Tchétchénie, une affaire intérieure ? Russes et Tchétchènes dans l’étau de la guerre

Tchétchénie, une affaire intérieure ? Russes et Tchétchènes dans l’étau de la guerre est un ouvrage collectif d’Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey, Silvia Serrano, publié en janvier 2005.

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Couverture de l’ouvrage – Editions Autrement

Les deux guerres survenues en Tchétchénie (1994-1996; 1999-2000) ont laissé des métastases considérables dans la région. L’ouvrage, Tchétchénie, une affaire intérieure ?, qui reprend la chronologie des événements de Tchétchénie et qui tente de montrer comment les autorités russes ont essayé de contenir les velléités indépendantistes dans la région en prétendant lutter contre une menace terroriste internationale, a été rédigé cinq ans après la « fin » (1) de la seconde guerre dans un contexte particulier. En 2005, la Tchétchénie pâtit encore de la déstabilisation amorcée en 1994 : elle a subit un véritable chaos politique et économique.

L’ouvrage entend accorder une place toute particulière aux représentations de la Tchétchénie car le discours sur le conflit a majoritairement été produit en Russie. Il nous permet d’évaluer au travers d’une étude de terrain la situation de la Tchétchénie avec quelques années de recul. Le véritable apport de cet ouvrage collectif est la mobilisation de nombreuses disciplines des sciences humaines pour traiter d’un sujet complexe, encore brûlant et sur lequel on peine à avoir une approche objective.

Les quatre auteures de cet ouvrage sont spécialistes de la Russie et du Caucase. Elles ont eu à coeur de traiter le conflit russo-tchétchène en interrogeant en permanence la part de l’héritage historique de cette région dans les représentations du conflit, ce qui leur a permis de fortement nuancer certains discours véhiculés pendant plus de dix ans. En effet, elles défendent l’idée que le conflit russo-tchétchène est un conflit interne à la Russie, révélateur des bouleversements subis par l’ex-URSS. Ce conflit a été largement instrumentalisé par la Fédération de Russie pour se définir une identité propre voire rebondir sur la scène internationale en prétendant lutter contre le terrorisme mondial dont la Tchétchénie serait un des berceaux.  

L’ouvrage est divisé en quatre parties : La Tchétchénie avec ou sans la Russie ? ; La société tchétchène dans la guerre : entre résistance et déstructuration ; La société tchétchène dans la guerre : entre résistance et déstructuration ; La Russie au miroir de la Tchétchénie. Le premier chapitre se propose de revenir sur les relations historiques entre Russie et Tchétchénie, en abordant les traditions caucasiennes ainsi que les répercussions économiques et politiques du conflit dans la région. Le deuxième chapitre aborde la question de l’identité tchétchène et de la place de la religion dans la société comme élément structurant. Le troisième montre comment le conflit a été instrumentalisé d’une certaine manière par la Russie pour devenir un conflit à l’envergure et aux menaces internationales. Le dernier chapitre traite, lui, du rapport étroit, en miroir, entre la guerre de Tchétchénie et la construction post-1991 de la Fédération de Russie.

La Tchétchénie avec ou sans la Russie ?

En 1991, grâce à la glasnost (traduit par “transparence”, politique de liberté d’expression et d’information au cours des années 1980 en URSS), il a été possible de s’exprimer comme jamais auparavant, l’opacité et l’incompétence du pouvoir central qui pille la république de Tchétchénie-Ingouchie est dénoncée. Doudaev, considéré comme le père de l’indépendance tchétchène – un pur produit de la politique soviétique, le premier Tchétchène à accéder au grade de général de l’armée rouge –  porte le 1er novembre 1991 la déclaration unilatérale d’indépendance après avoir été élu en octobre président de la République autonome. Dès lors la Russie est considérée comme une puissance coloniale à l’origine de tous les maux de la région. Pour la Fédération, il n’est pas question de céder aux velléités indépendantistes tchétchènes. En décembre 1994, Boris Eltsine entend y « rétablir l’ordre constitutionnel », et ce par les armes, débute alors la première guerre de Tchétchénie. La guerre – jamais qualifiée comme telle – fait entre cinquante et cent mille morts et prend fin en août 1996. Entre 1994 et 1995, les bombardements russes se multiplient dans la région. Cette dernière est divisée en deux. D’un côté, dans la plaine, domine le pouvoir militaire russe appuyant un gouvernement tchétchène fantoche, de l’autre, les reliefs de Tchétchénie affirment leur indépendance sous la houlette de Djokhar Doudaev, dit « le loup tchétchène ».

Il est nécessaire de rappeler que les velléités indépendantistes de la Tchétchénie remontent aux années 1980 et se construisent dans une forte opposition au pouvoir central de Moscou. En 1988 à Goudermes, ont lieu les premières revendications autonomistes, le motif étant la réappropriation des ressources pétrolières de la région, largement exploitées par le pouvoir central. A l’origine ces revendications se retrouvent aussi dans le sentiment partagé par une majorité de Tchétchènes de ne pas avoir de place au sein de l’administration de leur territoire. Cette administration coloniale est ancienne, le territoire était déjà administré par Moscou durant la période de déportation de 1944 à 1957. Cette économie coloniale se manifeste par plusieurs caractéristiques : l’extraction des ressources par des non locaux, la spécialisation de l’économie (raffinerie, extraction pétrolière), l’accès difficile des autochtones aux industries de la plaine, un fort taux de chômage (de l’ordre de 30%) qui touche principalement les populations tchétchènes, réduites à quitter leur terre pour des emplois saisonniers dans d’autres régions de l’URSS.  

Les Tchétchènes espèrent recouvrir leur liberté et développer leurs propres règles d’organisation et ce car ils ont le sentiment de n’avoir jamais été libres de l’influence russe. La conquête tsariste commence au XIXe siècle durant la guerre du Caucase, la région subit répressions et révoltes à la fin du siècle puis la soviétisation ponctuée par l’installation de Slaves durant les années de déportation. A leur retour de déportation ils font face à de fortes discriminations, ils n’ont notamment pas le droit de s’enregistrer légalement à Grozny, ni dans les villages des montagnes. Considérés comme des traîtres (2) depuis la Seconde Guerre mondiale, ils sont écartés des postes à responsabilités, en dépit de leur supériorité numérique. Même le poste de premier secrétaire du parti n’est pas assuré par un autochtone ce qui se faisait pourtant dans les régions autonomes et républiques socialistes soviétiques, du moins jusqu’en 1989 à l’arrivée de Dokou Zavgaev. Dans ce contexte particulier, une économie grise s’est développée : trafic d’armes, de drogue, production de faux billets, commerce d’otages.

Cette exclusion économique et politique donne lieu à de la rancœur et finit par mobiliser les populations tchétchènes qui se définissent en opposition à la Russie, en ignorant l’importance de l’héritage soviétique. La période soviétique a en effet été à l’origine de l’étaticité tchétchène. C’est à cette époque que le territoire et sa capitale, Grozny, sont établis, que la langue officielle est adoptée, que les élites nationales se développent. Le discours indépendantistes va se réapproprier ce qui a été créé par Moscou. Grozny, la forteresse tsariste devient le symbole de résistance durant la première guerre contre les Russes, Doudaev et Maskhadov, formés par l’élite soviétique et pour l’incarner à leur tour, jouissent de cette double culture pour fédérer autour du discours d’indépendance. Si bien que les auteurs ajoutent que « leur nationalisme même peut être considéré comme un produit de la politique soviétique des nationalités, qui, tout en prétendant fondre les nations dans le creuset du socialisme, n’en a pas moins conservé des éléments spécifiques formels […] et maintenu ainsi vivace, voire crée, l’idée même de nation ».

Les années 1990 réactivent des éléments traditionnels comme l’appartenance classique au teïp (3), les codes coutumiers pour régler les contentieux comme l’adat (4). Entre la chute de l’URSS et la fin de la seconde guerre de Tchétchénie, on assiste aussi à une « tchétchénisation » de la population alors qu’en 1989, 58% était tchétchène, 23% russe, 13% ingouche et que cohabitaient aussi des populations arméniennes et ukrainiennes. Entre 1991 et 1992, Doudaev revitalise l’appartenance clanique et favorise la réémergence de la tradition religieuse soufie. Ce que note les auteures c’est que l’organisation sociale tchétchène a eu un impact sur la difficulté à construire un Etat et a fortiori un Etat de droit capable de transcender les allégeances claniques et religieuses. Toutefois il ne faut pas surinterpréter le rôle du teïp car le paysage politique dans la région ne se dessine pas uniquement en fonction de lui.

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Schéma de l’organisation sociale tchétchène – Maud Sampo-du Cray pour Classe Internationale

La place de la religion dans le jeune Etat fait débat. Pour Doudaev, la loi islamique n’y a pas sa place, le mufti quant à lui, proclame le gazavat (5) pendant la première guerre. A partir de 1996, la justice s’aligne quelque peu sur les principes religieux, le code pénal s’inspire du code soudanais et en 1999 Maskhadov instaure la charia mais l’exercice de la justice n’en est pas réellement transformé. Pour ces raisons, on voit dans l’Etat tchétchène une certaine ambivalence : il recourt au religieux, à la tradition ainsi qu’aux bases de l’Etat moderne. D’un autre côté, ces principes ne sont intégrés à aucun système juridique, le droit international n’étant pas applicable tant que l’indépendance n’est pas reconnue, le droit russe niant par ailleurs toute volonté d’autonomie de la région. La Tchétchénie est véritablement prise en étau.

La question qui se pose donc face à ces héritages, c’est bien comment vivre ensemble ? La Russie ne veut pas faire de la Tchétchénie un nouveau Tatarstan, or les visions de la situation sont très différentes l’une de l’autre même si en 1997 les deux ensembles prétendaient bâtir leur relation sur le droit international. Pour la Russie, la Tchétchénie fait bien partie de la Fédération. Pour les Tchétchènes, le pays est indépendant car Grozny a été reprise en 1996, les troupes russes se sont retirées, les élections fédérales ont été boycottées et le traité de la Fédération de 1992 n’a pas été signé. Très vite, on finit tout de même pas aboutir à une situation ambiguë : « ni avec la Russie, ni sans la Russie ».

Un véritable éloignement politique de Moscou s’est aussi opéré et ce pour deux principales raisons : la première est démographique, 1/3 des Russes quitte le territoire entre 1991 et 1994 ; la seconde générationnelle, en effet, les nouvelles générations n’ont pas connu les déportations. Dès lors, elles n’ont des relations avec la Russie que le souvenir des deux guerres des années 1990. Depuis 2000, Moscou impose à la Tchétchénie une situation qui lui est favorable, c’est-à-dire qu’elle fait tout pour écarter le gouvernement indépendantiste et fait mine d’instaurer une normalisation des relations. Le référendum de 2003 ainsi que l’élection de Akhmad Kadyrov en sont un exemple. Moscou tente de mettre en place à ce moment une administration qui lui est inféodée. Le président tchétchène peut être démis de ses fonctions à tout moment par le président de la Fédération de Russie. Entre les années 2000 et 2008, il s’agit alors de Vladimir Poutine. Une relation de soumission de la région tchétchène à Moscou s’est affirmée.

La situation empire en 2004, lorsque Akhmad Kadyrov, alors président, est assassiné le 9 mai, et que quatre mois plus tard a lieu à Beslan une prise d’otages meurtrière. Après ces événements, il apparaît qu’il n’y a pas de solution durable envisageable si le parti indépendantiste tchétchène n’est pas pris en considération par Moscou. Cependant, la paix entre les deux parties semble impossible, cela explique l’appel à la communauté internationale sur cette question, elle seule apparaît garante de négociations entre Russie et Tchétchénie séparatiste.

La société tchétchène dans la guerre : entre résistance et déstructuration

L’identité tchétchène s’est nourrie de la guerre. Depuis le XIXe siècle, l’imaginaire d’un Caucase imprenable et en conflit avec le géant russe s’est développé. Cet héritage a exacerbé les tensions dans le conflit contemporain, les Tchétchènes allant jusqu’à affirmer être en conflit avec la Russie depuis trois cent ans. L’identité tchétchène a donc assimilé la résistance à l’oppression comme un de ses piliers. Le discours identitaire a été particulièrement vivace dès 1994. L’hymne des combattants est devenu l’hymne national. Quand la guerre éclate en 1994, la croyance populaire associe la guerre à la volonté de la Russie à exterminer les Tchétchènes tous les cinquante ans.

Dans les consciences s’affrontent l’ours russe et le loup tchétchène, le combat est inégal mais le loup est dit endurant et courageux. Ces images véhiculées permettent de donner une valeur performative au discours de résistance et d’indépendance au cours de la première guerre. Le sentiment d’unité du peuple se fonde principalement à cette période sur les souffrances partagées plus que sur l’idée de lutte commune, surtout parce que dans l’entre-deux-guerre les principales victimes sont tchétchènes et les affrontements intracommunautaires se multiplient. Dès lors, le discours de la résistance change.

D’un discours fondé sur le combat et la lutte commune au début des années 1990, il s’attache de plus en plus à l’idée du sacrifice. Il y a ainsi une coïncidence entre cette situation et l’émergence de nouvelles techniques de guerre telles que les attentats par des kamikazes. Cependant, ce passage à l’acte ne suscite que peu d’admiration dans la région et dans les camps de réfugiés contrairement à ce que prétendent les autorités russes. Dans leur discours, les Tchétchènes seraient animés par une ferveur pour le terrorisme islamiste. Au même moment, en Tchétchénie, on assiste à la montée du courant wahhabite.

Traditionnellement, les Tchétchènes sont soufis, c’est la raison pour laquelle la population revendique le caractère marginal du fondamentalisme islamique à l’origine de la collision entre le facteur religieux et le développement du terrorisme dans la région. Les auteurs rappellent la difficulté à évaluer la place occupée par l’islam en Tchétchénie face à deux courants aux antipodes. Si l’islam s’est enraciné en Tchétchénie c’est parce qu’il constitue un élément clé de résistance identitaire face à l’expansionnisme russe. La religion musulmane avait déjà fédéré la population durant la période des déportations. Pendant cette période, les confréries s’étaient substituées aux teïp.  A la fin des années 1980, la population tchétchène était intégrée à un système soufi mais la pratique de la religion restait assez libre. Cela explique pourquoi pendant la guerre, les confréries ont peiné à jouer leur rôle traditionnel de ciment de la résistance.

La véritable islamisation de la région s’est faite par le haut et grâce à des apports extérieurs, c’est-à-dire au contact du monde musulman. Les confréries se sont politisées et l’islam a été mobilisé au même titre que les clans. Cela se voit dans le paysage, à la fin de la première guerre deux mosquées wahhabites sont ouvertes à Ourous Martan et à Goudermes. Durant la seconde guerre, islamistes et sécularistes se font face. En 1998, des affrontements entre islamistes et loyalistes envers Maskhadov marquent l’événement de la crise dite de Goudermes. Si les loyalistes l’emportent, ils perdent du terrain car la charia est adoptée un an plus tard. Le soufisme voit son image renversée au fur et à mesure que le wahhabisme prend de l’importance dans la région. Alors que le soufisme est considéré comme un « islam sympathique et tolérant, facteur de progrès social », le wahhabisme est vu comme une manifestation religieuse et politique importée de l’étranger.

Pour cette raison, l’attachement au soufisme pour une partie de la population doit être lu d’un point de vue plus politique que religieux, on assiste à un débat entre deux échelles, l’échelle nationale et l’échelle supranationale. L’islamisation de la population dans les années 1990 connaît deux évolutions antagonistes, d’un côté le désaveu des islamistes et de l’autre la réislamisation des jeunes générations. La faible idéologisation de l’islam tchétchène explique la fluidité des allégeances religieuses. La religion se voit légitimée et consolidée parce qu’elle fait office de ciment de la résistance et de l’opposition sociale.

La Tchétchénie sur la scène internationale: vrai conflit, faux enjeux?

L’interprétation du conflit russo-tchétchène est modifiée après l’attentat du 11 septembre 2001. On assiste à un paradoxe, durant la première guerre, la thématique islamo-terroriste est peu présente car l’engagement politique de la communauté tchétchène prime sur l’aspect religieux. Durant la seconde guerre, les discours parlant d’une intégration du terrorisme tchétchène à un réseau de signification et d’intérêts se multiplient, si bien que les enjeux géopolitiques du conflit sont littéralement projetés dans la région. Il y a une conjonction entre une religion vécue comme le fondement de l’identité nationale et un contexte dans lequel l’islam est perçu dans une logique de choc des civilisations (6).

Face à cette radicalisation suivent des actes comme la prise d’otage en octobre 2002 au théâtre de la Doubrovka à Moscou. Les auteures rappellent pourtant qu’il ne faut pas avoir une lecture qui tend à l’islamisation du conflit car ce type d’interprétation mène à des approches culturalistes au détriment de l’histoire nationale et des spécificités locales. Au regard des moyens employés par les séparatistes tchétchènes, elles montrent que la vision de la Tchétchénie comme le front d’une guerre mondiale de l’islam contre l’Occident est totalement biaisée. Les sources russes qui abondent dans ce sens sont peu informées et donc d’une crédibilité douteuse. Par ailleurs, lors des attentats, les revendications religieuses sont relatives, la symbolique pas toujours mobilisée, ce qui montre bien qu’il faut évoquer avec précaution un lien direct et crédible entre revendications religieuses radicales et terrorisme tchétchène. Ce qui demeure toutefois dans les discours des séparatistes c’est bien la volonté d’affranchissement de la puissance russe.

Les auteures ne nient pas pour autant l’existence de filières tchétchènes du terrorisme au coeur de réseaux islamistes. Ces filières d’origine arabe seraient passées par l’Afghanistan avant d’atteindre la Tchétchénie. Toutefois, elles les évoquent avec prudence car cette thématique est souvent sujette à des distorsions, notamment du pouvoir russe comme il a tenté de le faire en parlant d’internationalisation du commando de Beslan. La Tchétchénie incarne une sorte d’héritier de l’Afghanistan des Talibans, perçue dans un imaginaire du djihad, pour les milieux islamistes radicaux. Elle a d’ailleurs une forte visibilité dans ses milieux et a de multiples relais via des chaînes de télévision comme Al Jazeera ou des sites internet islamistes. Pourtant, il est difficile d’estimer le nombre de combattants étrangers dans ses rangs, les auteures avancent le nombre de deux cent. Ces réseaux ne jouissent pour autant d’aucun véritable soutien international, même s’il est en partie financé par une organisation saoudienne, il n’y a eu aucune déclaration officielle si ce n’est celle du Cheick de la grande mosquée de Ryad en mars 2004, ni aucune reconnaissance dans ces pays du Moyen-Orient de l’indépendance de la Tchétchénie si ce n’est l’Afghanistan des Talibans en 2000. Si les organisations tchétchènes ont pu être en contact avec Al-Quaïda, et partager des réseaux communs, il n’y a eu aucune déclaration d’allégeance.

Ainsi, on peut percevoir une forme d’asymétrie entre ce qui est dit du conflit, de la nature de ses combattants et ce qui se déroule en réalité. Une grande place est accordé dans le discours international au conflit russo-tchétchène quand il s’agit de l’associer à une internationale djihadiste, sans pour autant que la communauté internationale ne se mobilise. La véritable clef de lecture de ce conflit s’apparente à la place de la Russie dans l’ordre mondial. Il y a deux manières de percevoir ce conflit, d’un côté un conflit culturel imputable à la nature violente et répressive de l’Etat russe, de l’autre un conflit lié à des intérêts économiques et géopolitiques cruciaux.

Peut-on pour autant y voir un nouveau grand jeu ? Le point de vue des auteurs est plus nuancé, pour elles les intérêts qui dominent en Tchétchénie sont davantage locaux qu’internationaux. Les ressources pétrolières représentent un enjeu local, le pays est enclavé et n’est autre qu’une zone de transit. La véritable importance régionale et internationale est à relativiser. La guerre en Tchétchénie permet surtout de percevoir une certaine faiblesse de la Russie, qui n’a pas su sortir du conflit sans s’y enliser et subir des dégâts considérables. C’est sans doute parce que le géant russe montre des signes de faiblesse que les Occidentaux ont un regain d’intérêt pour ce petit bout de terre caucasien. Par exemple, les Etats-Unis ont collaboré avec la Russie dans la lutte anti-terroriste, moyen pour la puissance atlantique de s’implanter dans le Caucase.

La Russie au miroir de la Tchétchénie

Pour qualifier la situation en Tchétchénie et ses relations avec la Russie, les auteures ont recours à une métaphore médicale assez éclairante. La situation tchétchène s’apparenterait davantage à un rhume pour la Russie qu’à un cancer. Le conflit a été un miroir révélateur de problèmes et d’enjeux qui le dépassent. On peut ainsi lire le conflit en Tchétchénie au regard des évolutions de la société et du pouvoir dans la Fédération de Russie. Si l’on replace le conflit dans son contexte, il a débuté alors que la Fédération devenait indépendante et avait des difficulté à définir son identité face au séisme de la chute de l’URSS. A ce moment, le débat sur l’identité russe et la conscience russe est récurrent et est loin de faire consensus. Eltsine et Gorbatchev proposent d’ailleurs deux visions antagonistes de ce que serait la Russie. Les républiques autonomes en vertu des discours prononcés par Boris Eltsine dans les années 1990 réclament un statut souverain. Toute sécession est bien évidemment interdite en dépit de ces réclamations, la Russie refuse à la Tchétchénie et au Tatarstan ce statut tant espéré.

Ainsi, la première guerre tchétchène peut être vue comme l’expression d’un désaveu, celui de la population par rapport à la politique finalement menée par Eltsine. La seconde guerre prend un tournant radical avec Vladimir Poutine. Le conflit est alors utilisé pour exalter des valeurs patriotiques voire nationalistes. Cette instrumentalisation du conflit fait largement écho à la place de la Tchétchénie et plus largement du Caucase dans l’imaginaire russe. Cette région est celle de l’étranger et du semblable à la fois, une terre de liberté mais de barbarie, une terre sur laquelle s’est instauré un rapport de supériorité, une forme de colonialisme. La Tchétchénie devient le bouc émissaire idéal, le conflit dédouane la Russie de certains maux qu’elle partage pourtant avec cette région. Ainsi, la mafia devient l’apanage de la Tchétchénie plutôt qu’un héritage de mutation post-soviétique largement partagé par les ex-territoires d’URSS.

Le conflit tchétchène devient aussi un prétexte, la guerre y est justifiée par la lutte contre le terrorisme international. A partir de 2003, la Russie instaure un processus de normalisation de ses relations avec la Tchétchénie dans un but politique et économique. Les ressources économiques tchétchènes sont placées sous le contrôle de Moscou. La gestion de la question tchétchène se voit donc intrinsèquement liée à l’organisation et à la transformation du pouvoir en Russie. La seconde guerre a montré que le pays refusait de voir la Tchétchénie comme un interlocuteur légitime. Le rapport à la violence s’en est alors vu transformé. La violence a été légitimée par ce rapport asymétrique, l’acceptation de la brutalité s’est imprimée chez les militaires en Tchétchénie. Ce conflit a permis de prouver la capacité de contrôle et de coercition de la Russie après les bouleversements traversés. C’est finalement dans ce but qu’elle s’est construit un ennemi.

Cet ouvrage collectif sur le conflit russo-tchétchène a le mérite d’être une référence en la matière, d’ailleurs depuis sa parution, peu d’ouvrages ont été publiés sur cette même question. Nous pouvons ajouter qu’il ambitionne – et y parvient – de délivrer l’approche la plus objective possible du conflit, en déconstruisant les discours et en tentant d’en comprendre l’origine et les intérêts. L’ambiguïté des relations russo-tchétchènes est déclinée sous le prisme de plusieurs clefs de lecture (politique, économique, sociale, religieuse) qui permettent de saisir la complexité, l’imbrication et les contradictions des deux parties.

L’ouvrage dépasse une vision de la Tchétchénie qui n’existerait qu’au travers du conflit avec la Russie. En revenant sur l’histoire de cette région du Caucase, en accordant de l’importance à ses multiples héritages, on ne tombe pas dans cet écueil. C’est ainsi qu’avec nuance, les auteures montrent pourquoi le conflit tchétchène est avant tout un conflit interne, intimement lié au bouleversement de la chute de l’Union, mais dont les échos sont plus anciens et remontent jusqu’aux conquêtes tsaristes du Caucase. Pour autant, la dimension internationale qu’a pu – de manière limitée – prendre le conflit n’est pas effacée. Elles montrent bien que la véritable internationalisation de ce conflit est l’absence de mobilisation mondiale si ce n’est la participation des Etats-Unis, aux côtés de la Russie, à la lutte antiterroriste dans la région. A la question posé par la titre, Tchétchénie, une affaire intérieure ?, les auteures ne répondent donc pas de manière tranchée. Leur démonstration a montré que la question du conflit russo-tchétchène relevait d’une approche complexe, où certes les relations russo-tchétchènes sont fondamentales, mais non exclusives, car se mêlent aussi des intérêts internationaux non négligeables.

Ce jeu d’échelles nous permet d’avoir une approche globale de l’affaire tchétchène. En accordant une place tout aussi importante à la société tchétchène qu’aux bouleversements connus par la société russe, on parvient à comprendre l’évolution en miroir de ces deux acteurs. En évoquant plus généralement les problématiques régionales du Caucase, puis les liens entre la Tchétchénie et le monde musulman on prend de la hauteur pour appréhender plus globalement une situation qui ne se réduit pas aux seules frontières de la plaine et des montagnes tchétchènes.

Cinq ans après la prise de Grozny, et grâce à une étude de terrain, l’ouvrage semble avoir suffisamment de recul pour aborder la question. Toutefois, on remarque que les affrontements ayant perduré jusqu’en 2009, l’ouvrage n’a pas pu prendre la mesure de cet enlisement.

Par ailleurs, la situation actuelle de menace terroriste internationale peut nous renvoyer en Tchétchénie. En effet, il semblerait qu’en 2015, la rébellion armée islamiste du Caucase russe ait prêté allégeance à l’Etat islamique. Dès lors, on peut remarquer que le foyer du terrorisme islamiste tchétchène a continué de se développer et reste vivace. C’est pourquoi, plus de dix ans après la parution de l’ouvrage, il serait intéressant de se pencher à nouveau sur la question et de mesurer les liens entre la rébellion tchétchène et le terrorisme international actuel.  

Maud Sampo-du Cray

(1) Les forces tchétchènes et russes se sont opposées d’août 1999 à février 2000, mois durant lequel les troupes russes ont pris Grozny, la capitale de la république autonome tchétchène. Cependant, des combats ont continué dans la région jusqu’en avril 2009. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de mettre le terme « fin » entre guillemets.  
(2) Les Tchétchènes ont été accusés de collaboration avec les nazis. 450 000 ont été déportés en Asie centrale, près 17 000 ont péri (chiffres extraits du chapitre 2).

(3)  Groupe d’individus ou de familles reliés les uns aux autres par une parenté de sang transmise sur un mode patrilinéaire (p.26); famille élargie dont chacune est associée à une montagne d’origine

(4)  Codes coutumiers construit sur l’honneur des clans et structurant les relations interclaniques

(5)  La lutte contre les infidèles

(6)  Les thèses de Huntington sont populaires au tournant du XXIe siècle, il associe d’ailleurs la Tchétchénie à sa logique de choc des civilisations.

 

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