité affectées à des postes subalternes. Cette violence « légale » reste donc principalement une violence sous tutelle, ne remettant pas en cause les divisions sexuelles de la société, et restant dans le cadre d’une domination masculine. Cela se voit d’ailleurs au fait que l’admission des femmes au sein de la police se fait à condition qu’elles restent « femmes » : lorsque dans les discours dont elles sont l’objet, leur physique est régulièrement abordé, comme une façon de montrer qu’elles restent « féminines ». Par exemple, dans un article d’un journal péruvien (El Comercio), une de ces policières est décrite comme « une femme de trente-huit ans (mais elle en paraît trente), célibataire, svelte, mesurant un mètre soixante-dix, aux cheveux raides et bruns »

       Ainsi, « la violence légale des femmes au Pérou reste conditionné au respect des valeurs patriarcales qui ne s’en trouvent ainsi pas bouleversées ».

La femme armée militante

       Au contraire, les femmes du PCP-SL ont été fortement impliquées dans la violence parfois extrême du groupe. En effet, le PCP-SL a beaucoup recruté dans les universités péruviennes, à un moment – la fin des années 1970 – où les femmes commençaient à les investir massivement. Cela couplé à un discours spécifiquement destiné aux femmes et aux féministes explique cette forte présence des femmes dans les rangs du mouvement de guérilla. Ainsi,  les femmes ont représenté plus de la moitié des membres du bureau central du PCP-SL, et ce sont souvent des femmes qui étaient chargées des opérations militaires. Mais cette participation à la violence a eu un effet ambivalent.

D’une part, la visibilité de la violence exercée par ces femmes a pu permettre de remettre en cause l’ordre social et les rapports sociaux de genre. Mais d’autre part, cette implication des femmes a été récupérée par les médias hostiles au mouvement, à des fins de décrédibilisation : « les militantes du PCPSL sont alors soit  »désexualisées » […] soit au contraire  »hypersexualisées », se trouvant dans les deux cas dépossédées des  »qualités » féminines traditionnelles leur assurant leur part d’humanité » (p188). Ces femmes dont le rôle dans la guérilla est mis en avant sont ainsi décrites comme n’étant plus tout à fait des femmes mais bien plus des monstres, et servent ainsi à souligner la démesure du PCP-SL. De plus, l’engagement politique de ces femmes est la plupart du temps nié, leurs actions étant expliquées par leur supposée soumission au leader du PCP-SL, Abimael Guzman.

Sendero Luminoso.png
Arrestation de deux membres présumés du Sentier Lumineux (https://www.flickr.com/photos/advocacy_project/3736494079/in/photostream/)

Les miliciennes

       Les femmes des communautés paysannes ont également été actives dans le conflit. Cela s’explique par le fait que rapidement, les hommes de ces communautés ont commencé à patrouiller dans ce que l’on a appelé les « rondas campesinas », parfois pendant plusieurs jours, pour protéger leur village des violences. Pendant leurs absences, ce sont donc les femmes qui en assuraient la protection directe. Les paysannes ont ainsi connu une militarisation de leur quotidien, et ont joué un véritable rôle – notamment lorsque les hommes étaient tués ou arrêtés.

       Pourtant, les « ronderos » célèbrent régulièrement leur action lors de fêtes rituelles desquelles les femmes ne peuvent jouer que le rôle de spectatrices. C’est l’un des aspects de ce que Camille Boutron appelle, dans cet article, le « retour de violence » – relativement semblable d’ailleurs au « backlash » théorisé par les féministes américaines. En effet, « cette réaffirmation des frontières entre les genres peut ainsi être lue comme une réaction face à la confusion des rôles sexués et sexuels que l’on observe durant le conflit ».

       Ainsi, Camille Boutron affirme qu’après le conflit, le Pérou a connu un large processus de domestication de la violence des femmes, qui se traduit par un retour en force des anciens rapports sociaux de genre dans la société péruvienne. Si les violence exercées par les femmes ont donc pu sembler temporairement – et être présentées par le PCP-SL – comme des « violences d’émancipation », elles se sont finalement avérées être des violences « hors-cadres » pour le cas des miliciennes, et « sous tutelle » dans le cas des policières. Seule la violence des militantes du PCP-SL semble avoir été au moins partiellement une « violence d’émancipation », sans toutefois permettre aux Péruviennes de gagner en égalité, au contraire. Elle s’avère donc plutôt être de ces « violences sous tutelles » décrites par Coline Gardi et Geneviève Pruvost qu’il « faut » contrôler et réprimer, et dont le caractère politique est nié.

Arthur Bennet

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