Porto Rico et la maladie du 51ème frère américain

Les Etats-Unis aux Caraïbes, vraiment ? Son statut de « territoire non incorporé » en dit long sur la nature des liens qui lient l’île de Porto Rico au géant nord-américain. Alors qu’un énième référendum a récemment eu lieu sur l’île, qu’en est-il de la relation entre ces deux entités ?

De maigres gains en autonomie

          Libérés de la domination espagnole par les Etats-Unis d’Amérique à l’issue de la guerre hispano-américaine de 1898, les Portoricains peuvent se prendre, tout comme leurs voisins cubains, à rêver d’indépendance. Mais après trois siècles de présence espagnole, le traité de Paris cède leur île au pays de l’Oncle Sam. Après une courte tentative de régime militaire, un gouvernement civil est chargé d’administrer Porto Rico en mai 1900, sous l’égide des Etats-Unis. Sans réelle prise sur les affaires régissant leurs vies, les locaux poussent alors pour une libéralisation accrue du régime et obtiennent la nationalité américaine à travers le Jones-Shafroth Act en 1917.

ratification traité de Paris 1899 par John Hay
Ratification du Traité de Paris par le secrétaire d’État des États-Unis en 1899

           Pourtant, les velléités indépendantistes ne se font pas moins fortes et son héraut politique, le Parti populaire démocratique (PPD), remporte une majorité importante aux élections de 1944. Sous la pression portoricaine et la crainte d’une potentielle perte de l’île, le président états-unien Harry Truman réagit en prenant deux mesures symboliques. Il nomme pour la première fois un Portoricain au poste de gouverneur en 1946 et fait amender le Jones-Shafroth Act en 1947 afin de permettre l’élection de celui-ci par la population locale. L’année suivante, cet amendement permet à Luis Muñoz Marin de se porter à la tête de l’exécutif.

           Avec l’arrivée au pouvoir de celui qui avait mené le PPD à la victoire lors des dernières élections, beaucoup cultivent l’espoir d’une indépendance imminente. Pourtant, la nouvelle constitution de l’île, établie en 1952, prend la forme d’un pacte entre les États-Unis et Porto Rico qui les lient intimement. Elle ne laisse toutefois pas de droit de vote aux représentants insulaires présents au Congrès états-unien, quand bien même les Portoricains avaient combattus au sein de l’armée américaine durant la Seconde Guerre mondiale. Qualifié de “territoire non incorporé et organisé”(1), le territoire caribéen aura désormais le statut unique de « État libre associé » aux yeux de leur puissant voisin, animé par une volonté hégémonique sur le continent américain.

Une économie en trompe l’œil

          Soutenue par la culture de la canne à sucre entre 1900 et 1938 puis par la petite industrie jusqu’en 1960, l’économie portoricaine est métamorphosée par les politiques états-uniennes. Puis, afin de retenir les compagnies américaines tentées par la délocalisation, le code interne des impôts s’enrichit d’une nouvelle clause, la 936 (2), qui exempte de taxes fédérales sur les profits réalisés à Porto Rico. Les groupes pétrochimiques, pharmaceutiques, électroniques et textiles vont alors connaître un véritable boom et porter l’économie.

           Abandonnée par les industries légères que la concurrence internationale pousse à rechercher de la main d’œuvre meilleure marché ailleurs – le salaire horaire moyen est actuellement six fois plus faible qu’au Mexique – l’économie devient largement dominée par ces groupes à partir de 1965. Essentiellement portée par ces firmes, la santé économique de l’île ne parvient pas à produire de logique de développement autonome convaincante. Effectivement, l’industrie portoricaine est largement automatisée et emploie peu, malgré son importance dans la production de richesses – 2/5èmes du PIB pour seulement 1/7ème de la population active employée aujourd’hui. Par ailleurs, elle perd progressivement en compétitivité à mesure que son secteur public s’hypertrophie à la manière de ce qui pouvait être observé à Athènes durant des décennies. 

           Conçue comme une vitrine caribéenne de la prospérité états-unienne, à la manière de l’Allemagne de l’Ouest durant la Guerre froide, tournée vers Cuba, la réalité portoricaine n’est pourtant pas féérique. Les industries pétrochimiques amorcent leur reflux en 1975 et la situation de l’emploi se détériore, obligeant le gouvernement fédéral à acheter la paix sociale sur l’île en subventionnant le chômage et le sous-emploi à l’aide de coupons d’alimentation – 8,7 milliards de dollars de fonds fédéraux en 1987. Face à ce poids de plus en plus évident pour le contribuable états-unien et l’afflux massif de Portoricains vers les États-Unis – il y aurait aujourd’hui 5 millions de portoricains ou de personnes d’origine portoricaine – George H. W. Bush, nouveau locataire de la Maison blanche, se déclare favorable à l’annexion de l’île en tant que 51ème Etat.

Surplace politique et aggravation économique

          Si le PPD dirige Porto Rico entre 1948 et 1968, une alternance régulière se met ensuite en place avec le Nouveau parti progressiste (PNP), parti libéral fondé en 1968 dont le credo est l’annexion de l’île par les États-Unis. Cependant, lorsque George H. W. Bush se prononce pour celle-ci, c’est bien le PPD qui est aux manettes. Le gouverneur d’alors, Rafael Hernández Colón, décide d’aller dans le sens contraire en affirmant la particularité de son île et refusant par là-même son assimilation. Le 5 avril 1991 est promulguée une loi déclarant l’espagnol seule langue officielle, abandonnant ainsi l’anglais, fortement associé aux États-Unis. Mais dès 1993, la loi est abrogée par le nouveau gouverneur Pedro Rosselló, membre du PNP, qui relance la politique insulaire sur une dynamique pro-américaine. La population, qui tient à son identité métissée sans forcément souhaiter la rupture avec les États-Unis, se désintéresse progressivement du sujet tandis que les deux principaux partis se livrent une bataille rythmée par des référendums indépendantistes ou annexionnistes dont l’issue systématique est le statu quo.

R Hernandez Colon
Rafael Hernández Colón, ancien gouverneur de Porto Rico

           En parallèle, la situation économique se dégrade à un rythme inquiétant. L’accord de libre-échange américain – entré en vigueur le 1er janvier 1994 – renforce considérablement les liens économiques des États-Unis avec ses voisins mexicains et canadiens, atténuant le caractère privilégié du partenariat entre Washington et Porto Rico. Pis, l’administration Clinton décide en 1996 de revoir le principe d’exonération fiscale qui avait tant profité à l’île pour renflouer des caisses fédérales déficitaires. Celui-ci disparaît définitivement en 2006 avec pour conséquence la perte de l’intérêt des grands groupes industriels et le plongeon dans un profond marasme économique. Désireux de maintenir son budget à l’équilibre, le gouvernement emprunte massivement et émet de nombreuses obligations présentant l’avantage d’être libres de toute taxe. Plébiscitées par de nombreux investisseurs, celles-ci participent de la constitution d’une bulle économique dont l’explosion en février 2014 précipite la dévaluation de la note de soutenabilité de la dette portoricaine à « junk », soit la dernière étape avant le défaut de paiement.

Une Grèce caribéenne ?

             Sous la pression des investisseurs réclamant le prompt remboursement de leurs obligations, Porto Rico est brusquement aspirée dans une spirale infernale. Si le gouverneur Alejandro García Padilla déclare en 2015 que la dette est « impayable », elle atteignait 72 milliards de dollars (3) en 2016, le statut de Porto Rico – tant remis en question politiquement – l’empêche de se déclarer en faillite. En effet, le Chapitre 9 sur la protection des banqueroutes, mécanisme fédéral, ne s’applique pas à l’île qui n’est « qu’un » territoire non incorporé. Pourtant, il n’est pas un État non plus et ne peut demander l’aide du FMI ou procéder à de la création monétaire du fait de sa dépendance à la Fed, la banque centrale américaine.

             A la manière d’une Grèce cernée par ses créditeurs, une politique d’austérité se met alors en place et les fonds vautours n’hésitent pas à appeler à des coupes franches dans les effectifs professoraux ou plus radical encore, des fermetures d’écoles. En 2016, une loi fédérale permet finalement à Porto Rico de se déclarer en banqueroute le 3 mai (4). Pilotées par le «Oversight financial board» mis en place par cette même loi (5), les politiques d’austérité pèsent lourdement sur les conditions de vie. Les taxes sur les ventes passent de 7 à 11%, le plus haut taux américain, le prix de l’eau et l’électricité atteignent trois fois ceux en vigueur sur le continent et les conditions sanitaires se détériorent grandement. Ainsi, les hôpitaux peinent à maintenir leurs lumières actives et on estime qu’un médecin quitterait l’île par jour alors même que le virus Zika continue de faire des ravages.

           Si l’indice de développement humain reste le plus élevé d’Amérique latine – le 39ème mondial – la qualité de vie portoricaine ne cesse de diminuer sous le coup des cures d’austérité. Porté par la peur de voir un défaut de paiement de l’île précipiter une crise à l’échelle fédérale dans ce qui semble être un remake de la situation grecque au sein de la zone euro, Washington met la pression avec des mesures austéritaires qui amputeraient le PIB portoricain d’environ 10% à l’horizon 2020. Refusant d’évoquer une éventuelle restructuration de la dette dans une économie structurellement non compétitive, la posture états-unienne met le couteau sous la gorge des insulaires. Titulaires d’un passeport américain, ceux-ci optent en nombre pour une migration vers le continent où, en 2015, un Portoricain gagnait 33 000$ par an en moyenne contre 18 626$ sur l’île. De même, trouver un travail y est plus aisé étant donné que le taux de chômage s’élevait à 10,1% en août dernier contre 4,3% aux États-Unis. Par conséquent, entre 2010 et 2016, Porto Rico a perdu 8% de sa population totale, compliquant davantage encore le paiement des dettes.

The Apprentice : Porto Rico

          Scandalisés par des coupes annoncées de 450 millions de dollars dans le système universitaire public, les étudiants de l’Université de Porto Rico se sont mis en grève du 28 mars au 7 juin dernier. Politiquement, l’impasse de l’austérité fait évoluer la vision qu’ont les Portoricains de leur statut d’Etat libre associé. Cette mise sous tutelle rend caduque l’argument de la relative autonomie et le désir de devenir le 51ème état américain ressurgit. Durant la campagne présidentielle, le nouveau chef d’Etat, Donald Trump, s’était déclaré ouvert à l’accueil de l’île au sein de l’union fédérale. Ses paroles semblent avoir manqué de sincérité puisque dès avril 2016, il instrumentalise la situation de Porto Rico en accusant les Démocrates de vouloir sauver l’île en puisant largement dans les taxes des ménages américains – les Portoricains n’ayant pas le droit de vote malgré leur citoyenneté américaine.

           En mai dernier, quelques mois après son élection, il fait fi de ses déclarations passées et clame, sur son habituel ton provocateur, « I would not bail out Puerto Rico »(6). Toutefois, le 11 juin s’est tenu un référendum sur l’annexion de l’île auquel 97% des votants qui se sont prononcé ont répondu par l’affirmative. Purement symbolique – l’initiative du scrutin devant provenir du Congrès – et marqué par une faible participation (23%), le résultat de ce vote confirme la tendance actuelle. Fermer les yeux sur de tels signaux reviendrait à bafouer la loi internationale en refusant au peuple portoricain de disposer de lui-même et briserait définitivement la promesse d’auto-gouvernance faite à l’île lors de la conception de la Constitution de 1952.

Guardia nacional Puerto Rico
Soldat de la Garde Nationale peu après le passage de l’ouragan Maria

          Récemment, Donald Trump a de nouveau montré toute son indifférence vis-à-vis de Porto Rico à l’occasion du passage destructeur de l’ouragan Maria sur l’île. Le président, si prompt à se mettre en scène en sauveteur au moment des ravages causés par les ouragans Harvey et Irma – respectivement au Texas et en Floride – a fait l’objet de nombreuses critiques pour sa gestion de la crise portoricaine. Avec des infrastructures moins développées, l’île a en effet été lourdement touchée mais les fonds d’aide d’urgence tardent à être débloqués. Trump n’a par ailleurs annoncé une visite présidentielle qu’après avoir été vertement conspué et refuse de lever un autre Jones Act qui rend actuellement l’importation de biens cruellement coûteuse au vu de l’urgence sanitaire dans laquelle se trouve l’île (7). Entre cure d’austérité destructrice et statut bâtard, la situation de Porto Rico apparaît de plus en plus intenable et le président états-unien devra tâcher de trouver une solution viable aux vieux problèmes portoricains.

                         

Corentin Mançois

Notes:

(1):  Aux côtés de Guam, des îles Vierges et Marianne du Nord.

(2): Instaurée en 1976.

(3): En comparaison, la ville de Détroit ne devait plus « que » 18 milliards de $ à ses créditeurs en 2013, 5 ans après sa banqueroute.

(4): Le Puerto Rico Oversight, Management, and Economic Stability Act dont l’acronyme PROMESA signifie promesse en espagnol.

(5): Sa mission officielle est de réformer structurellement l’économie portoricaine pour combattre la crise de la dette.

(6): « Je ne renflouerai pas Porto Rico ».

(7): Ce texte exige que les bateaux livrant des biens d’un port américain à un autre américain soient conçus aux États-Unis et la propriété d’un citoyen Américain, ce qui assure un juteux marché aux compagnies maritimes américaines.

Sources:

«Key findings about Puerto Rico», Pew Research Center, 29 mars 2017, URL:

http://www.pewresearch.org/fact-tank/2017/03/29/key-findings-about-puerto-rico/

«Puerto Rico es líder en desarrollo humano en América Latina, según informe», Agencia EFE, 8 mai 2015, URL:

https://www.efe.com/efe/usa/puerto-rico/puerto-rico-es-lider-en-desarrollo-humano-america-latina-segun-informe/50000110-2607756

«Porto-Rico une fois encore à la merci de Washington», Le Monde Diplomatique, juin 1993, URL:

https://www.monde-diplomatique.fr/1993/06/LEMOINE/45335

«Porto Rico», Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 octobre 2017, URL:

http://www.universalis.fr/encyclopedie/porto-rico/

«Everything President Trump has tweeted (and what it was about)», Los Angeles Times, 30 septembre 2017, URL:

http://www.latimes.com/politics/la-pol-updates-everything-president-trump-blames-puerto-rico-for-the-1493409245-htmlstory.html

«Puerto Rico files for biggest US municipal bankruptcy», CNN, 3 mai 2017, URL:

http://money.cnn.com/2017/05/03/news/economy/puerto-rico-wants-to-file-for-bankruptcy/index.html

«Puerto Rico votes in favor of statehood», The Hill, 11 juin 2017, URL:

http://thehill.com/homenews/news/337347-puerto-rico-votes-in-favor-of-statehood

«Greece in the Caribbean», The Economist, 26 octobre 2013, URL:

http://www.economist.com/news/leaders/21588374-stuck-real-debt-crisis-its-back-yard-america-can-learn-europes-aegean

«Puerto Rico declares bankruptcy at last», The Economist, 6 mai 2017, URL:

http://www.economist.com/news/finance-and-economics/21721670-islands-debts-will-now-bring-protracted-legal-battle-puerto-rico-declares

«Puerto Rico deserves to be 51st star on American flag», The Hill (blogs), 6 juillet 2017, URL:

http://thehill.com/blogs/pundits-blog/state-local-politics/340848-puerto-rico-deserves-to-be-51st-star-on-american-flag

«Puerto Rico: Statehood as equality», The Hill (blogs), 3 juillet 2017, URL:

http://thehill.com/blogs/congress-blog/politics/340534-puerto-rico-statehood-as-equality

«Why Puerto Rico is in trouble», The Economist (blogs), 12 mai 2016, URL:

http://www.economist.com/blogs/economist-explains/2016/05/economist-explains-8

«Porto Rico, le Katrina de Trump ?», Courrier international, 27 septembre 2017, URL:

http://www.courrierinternational.com/article/etats-unis-porto-rico-le-katrina-de-trump

«Ouragan Maria : après les critiques, Trump se rendra à Porto Rico dans une semaine», Le Parisien, 27 septembre 2017, URL:

http://www.leparisien.fr/environnement/nature/ouragan-maria-apres-les-critiques-trump-se-rendra-a-porto-rico-dans-une-semaine-27-09-2017-7289778.php

«U.S. Shipping Lobby: Letting Foreign Ships Bring Goods to Puerto Rico Could Endanger National Security», The Intercept, 28 septembre 2017, URL:

https://theintercept.com/2017/09/28/u-s-shipping-lobby-letting-foreign-ships-bring-goods-to-puerto-rico-could-endanger-national-security/

«Puerto Rico and Section 936: A Taxing Lesson from History», Tax  Justice Blog, 9 août 2016, URL:

http://www.taxjusticeblog.org/archive/2016/08/puerto_rico_and_section_936_a.php#.Wc5BV2h_lPY

 

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