Voyage en Transsibérien, à la recherche de l’âme russe (II)

 

Après quatre jours entiers sur les rails, nous posons le pied sur le sol russe pour découvrir la Sibérie de plus près. Pour contextualiser.

Irkoutsk

Antoine et moi arrivons à Irkoustk vers 21 heures, heure locale (h+5 par rapport à Moscou, +6 par rapport à Paris). Branle-bas de combat une heure avant, quand notre provodnitsa (responsable de wagon) nous prévient de l’arrivée « imminente » – à l’échelle du voyage entier, certes, c’est peu. Il faut songer à récupérer toutes les affaires éparpillées, rendre les ustensiles empruntés, se rafraîchir un peu. Aliona et sa maman descendent également à Irkoutsk et sont rassurées de savoir qu’on vient nous chercher à la gare. Estelle – Française rencontrée sur le quai d’une gare précédente – doit également rejoindre celui qui va l’héberger pour les quelques nuits à venir. La quasi intégralité des passagers du wagon 14 vient sur le quai nous dire au revoir. Antoine, moins réservé que moi, n’hésite pas à prendre dans ses bras celles et ceux qui ont partagé notre espace de vie pendant près de quatre jours. Une fois encore, il faut briser notre zone de confort et aller vers l’inconnu. 

J’ai le numéro de Damir, notre hôte et parviens tant bien que mal à capter du wifi afin de lui écrire. Bien que disposant d’un numéro russe, je constate que mes SMS restent inutilisés, tous utilisent en effet presque exclusivement WhatsApp ou VK pour communiquer. Nous attendons devant la gare tranquillement, alors qu’un homme vient nous aborder. J’ai du mal à saisir ce qu’il veut mais la réaction ne se fait pas attendre, deux agents de police viennent le chercher et lui demander de « ne pas embêter les touristes ». Les taxis en revanche ne se privent pas de nous solliciter, bien que j’aie déjà signalé que nous attendions un ami. Celui-ci arrive sur les lieux. Très grand, mince, habillé comme un skateur et le sourire aux lèvres, il inspire confiance immédiatement et dénote de tous les Russes que j’ai pu rencontrer jusqu’ici. Pour un peu, je douterais de ses racines. Alors que nous montons dans la voiture, je suis surprise de constater que le volant est à droite. J’interroge notre nouvel hôte, qui m’explique qu’il n’est pas rare de voir une telle configuration, un bon nombre de voitures en Sibérie étant importées depuis le Japon, qui les construit ainsi. C’est la première différence flagrante que je constate entre l’Est et l’Ouest de la Russie. J’observe la ville pendant qu’Antoine et Damir se découvrent une passion commune pour Placebo. Irkoutsk n’est pas totalement dépourvue de charme mais n’abrite pas non plus de joyau d’architecture. Seule la Place Lénine dénote par sa solennité et sa propreté. Damir (qui vient d’une petite ville encore plus à l’Est qu’Irkoutsk) est installé à Irkoutsk depuis un an et demi. Il est ingénieur dans le secteur du pétrole. Pendant longtemps, il n’a pas vraiment eu de point fixe, son travail lui permettant de parcourir le monde. Cependant depuis la crise (ayant véritablement débutée en 2012, aggravée par les sanctions de 2014), l’entreprise a rappelé tous ses employés sur le territoire russe. Dans un élan de nostalgie de ses voyages, il a décidé de proposer son appartement sur couchsurfing. Grand bien nous en aura fait. Nous sommes cinq dans l’appartement : Damir, sa copine Katya, une Allemande de 19 ans nommée Frida, Antoine et moi. Il n’y a qu’un seul canapé lit pour nous tous, deux devront donc dormir sur le sol avec tapis et sac de couchage.

Nous avons prévu de ne passer qu’une nuit à Irkoutsk pour rejoindre au plus vite l’île d’Olkhon et potentiellement tenter un détour par Oulan-Oude, capitale de la république russe de Bouriatie. Le temps disponible est réduit et nous avons beaucoup à voir. Le bus doit partir le lendemain vers 8 heures du matin, il faut donc profiter autant que possible. Selon Damir, la ville d’Irkoutsk ne réserve que peu de surprises et de monuments valant le détour. Il nous suggère cependant de rejoindre Katya, qui danse ce soir-là avec une association et nous conseille de bien nous habiller, ce qui s’avère compliqué compte-tenu de notre garde-robe restreinte. Nous arrivons devant une grille qui semble fermée. Décidés à ne manquer la soirée sous aucun prétexte, les garçons sont prêts à escalader la grille, avant que je ne leur fasse remarquer que la porte n’est en vérité pas fermée à clé et qu’il suffit de pousser un loquet. Une fois sur les lieux, je comprends le sens que notre hôte avait donné à une danse « old style ». Je m’attendais aux années 1980, nous voilà en plein XIXe siècle et remerciés sur-le-champ. La soirée n’est pas ouverte. Nous repartons en direction du centre-ville, Damir en profite pour nous suggérer d’être prudents car les bagarres sont chose commune. Il change cependant vite de sujet pour nous interroger sur nos goûts musicaux et sur une artiste française. Apparemment très connue en Sibérie, elle est brune et a une voix « spéciale ». Ce n’est que lorsque Damir se décidera à chantonner un air que je comprendrai qu’il parle de Zaz. Katya nous rejoint et la soirée se déroule si bien et si longuement que nous décidons de rester une journée de plus. Damir doit aller travailler le lendemain, alors que c’est un dimanche. Devant notre air surpris, il se contente de hausser les épaules et de nous répondre « quand il y a du travail… ». Katya a plus de temps libre et nous propose de nous conduire au lac. Surexcités à l’idée d’avoir enfin la vision du fameux Baïkal, nous n’hésitons pas.

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Vue sur le Baïkal de Listvianka

Dans la voiture, Katya nous raconte ses aventures et sa vie. Elle parle sept langues, le russe bien évidemment, l’anglais, l’allemand, l’italien et trois dialectes qu’elle a appris « sur le tas » en Asie. Elle nous informe qu’il y a quelques années, elle a appris avoir une maladie au cœur et a donc décidé de partir voyager. Frustrée de voir le marché du travail bloqué malgré des études d’ingénieur, elle nous dit avoir refusé de devoir mendier pour un travail qui serait mal rémunéré et peu satisfaisant. La Mongolie, le désert de Gobi, le Kilimandjaro, Hong Kong, la traversée de l’Asie, de l’Europe, de l’Amérique latine…Il ne manque que l’Afrique à son tableau. Et tout ceci avec les moyens du bord, en couchsurfing. Elle publie régulièrement ses photos sur Instagram et conseille ceux qui souhaitent partir avec peu d’argent. Elle a pratiqué le woofing (qui consiste à travailler dans une ferme en échange du gîte et du couvert), a parfois reçu des cadeaux somptueux (une semaine dans une villa tous frais payés par un hôte rencontré à Hong Kong et ému par son histoire) et a su profiter du système. Ainsi, elle nous raconte avoir été épuisée lors d’une marche et avoir cherché sur internet les symptômes classiques d’un malaise dû à l’altitude. En appelant son assurance et toussant de manière adéquate, elle décroche une virée en hélicoptère jusqu’à l’hôpital le plus proche, survolant au passage un panorama incroyable. Elle nous raconte tout ceci alors que nous grimpons pour atteindre le point de vue. Une fois en haut, nous sommes submergés non seulement par la vue sur le lac mais aussi par celle des dizaines de rubans colorés qui jonchent branches et murets. Katya nous explique alors que chaque ruban est une prière chamane qui doit être accrochée ainsi pour être prise dans le vent et transmise au cosmos. Chaque couleur correspond à un aspect de la vie : la santé, la richesse, l’amour etc. Décidés à profiter du bord de lac, nous nous dirigeons vers le téléphérique. Une fois arrivés, l’employé du téléphérique nous rétorque que la descente seule est impossible, les billets se prennent à la station en bas, pour l’aller-retour. Katya propose d’acheter un billet aller, même à un prix supérieur de la moitié du billet officiel, Frieda et moi faisons fonctionner notre russe bancal pour faire valoir notre face touristique et étudiante, rien n’y fait. Scotchée par ce refus plus qu’inattendu, nous allons pour reprendre le chemin quand nous entendons une voix nous interpeller. C’est ce même jeune homme, qui nous enjoint à remonter et qui, de façon bien plus prévisible que la réponse initiale, nous autorise à prendre place en échange d’une rémunération personnelle. Une fois encore, le pouvoir de l’argent fait ses preuves.

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Un enfant joue avec des galets au bord du lac Baïkal

Nous redescendons vers le marché de Listvyanka pour goûter à l’omoul, un poisson qu’on ne pêche que dans ce lac. Le Baïkal est le plus ancien et le plus profond lac du monde. Il dispose d’une faune et d’une flore très particulières, avec un millier d’espèces végétales et animales exclusivement développées sur la zone du lac. Certaines plantes sont ainsi protégées, comme les petites fleurs oranges qui ont jonché notre randonnée jusqu’au sommet de la butte. L’omoul ne l’est pas, puisqu’il est l’ingrédient le plus proposé sur le marché, cru, cuit ou fumé, sur chaque stand. Nous faisons un petit tour et choisissons quatre poissons cuits – peut-être par habitude, peut-être par manque de courage – accompagnés d’une portion de plov (un ragoût de riz, carottes et d’un peu de viande), avant de nous installer pour manger au bord du lac. Nous restons pour admirer le coucher de soleil avant de repartir vers la ville, l’astre couché étant la seule source de chaleur sur la plage. Après un repas tardif franco-allemand en guise de remerciement à nos hôtes, nous allons nous coucher afin d’être prêts à nous lever tôt le lendemain pour prendre le bus en direction de l’île d’Olkhon.

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Coucher de soleil sur le lac Baïkal à Listvianka

Une heure​ et demie après être partis d’Irkoutsk, nous sautons comme des crêpes sur nos sièges. Comme on nous l’avait prédit, l’état des routes est assez pitoyable et il est certain que les amortisseurs ne sont pas la partie du minibus dans laquelle le plus gros investissement a été​ fait. Heureusement j’ai songé en réservant nos places à ne pas choisir celles du fond, bien pires encore. Nous sommes serrés et la chaleur est étouffante, un jeune homme assis sur la même rangée se dévoue pour ouvrir la trappe plafonnière du bus pour laisser rentrer l’air frais. Nous devons arriver sur l’île d’Olkhon en environ cinq heures, potentiellement six selon la fréquence des ferries et le remplissage de ceux-ci. Nous ne sommes qu’une petite vingtaine dans le marshutka (minibus), notamment avec deux Argentin·e·s rencontré.es sur le parking de la gare routière. Nous avons d’ailleurs failli rater notre bus qui, quand j’ai demandé, n’était pas encore arrivé mais qui nous a apparemment attendu dix minutes alors que nous étions juste à côté. Il est probable que pris·e·s dans la discussion – et la dégustation de maté, nous n’ayons pas fait attention aux appels du conducteur. Toujours est-il que nous sommes en chemin, ce qui reste l’essentiel. Nous avons quitté nos hôtes ému.es, ils sont probablement l’une des plus belles rencontres de ce voyage jusqu’ici. Le voyage se fait relativement rapidement, nous arrivons sans encombre à Khuxhir.

Khuxhir, île d’Olkhon

Quelle n’est pas notre surprise en arrivant dans ce que l’agence appelle « le centre ». Tout autour de nous, ce qui apparaît comme une succession de taudis. Une fois encore, nous sommes confronté·e·s à un changement radical de cadre et cette fois-ci, personne ne nous attend pour nous guider. Tous les guides touristiques et sites internet recommandent Chez Nikita, petite auberge proche de la plage et proposant toutes sortes d’activités sur l’île (vélo, équitation, visite de l’île etc.). Affamés, nous nous dirigeons vers l’endroit pour voir s’il est possible de déjeuner et nous renseigner sur les tarifs des chambres. Si celles-ci sont effectivement peu onéreuses (800 roubles par nuit par personne, soit environ 12 euros), la gratuité a trouvé sa place dans notre cœur et une fois le borsch avalé, nous décidons de chercher un couchsurfing. Nous restons cependant un peu plus longtemps, après avoir fait connaissance de Svetlana et de son amie Nicole, l’une d’origine russe (d’une famille d’aristocrates, les fameux Russes blancs) et l’autre Française, toutes deux vivant en Belgique et en vacances. Elles nous font découvrir la spécialité de l’île, une confiture de pommes de pin – avec les pommes de pin entières dans le pot et comestibles. Un petit Napoléon trône dans le café et nous amuse mais ne parvient pas à nous empêcher de quitter les lieux pour lancer nos recherches.

 

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Première vue d’ensemble de Khuxhir

 

Une deuxième recommandation nous avait été faite, aussi bien par des amis français ayant déjà vécu sur l’île que par Damir : Chez Sergueï, le sonneur de cloche. Sergueï est la deuxième « star » de l’île, comme le prouvent les divers reportages anglophones et francophones réalisés sur son accueil. Maintenant entièrement dédié à son travail à Khuxhir, le sonneur de cloches et « prêtre » (bien qu’il déteste cette appellation) a également étudié à la Sorbonne et parle un français impeccable, en sus du russe, de l’anglais et de l’allemand. Il n’est pourtant pas là quand nous arrivons sur les lieux et c’est un jeune homme coiffé d’une casquette qui sort d’une grande tente pour nous demander ce que nous cherchons. Face à son anglais approximatif, je m’arme de courage et lui suggère de passer au russe, ce qu’il fait avec un soulagement apparent. Viktor – c’est son nom – nous apprend que Sergueï est en déplacement pour la journée mais que des places sont disponibles sous la tente pour nous si c’est notre souhait. Antoine hésite, moi moins, on s’installe. Il fait une chaleur étouffante sous la tente, qui est bien plus aménagée que l’extérieur ne le laissait penser. Quelques marches pour entrer et des tapis en guise de moquette. Sur la gauche, des casseroles et plaques de cuisson, des ustensiles de cuisine divers et variés et deux immenses multiprises. Le reste de la surface est occupé par des matelas, de différentes tailles et hauteurs, pour créer une espèce de dortoir condensé. En se serrant un peu, il est possible de faire dormir environ sept personnes.

 

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Vue sur la plage de l’île d’Olkhon

 

Nous faisons la connaissance de Marcello, un Argentin qui vit en Russie depuis quelques mois. Il est ébéniste et nous explique essayer d’obtenir un travail sur un chantier privé de l’île. Le problème est que Marcello parle peu le russe et que la personne pour qui il espère travailler ne parle pas un mot d’espagnol. Ni l’un ni l’autre ne parlent anglais. Cela ne décourage pas notre nouvel ami, qui nous propose de le suivre pour faire un tour pour aller admirer le panorama. Nous marchons ainsi jusqu’au rocher des chamanes, qui s’avance dans le lac et dont la butte qui fait face est ornée d’une dizaine de poteaux, tous recouverts de ces fameux rubans que nous connaissons maintenant. L’île est particulièrement renommée pour ses énergies et par extension la présence de chamanes qui conduisent des rites et cérémonies. Certaines sont ouvertes au public, moyennant finance, mais leur authenticité laissant place au doute, nous décidons de nous abstenir et de nous contenter d’une pause en haut du rocher.

 

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Le rocher aux chamanes

 

Toutes les personnes que nous rencontrons ont un parcours original, les ayant mené jusqu’à l’île. Viktor est boulanger en hiver dans sa ville d’origine, mais il vient tous les étés à Khuxhir pour développer son activité de visite du lac en paddle board. Nous faisons la visite avec lui le lendemain matin. Il a un discours en anglais écrit sur un papier pour donner les consignes de base et nous enjoint de le suivre. Heureusement, nous sommes couverts par une combinaison et ce pour deux raisons. Premièrement, l’eau est très froide et même si nous parvenons à ne faire aucune chute, nos jambes évitent une souffrance inutile lors de notre entrée dans l’eau. Deuxièmement, malgré les stéréotypes que nous pouvions avoir sur la Sibérie, il fait très chaud en journée, avec des températures montant jusqu’à 35°C et un soleil terrassant. Les écarts de température sont particulièrement impressionnants, puisque nous nous réveillons en pleine chaleur, alors que nous sommes allés nous coucher avec un pull épais et une doudoune pour nous protéger du froid nocturne. Viktor nous propose de nous arrêter au niveau du rocher du chamane pour une pause boisson. Au menu, l’eau du lac. Il nous garantit que celle-ci est claire et pure car un travail constant est mené pour éviter que la pollution n’envahisse et ne corrompe les lieux. L’eau est effectivement fraîche et pure et nous rentrons satisfaits de notre aventure.

 

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Vue sur le Baïkal

 

Nikita ne vit pas avec nous au campement de Sergueï mais un plus loin, de l’autre côté de la grande plage. Il vient cependant régulièrement et nous propose gentiment de nous mener au nord de l’île, nous évitant ainsi de faire appel à une organisation touristique pour voir les plus beaux panoramas sur le Baïkal. Nous partons à cinq, avec Marcello et notre amie française du Transsibérien, Estelle, qui viendra s’installer le soir-même au camp avec nous. Les routes menant au nord sont impraticables pour un véhicule classique, seul un 4×4 peut venir à bout des crevasses, amoncellements de sables et racines. Bien que secoués, nous continuons notre cheminement pour observer l’étendue d’eau, les plantes et les chevaux sauvages. Nikita me dira par la suite que ce ne sont pas les chevaux qui sont en liberté, mais les humains qui sont en enclos. Je profite de l’absence des autres, partis en exploration du village pour le questionner un peu sur lui, qui est sans doute le plus discret de notre troupe. Il me confie que son père est maintenant retraité, il travaillait pour chercher du pétrole et de l’or dans les montagnes. C’est avec lui qui Nikita venait sur l’île, pour pêcher notamment. Sa mère travaille au FSB ; devant mon sourcil levé, il explique qu’elle effectue des tâches purement administratives au sein du service économique. Quant à lui-même, son rêve est d’apprendre à construire des guitares électriques. En attendant d’en être capable, il travaille dans sa voiture et fait du marketing. Après notre balade il nous mène à sa tente, isolée du monde. Nous ne restons cependant pas isolés bien longtemps puisqu’une voiture de police se fraye un chemin jusqu’à nous. L’agent qui en descend explique à Nikita que cette zone est maintenant interdite. Celui-ci proteste en expliquant qu’il n’a jamais eu de problèmes auparavant et qu’aucune indication ne mène à croire à une interdiction de campement. Les explications du policier étant assez peu crédibles, fondées sur une législation qu’il semble découvrir à mesure qu’il l’invoque, notre ami ne se démonte pas et va jusqu’à invoquer ses droits constitutionnels pour rester. Nous sommes tout de même chassés des lieux et Nikita proteste en lançant une musique d’un groupe de métal antisystème une fois la voiture de police hors de vue.

 

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Nord de l’île d’Olkhon, vers Uzury

 

Notre camp est un petit monde à part, où chacun achète pour la communauté, où tous cuisinent ou font la vaisselle à tour de rôle. C’est également là que nous parlerons véritablement de politique, notamment avec Irina. Irina est une fière opposante à la Russie de Vladimir Poutine et condamne le raccourci fait entre Russie et Moscou. Pour elle, ainsi que Katya nous l’avait dit quelques jours avant, Moscou et Saint-Pétersbourg constituent la vitrine du pays, mais dont l’authenticité véritable se trouve à l’Est. Avec un quart du PIB concentré dans ces deux grandes villes, il ne fait aucun doute que la vie y est bien différente de celle de la majorité de la population russe. Irina me parle ainsi de ses actions menées sous la bannière d’Alexeï Navalny, aujourd’hui la figure d’opposition la plus médiatisée. Navalny est notamment l’auteur d’une vidéo postée sur YouTube dénonçant l’accumulation de biens du premier ministre Dmitri Medvedev, ainsi que leur provenance parfois entachée de corruption. Irina me conseille de regarder le film sur Navalny (Don’t call him Demon), tout en nuançant immédiatement son adhésion. Selon elle, de plus en plus de personnes mécontentes du système ne se retrouvent plus non plus dans les discours de Navalny, qui se serait lancé dans une dynamique de provocation pure en mobilisant les Russes pour des manifestations publiques dans le seul but de prouver au Kremlin son influence grandissante. Irina déplore ce qu’elle appelle « l’intervention de l’égo » et le peu de fond dans le programme politique de Navalny, malgré un travail d’investigation particulièrement efficace et pertinent. Elle me raconte également, photos à l’appui, que lors de la journée d’ouverture du centre politique d’opposition à Irkoutsk, le gouvernement avait fait envoyer plusieurs camions de forces d’intervention anti-terroristes.

Ivan me tient un discours légèrement différent, lui milite activement et participe à toutes les manifestations, relayées via VK sur un groupe d’opposition publiant également interviews et articles élaborés par des figures d’opposition.

 

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Taras aux fourneaux, en préparation d’une salade pour notre campement

 

On parle également de féminisme autour du feu. Avec ses cheveux courts et ses piercings, Irina fait figure de Kollontaï des temps modernes et m’explique avoir souvent du mal à se faire comprendre par le sexe opposé. Elle revendique son indépendance, parle fort, ne veut pas se marier et n’envisage pas une seule seconde de sacrifier ses ambitions à une cuisine bien aménagée. De l’autre côté du feu, Anna parle de sa propre vision de l’amour. Elle n’a aucun problème à envisager une relation où l’homme est responsable du bien-être économique du couple, tandis que la femme apporte « le ménage, la cuisine, la tendresse ». Il y aurait donc une juste répartition des tâches et surtout des critères essentiels dans le choix d’un partenaire, pas question donc de s’engager avec un homme dont le compte en banque n’est pas assez fourni. C’est cette diversité d’opinions et de parcours, ce nombre de discussions engagées qui contribuent à notre douleur lorsque l’heure du départ approche. Une dernière étape nous attend avant de retrouver Moscou.

Krasnoïarsk

10 heures de train sont nécessaires pour aller d’Irkoutsk à Krasnoïarsk, cette fois-ci nous sommes en wagon kupe soit fermé et par quatre. Épuisés de notre retour en minibus, nous ne discutons que peu avec nos colocataires. Antoine disparaît cependant pour aller discuter avec une famille venue d’Israël, lancée dans un tour du monde aux moyens de transport divers. Ils ont loué une camionnette au Japon et traversent maintenant la Russie en train, ils découvrent ainsi une multitude de paysages et de culture tout en assurant l’éducation de leurs deux enfants, en leur faisant cours eux-mêmes. Notre objectif pour Krasnoïarsk est précis, une marche dans la réserve naturelle de Stolby. Peu préparés et équipés, nous nous lançons tout de même à l’assaut du parc, malgré les recommandations de notre chauffeur de taxi sur les insectes et l’étendue de la réserve. Sur internet effectivement, tous mentionnent les piqûres incessantes et la facilité avec laquelle les touristes se perdent. Nous avons un répulsif, de l’eau et trop peu de temps pour trouver un guide, nous nous contentons d’une carte.

 

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Réserve naturelle de Stolby, Krasnoïarsk

 

Grand bien nous en aura fait, les chemins sont effectivement terriblement mal indiqués et ce n’est que grâce à la carte et aux balises que je parviens à nous diriger, non sans appréhender une éventuelle erreur. Je reçois au milieu de l’après-midi une alerte SMS m’informant des risques d’orage et de pluie dans la soirée. Je suppose que ce SMS découle des critiques qui ont pu être faites à la suite de la tempête ayant ravagé plusieurs quartiers de Moscou le mois précédent, et dont beaucoup n’étaient pas informé·es. Je relance donc la marche, qui nous prendra en tout et pour tout sept heures, à un rythme soutenu. Nous arrivons en haut du téléphérique qui doit nous ramener vers la station de bus juste avant que la pluie ne nous chasse officiellement.

 

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Vue sur Krasnoïarsk du haut du télésiège de Stolby

 

Notre avion part tôt le lendemain pour Moscou. Malgré des complications lors de l’enregistrement puisque tout sac à main est strictement interdit en sus du bagage, nous parvenons à embarquer et disons ainsi au revoir à la dernière étape dans notre recherche de l’âme russe. Nous quittons ainsi la Russie authentique pour la Russie historique.

A celui qui frappe à la porte, on ne demande pas « qui es-tu ? ». On lui dit « assieds-toi et dîne. »

Proverbe sibérien

Apolline Ledain

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