Japon : Shinzo Abe dans la tourmente

Au pouvoir depuis décembre 2012, Shinzo Abe était jusqu’à cet été un Premier ministre populaire dans son pays. Pourtant ces dernières semaines, les revers s’enchaînent. Son parti, le Parti Libéral Démocrate (PLD), a subi deux défaites électorales : aux élections municipales de Tokyo, le 2 juillet, puis à Sendai, le 23 juillet, où le PLD a perdu la mairie. En un mois, Abe a dégringolé dans les sondages, passant de 45 % en juin à moins de 30 % en juillet (29,9 % selon l’agence Jiji Press, 26 % selon Mainichi).

ABE
Shinzo Abe en décembre 2016 (kremlin.ru)

A Tokyo, le parti du Premier ministre a perdu 34 des 57 sièges qu’il avait avant les élections, au profit du Tomin First no Kai (Association des habitants de Tokyo d’abord, TFK). Ce parti régional, dont la représentante est Yuriko Koike, la gouverneure de Tokyo, détient désormais, avec ses alliés, 79 des 127 sièges de l’assemblée à Tokyo. Son discours, qui prône plus de transparence dans la gouvernance de la ville, a séduit, mais plus que la victoire du TFK, ces élections représentent surtout la défaite du PLD, et la contestation dont le Premier ministre est l’objet. D’abord, M. Abe est soupçonné d’avoir favorisé Moritomo Gakuen, une institution connue pour ses positions nationalistes, dans la construction d’une école primaire. Le ministère du territoire aurait bradé un terrain à Osaka à 10 % du prix du marché, sous l’influence du couple Abe : la première dame, Akie Abe, aurait été proviseure honoraire, et l’école aurait porté le nom de Shinzo Abe. Le président de l’institution Moritomo Gakuen, Yasunori Kagoike, a juré, devant la Diète (Parlement japonais) avoir reçu un million de yens en liquide par Akie Abe, ce que dément le Premier ministre. Si cette affaire fait scandale auprès des Japonais, c’est aussi parce que l’école devait enseigner la « grandeur de l’Empire » au travers de la vision impériale qui prévalait jusqu’en 1945. Le texte met en avant le « sens du sacrifice pour la nation », les manières d’être « sujet » de l’empereur et non simple citoyen, selon le Tokyo Shimbun.

Autre sujet polémique : la démission de la ministre de la défense, Tomomi Inada, vendredi 28 juillet. Son départ fait suite aux révélations d’activités des forces d’autodéfense japonaises (FAD) au Sud Soudan dans une opération de maintien de la paix que dirigent les Etats-Unis, ce qu’Inada a toujours nié. Pourtant, alors que le gouvernement qualifiait jusqu’ici la situation au Sud Soudan de « relativement stable », les documents internes révélés par The Japan Times contiennent des informations détaillées de « combats lourds impliquant des chars et de l’artillerie, qui ont eu lieu près de l’emplacement des unités des FAD ». Or, les troupes japonaises sont soumises à des restrictions dans le cadre de l’article 9 de la Constitution japonaise de 1947, qui proclame la renonciation à la guerre : « Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux ». La Constitution, réinterprétée en 1954, autorise le pays à se défendre, tout en maintenant l’interdiction d’actes offensifs. Shinzo Abe souhaite modifier cette interprétation, dans un contexte de tensions croissantes avec la Corée du Nord qui accélère, malgré les sanctions onusiennes, le développement des missiles balistiques. Mais pour ce faire, il aurait besoin du soutien de la Diète et de la population, qui devrait approuver un changement constitutionnel par référendum.

Les conséquences pourraient être lourdes pour le premier ministre, à tel point que les questions émergent sur sa capacité à rester au pouvoir jusqu’à la fin de son mandat, prévue en 2018. D’un point de vue économique, son échec pourrait entraîner un changement de gouvernance au sein de la Banque centrale japonaise (Bank of Japan, BoJ), dont le gouverneur, Haruhiko Kuroda, a toujours été soutenu par Abe. Si ce changement opère, la politique accommodante de la BoJ pourrait en être affectée. Les Abenomics, surnom donné aux réformes de Shinzo Abe sur les politiques fiscale et monétaire et les réformes structurelles (« les trois flèches »), seraient aussi remis en cause, alors que l’économie du pays reste fragile, avec un taux de croissance à 1,3 % en 2017 et 0,6 % en 2018, et une inflation toujours très faible, à 0,8 % en 2017 et 0,6 % en 2018. D’un point de vue politique, l’échec d’Abe signifierait un changement à la tête du pays et l’accroissement des incertitudes quant aux politiques économiques, budgétaires, d’investissement, sociales, culturelles et de défense, à la veille des Jeux Olympiques de Tokyo de 2020.

Pour inverser cette dynamique et s’assurer un regain de popularité, Shinzo Abe a effectué un remaniement ce 3 août 2017, un an jour pour jour après le précédent. Il tente ainsi de s’assurer son maintien à la tête de son parti, alors que les prochaines élections générales auront lieu fin 2018. Il peut de plus espérer conserver le pouvoir à leur issue puisque le principal parti d’opposition, le Parti Démocrate Progressiste (PDP) est lui-même en difficulté, tandis que sa présidente vient de démissionner. Toutefois, ce léger remaniement (remplacement de la ministre de la Défense démissionnaire et du ministre des Affaires Étrangères), qualifié de “remaniement de la dernière chance” par le Japan Times, ne semble devoir qu’accorder un sursis au Premier ministre japonais.  

Lisa Verriere, Arthur Bennet

« Japan PM Abe’s’Holy Grail’ of revising pacifist constitution increasingly elusive », Reuters, 31 juillet 2017, URL : https://www.reuters.com/article/us-japan-politics-abe-analysis-idUSKBN1AG0IA

« The world’s thier-largest economy may be derailed by rising political crisis, » CNBC, 31 juillet 2017, URL : https://www.cnbc.com/2017/07/31/the-worlds-third-largest-economy-may-be-derailed-by-a-rising-political-crisis.html

« Japon Les Tokyoïstes sanctionnent le parti de Shinzo Abe », Courrier International, 3 juillet 2017, URL : http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/japon-les-tokyoites-sanctionnent-le-parti-de-shinzo-abe

« Japon. Shinzo Abe peine à se sortir d’un scandale », Courrier International, 5 avril 2017, URL : http://www.courrierinternational.com/article/japon-shinzo-abe-peine-se-sortir-dun-scandale

« Japon. La démission de la ministre de la défense fragilise Shnizo Abe », Courrier International, 31 juillet 2017, URL : http://www.courrierinternational.com/article/japon-grande-mobilisation-contre-les-projets-de-loi-sur-la-defense-de-shinzo-abe

« Shinzo Abe en quête d’un second souffle », Le Monde, 1er juillet 2017, URL : http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/08/01/shinzo-abe-en-quete-d-un-second-souffle_5167341_3232.html?xtmc=japon&xtcr=3

« Abe looks for rebound with make-or-break Cabinet reshuffle »,  The Japan Times, 3 août 2017, URL : http://www.japantimes.co.jp/news/2017/08/03/national/politics-diplomacy/abe-poised-reshuffle-cabinet-support-slides-tap-kono-top-envoy/

 

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