Le rapport « Russie 2017 » de l’Observatoire franco-russe

Créé en 2012 à l’initiative du Conseil économique de la Chambre du commerce et de l’industrie France-Russie, l’Observatoire franco-russe publie chaque année un rapport sur l’état de la Russie qu’il présente au Forum économique international de Saint-Pétersbourg. Ce rapport, qui établit au travers des analyses de plusieurs dizaines de spécialistes un panorama des évolutions économiques, politiques et sociales de la Russie, a également été présenté le 8 novembre dernier à l’espace de conférences de l’IRIS. Ouverte par le directeur de l’Observatoire Arnaud Dubien, cette présentation a dressé le portrait d’une année 2017 stratégique, à l’intersection d’une lente sortie de la récession, de la remontée tant attendue du prix du baril de pétrole, et de l’élection présidentielle de 2018.

Lire aussi : L’Observatoire franco-russe au MGIMO

Table ronde 1 : « Les défis intérieurs russes » – Modérateur : Arnaud DUBIEN, Directeur de l’Observatoire franco-russe

Jean RADVANYI, Professeur, CREE/INALCO – « Les processus internes en Russie à la veille de l’élection présidentielle de 2018 »

kseniya_sobchak
Ksenia Sobtchak en compagnie de Vladimir Poutine en 2003 (service de presse du Président de la Fédération de Russie)

Pour cette élection, Vladimir Poutine a démontré sa volonté d’être réélu à une majorité écrasante. Pour autant, l’absence d’un semblant d’opposition reste un problème pour le pouvoir en place. L’opposition « traditionnelle » portée par Guennadi Ziouganov et Vladimir Jirinovski (1) a perdu en grande partie sa crédibilité aux yeux des électeurs, et Alexeï Navalny (2) ne peut se présenter. C’est dans ce contexte que s’inscrit la candidature de Ksenia Sobtchak, qui va probablement déplacer un peu les lignes dans une scène politique monolithique. Fille d’Anatoli Sobtchak, ex-maire de Saint-Pétersbourg et soutien proche de Vladimir Poutine lors de l’élection présidentielle de 2000, elle entretient forcément une relation ambiguë avec ce dernier. Cette effet de « boîte noire » fait également partie du jeu poutinien. Cette candidature apparaît également à la fin de la séquence des commémorations 1917-2017. Ljudmila Alexeevna, présidente de l’Académie russe de l’enseignement, a appelé à “mettre un terme à l’hystérie qui s’est emparée du pays”. Ces reproches renvoient à une série d’évènements qui sont le miroir du déchaînement des forces les plus conservatrices. La capacité du pouvoir à contrôler ces forces est largement débattue dans la presse nationale. Malgré le calme apparent de la situation (croissance à 2%, reprise des relations diplomatiques), la situation dans certaines régions est toujours fragile, et la perte de revenu réel causée par la crise de 2014 n’a pas entièrement été comblée. Depuis le départ en 2015 de Vladimir Iakounine, ex-président de la Compagnie des chemins de fer russes, les mouvements des élites dirigeantes et notamment des gouverneurs n’ont jamais été aussi importants. Ces postes seront repris par une nouvelle génération d’élites, plus corvéables et soumis aux injonctions. L’inertie du système reste un problème majeur, aussi deux hypothèses se présentent pour ce nouveau mandat : profitant de son statut quo et de l’augmentation du prix du baril de pétrole, Vladimir Poutine se maintiendra au pouvoir par l’immobilisme, ou bien prépare quelque chose pour son dernier mandat dont il met déjà en place les bases.

Julien VERCUEIL, Maître de conférence, CREE/INALCO – « État des lieux de la situation macro-économique russe »

La Russie connaît en 2017 une reprise après la crise de change de 2014, et on peut se demander si cette reprise sera dévastatrice comme celle de 1995, brillante comme celle de 1998 ou plutôt modérée comme celle de 2008, qui a permis une stabilisation. Les principaux partenaires de la Russie connaissent également depuis deux ans une reprise plus ou moins légère, ainsi qu’une hausse de la confiance et donc de la consommation. Conséquence directe, le prix le baril de pétrole a dépassé depuis quelques jours les 60 dollars (sachant que dans la configuration actuelle on peut évaluer le prix plancher d’un baril pour la Russie à 40$). L’appréciation du taux de change du rouble, fortement dépendant des prix du pétrole, a par conséquent été revue à la hausse et se trouve aujourd’hui à son niveau de mai/juin 2015 (en-dessous de 70 roubles pour 1 euro). Ces éléments combinés contribuent au maintien d’une désinflation depuis 12 à 18 mois, avec des taux d’inflation instantanée de 3% inédits en Russie. En revanche, cette désinflation a d’autres effets moins positifs. Ainsi au niveau du commerce extérieur la croissance des importations est plus rapide que celle des exportations, phénomène classique lié au redressement de la demande intérieure (des ménages et entreprises). Les deux premiers trimestres laissent apparaître une reprise de l’investissement, mais qui reste largement en dessous des niveaux pré-crise. La consommation finale des ménages augmente aussi, et ces deux éléments combinés contribuent à la croissance. Cependant, ces phénomènes interviennent alors que le revenu réel des ménages continue de diminuer, et donc se financent par la désépargne et l’emprunt. La croissance va se poursuivre de manière modérée, plus faible que son niveau d’après-2009, et est soumise à des risques extérieurs (prix des matières premières, stabilité de la région). Les politiques budgétaire et monétaire sont redevenues passives, on est en train de réduire les déficits au niveau fédéral (en 2018, le déficit devrait être à -1%). Les prévisions oscillent entre 1,7 et 2% pour 2017 et entre 1 et 2,1% pour 2018. Concernant la politique de substitution des importations, son succès reste conditionné à certains facteurs dont la dévaluation à 43% du rouble. La baisse du pouvoir d’achat des populations a favorisé la substitution des produits internationaux par des produits russes, charge au pouvoir de maintenir ce comportement. Il est difficile de parler de succès ou d’échec de la politique avec aussi peu de recul, en revanche, il existe bien un domaine où elle a porté ses fruits, les marchés publics. En effet, elle y a été associée à une politique visant à renationaliser les fournisseurs de l’administration, et a elle-même des effets secondaires (30% d’augmentation des coûts, baisse du nombre moyen d’entreprises qui soumissionnent, donc augmentation de leurs profits).

Arnaud KALIKA, Directeur du séminaire Russie au CNAM – « Les évolutions des structures de force »

Il faut se méfier de la fantasmagorie qui entoure les structures de force russes, et s’intéresser à la sémantique du terme siloviki. Ce terme a connu une évolution sémantique en trois étapes, il désignait d’abord les services secrets et l’ensemble des successeurs du KGB/GRU, puis s’est étendu à toute structure publique disposant du monopole de la violence légitime. Il a fini par désigner une caste politique spécifique, avec ses intérêts propres. Les services secrets ont connu une évolution institutionnelle extrêmement rapide, sans réelle rupture. Les deux branches ont toujours coexisté et jouissent d’un dynamisme propre. Eltsine avait essayé de les rassembler au sein d’une Agence fédérale de la sécurité devenue Ministère de la Sécurité. Cette situation aurait mal été acceptée, elle a donné lieu à un problème de loyauté vis-à-vis d’Eltsine, qui a décidé de dissoudre la structure en 1993 pour créer le FSK passé sous la tutelle du Ministère de l’Intérieur. Le FSK deviendra plus tard le FSB, disposant de prérogatives très importantes. Aujourd’hui, les rumeurs sur la création d’une garde nationale révèlent la priorité donnée au renforcement des pouvoirs du Ministère de l’Intérieur. Le GRU a beaucoup d’attributions aujourd’hui, il a sous sa coupe l’ensemble du réseau des attachés de défense, toutes les opérations de guerre électronique, la coopération militaro technique, les ordres de bataille… Les services secrets fonctionnent sur fond d’un traumatisme, celui de la Seconde Guerre mondiale, et donc visent à travailler sur l’anticipation et la surprise stratégique. Ces services sont en osmose avec l’ensemble des opérations sur le plan extérieur, politique, économique et culturel car ils sont d’une façon ou d’une autre contrôlés par les services secrets. On retrouve des structures de force dans treize ministères, finalement ces services constituent en eux-mêmes une élite, donc l’objectif à terme est d’être reconnue comme légitime et d’apparaître comme participant au développement du pays. Ils peuvent apparaître comme une élite fermée cherchant une fusion avec l’élite ouverte qui participe à la politique du pays. Le rôle des services secrets russes a été évoqué dans le scandale « Russia Gate », il faut garder à l’esprit que l’enquête est menée ouvertement dans l’objectif de détruire l’administration Trump, tout ce qui ira contre Trump deviendra un instrument pour les courants lui sont opposés. Il y a peu d’éléments de preuve sur les dossiers dont il est question car ils sont gardés confidentiels, il ne faut pas surévaluer le rôle de la Russie car on a souvent tendance à présenter Poutine comme un « faiseur de rois ».

120724-D-BW835-236
Michael Flynn, ancien conseiller de Trump ayant récemment accepté de témoigner contre le Président des Etats-Unis (Département de la Défense des Etats-Unis)

Céline BAYOU, Chercheuse associée au CREE-INALCO – « Kaliningrad : une île, un pont, un bastion »

En 1991, on présente la région de Kaliningrad comme une île détachée de la Russie et comme un territoire intéressant pour les relations entre Russie et Union européenne. La décennie de 1990 est difficile pour cette enclave, car elle est laissée de côté par le pouvoir, et son économie ne connaîtra de reprise en main qu’à partir de 1996, quand il a été envisagé d’en faire une zone spéciale. En avril 2016, on a supprimé ces privilèges qui coûtaient plus qu’ils ne rapportaient. Il y a désormais une volonté d’un écosystème différent, de faire de l’enclave un acteur économique en tant que tel. Si la région connaît un élan économique dans le domaine de la construction grâce à la Coupe du Monde, les mobilisations contre le pouvoir central ont causé une prise de conscience à Moscou : celle d’éviter une volonté séparatiste. Poutine a réussi à faire passer un temps l’idée de faire des relations UE-Kaliningrad un laboratoire des relations russo-européennes (accord de 2004 exemptant de taxes douanières les transits à travers le territoire lituanien). La Lituanie, dans un premier temps, a tenté d’inclure l’enclave dans une zone régionale pour éviter que sa situation socio-économique ne déstabilise les pays voisins. Cet accord a été interrompu en 2016 par la Pologne pour des raisons sécuritaires. Pour ne pas le remettre en place, le ministre de l’intérieur polonais invoque une détérioration de la situation (réarmement de Kaliningrad, nomination du gouverneur Zinitchev ancien membre du KGB). Les frontières sont désormais très contrôlées,. Les premier signaux de tension sont antérieurs à la crise de Crimée, déjà en 2013 le Livre Blanc de la sécurité en Pologne pointe du doigt le fait que Kaliningrad est le territoire le plus militarisé d’Europe (missiles Iskander). La crainte majeure des Etats de la région est le passage de Suwalki, une bande de terre plate composée de forêts et lacs et donc peu défendable, qui relie la Biélorussie à Kaliningrad le long de la frontière polono-lituanienne. La Russie, en cas d’attaque rapide, pourrait couper les Etats baltes du reste de l’OTAN avec un système de déni d’accès empêchant toute réponse. Les exercices Zapad 2017 ont donné lieu à un duel entre Russie et Lituanie dans ce contexte tendu. L’OTAN s’est engagé à renforcer ce flan et à déployer la présence avancée renforcée, ce qui est interprété du côté russe comme une rupture de l’accord de 1997.

 

Iskander Transport Loader 9T250
Transport de missiles Iskander (Copyright: CC BY-SA 4.0)

Comprendre, ce n’est pas légitimer, si on veut comprendre ce qui ne va pas dans les relations avec la Russie il est nécessaire d’adopter un point de vue neutre (Pascal Boniface)

Directeur du « Dialogue du Trianon » : Lors de sa visite à Versailles, Poutine a décidé avec Macron de développer les relations entre les sociétés civiles française et russe, et pour cela de créer un forum franco-russe intitulé « Dialogue de Trianon ». Actuellement, le projet en est à la mise en place de plateformes numériques et au développement de thèmes d’échanges (2018 – « La ville du futur »). Ces plateformes vont comprendre plusieurs volets : inventaire des coopérations franco-russes dans tous les domaines, appel au dialogue sur « La ville du futur » (villes jumelées, universités et grandes écoles, entreprises).

Table ronde 2 : « La Russie et le désordre mondial » – Modérateur : Arnaud KALIKA, Directeur du séminaire Russie au CNAM

Isabelle FACON, Maître de recherche, FRS – « Russie-UE : les enjeux de la relation vus de Moscou »

On est bien loin de la volonté du premier mandat de Poutine de coopération étendue avec l’Europe dans le domaine militaire et énergétique. A partir des années 2000, il est clair qu’on n’arrive pas à se mettre d’accord sur un partenariat stratégique, y compris sous Medvedev on remarque les divergences entre les parties sur la nature de ce partenariat. L’Union européenne est aussi de plus en plus vue comme une donneuse de leçons (critiques sur le recul de la démocratie, action extérieure d’exportation de normes et standards) mal acceptée en Russie, où la souveraineté et la non-ingérence sont importants. On fait face à une position du pouvoir russe en apparence paradoxale. D’un côté, il présente la vision d’une Union européenne évoquant le déclin du leadership occidental et la crise morale (crise grecque, montée des populismes, migrants, Brexit, Catalogne). Les experts du Club Valdaï parlent volontiers de la crise systémique dans laquelle l’UE se serait enfoncée après son élargissement à l’Est. D’un autre côté, il y a une forme de regret de voir l’Union européenne atone en tant qu’acteur stratégique : au début du XXIème siècle la Russie espérait une autonomisation de l’OTAN. Cette atonie ne la rend pas inaudible pour autant, pour la Russie son alignement sur les Etats-Unis présente des risques. On a beaucoup vu la situation ukrainienne comme une illustration de cet alignement. La Russie cherche à affaiblir l’Union européenne quand elle peut le faire tant qu’elle estimera la réciproque sans tenir compte de ses intérêts. Les sondages du Centre Levada permettent une comparaison sur le long terme. Ainsi, en décembre 2003, 72% des russes avaient un avis favorable sur l’Union européenne, contre 56% en septembre 2013, et 38% seulement en 2017. Au plus fort de la crise ukrainienne, on atteignait le taux le plus bas avec 19% d’avis favorables seulement. Mieux, en 2015 59% des personnes interrogées se disaient en désaccord avec le fait que la Russie est un pays européen. Ces fluctuations de l’opinion publique intègrent un discours officiel récurrent sur le positionnement Eurasiatique du pays. L’arrivée de Donald Trump change aussi la donne, le nouveau président américain n’a pas fait mystère du fait qu’il est partisan d’un moindre engagement en Europe. Les spécialistes des relations transatlantiques espèrent que les européens en tireront la conclusion qu’il faut améliorer les relations avec le voisin russe, et conserver une empreinte moindre des Etats-Unis en Europe. La question qui se pose est celle de la place qu’occupe l’Europe dans le grand projet Eurasiatique. Le développement du vecteur asiatique a sa logique propre, détachée des dynamiques anti-occidentales. Cela pourrait rendre les russes moins disponibles pour le dialogue avec l’Union européenne; en même temps on pourrait aboutir à une situation plus constructive dans laquelle la Russie développerait son statut de pont entre les deux continents.

zxoadqsojlnw2poopkas1oskqxvalyss
Présidents membres de l’Union économique eurasiatique en 2013, avant la sortie de l’Ukraine (service de presse du Président de la Fédération de Russie)

Mathieu BOULEGUE, Research fellow, Chatham House – « Russie-OTAN : un face à face renouvelé »

Les parties au dialogue ont l’air de accommoder d’un dialogue belliqueux et anxiogène auto-entretenu au bénéfice d’un OTAN qui a besoin de justifier son existence et de la Russie en recherche d’un ennemi extérieur. On peut lire la relation OTAN/Russie comme un jeu à trois bandes.

Un jeu de perceptions diamétralement opposées

Il y a un jeu de « malentendus mutuels assurés », d’une part l’OTAN ne souhaite pas offrir de garanties quant à son élargissement, d’autre part la Russie considère que ces garanties existent déjà mais que l’OTAN s’obstine à les trahir. La Russie adopte une logique manichéenne, elle part du principe que l’intervention en ex-Yougoslavie et la rupture morale du Sommet de Bucarest en 2008 étaient les « gouttes d’eau qui ont fait déborder le vase » d’une relation déjà compliquée. La crise ukrainienne n’a fait que révéler à quel point la pointe de l’iceberg était tranchante. L’OTAN se cantonne à une logique défensive, pour lutter contre ce qui est perçu comme une ingérence russe en Europe centrale de la part d’une Russie définie comme un arc d’instabilité et d’insécurité. Il y a donc un dilemme de sécurité, on s’en rend compte depuis 2014, mais qui va plus loin puisqu’on est incapable d’adopter un jeu à somme nulle dans un monde axé sur la coopération où le militaire est de plus en plus dilué.

Un jeu de dupes

Les deux parties entretiennent ainsi une culture du blâme, qui fait qu’on se complait dans cette montée de tensions qui permet de justifier pourcentages du PIB des Etats membres consacré à l’OTAN et les investissements militaires russes. Il n’y a aucun intérêt à forcer une coopération directe, l’intérêt consiste à entretenir un entre deux plus politique que militaire. Les russes ont su interpréter les anxiétés occidentales pour en jouer, le « cheval de Troie russe » en Biélorussie lors des exercices Zapad 2017 était simplement un moyen d’utiliser les données occidentales pour appuyer les arguments russes. La Russie a donc démontré qu’elle pouvait faire beaucoup avec peu de troupes, et que percer des bulles de déni d’accès aurait un coût élevé pour l’OTAN.

Jeu de somnambulisme

Entre Russie et OTAN, on voit se développer un potentiel d’erreur tactique de plus en plus important, ainsi qu’un syndrome d’infériorité défensive réciproque. La Russie s’intéresse notamment plus aux capacités militaires qu’aux intentions. Ce potentiel d’erreur commence à devenir problématique à partir du moment où toutes les discussions entre les parties n’engagent pas le moindre dialogue. Plus le potentiel tactique augmente, plus la capacité de dialogue diminue.seul objectif d’éviter le conflit. Plus le potentiel tactique invense, plus la capacité de dialogue diminue. Tant qu’on n’aura pas pris en compte le concept d’« ambitions militaires légitimes » de la Russie, on sera dans l’incapacité de créer ce dialogue. Les russes quant à eux souhaitent tester la cohérence de l’article 5 du Traité de l’Atlantique-Nord.

v, Ancien Ambassadeur de France en Russie, Directeur de recherche à l’IRIS – « Ukraine : la crise couve toujours »

Après quatre ans de crise en Ukraine, on commence à raisonner en termes stratégiques, alors que le début du conflit opposait des concepts moraux. Un regard plus analytique permet de peser les gains et les pertes des différentes parties. Du côté américain, l’objectif principal était lié à la doctrine Brzezinski du « Grand Echiquier », il consistait à arracher l’Ukraine à la Russie pour lui retirer son statut de puissance régionale (maîtrise du Heartland). Pour la Russie, les enjeux étaient plus complexes. Il s’agissait essentiellement de protéger les russes de l’étranger, et de défendre la base de Sébastopol. Plus généralement, il fallait éviter que l’Ukraine ne tombe dans l’orbite de l’OTAN. Ianoukovitch donnait satisfaction à la Russie, il a renouvelé le bail sur Sébastopol et fait passer une loi constitutionnelle de neutralité et une autre sur la langue russe. Avec son intervention, la Russie souhaitait encrer l’Ukraine dans le processus de reconstruction d’une zone d’influence russe à travers l’ensemble eurasiatique. Pour l’Union européenne, il s’agissait de s’attacher à l’Ukraine en termes commerciaux et de normes (soft power européen). Cette position officielle était cependant moins claire qu’il n’y paraît du fait de passagers clandestins, l’ensemble constitué par la Suède, les Pays baltes et la Pologne désireux de séparer l’Ukraine de la Russie. Enfin en Ukraine, il y avait un consensus à tous niveaux pour s’attacher à l’Union européenne et non à l’OTAN.

voa-crimea-simferopol-airport
Militaires sans plaques à Simferopol (Crimée) en 2014

En termes de gains et de pertes, les Etats-Unis sortent grand vainqueurs de la crise, l’Ukraine s’est arrachée à la Russie en développant une identité nationale beaucoup plus affirmée. L’Union européenne en revanche s’est affaiblie et divisée, surtout que son unité est conservée au prix d’un alignement sur les positions américaines. Un accord avec l’Ukraine a été signé, elle a donc réussi à développer un lien avec ce pays et donc à plus ou moins atteint ses objectifs. En revanche, c’est un échec sur le plan commercial puisqu’à cause des sanctions ses exportations vers le marché russe ont été réduites de 40%. C’est l’Allemagne qui en a le plus souffert, et la Chine qui y a le plus gagné. Pour la Russie, le bilan est mitigé. L’invasion de la Crimée a permis le maintien de Sébastopol dans sa sphère, ce qui assure la conservation de la Mer Noire comme espace géostratégique. De plus, le maintien du conflit du Donbass bloque le processus d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. D’autre part, la crise a favorisé l’émergence d’une identité nationale ukrainienne beaucoup plus homogène. Le départ de l’Ukraine de l’Union économique eurasiatique signe en quelque sorte le déclin de cette dernière. Enfin, une loi a été passée en Ukraine pour réduire l’enseignement de la langue russe dans les écoles ukrainiennes. Sur le plan économique, le bilan est également mitigé, si la substitution des importations permet un maintien au niveau commercial, les investissements étrangers sont à 10% de ce qu’ils étaient en 2013. Pour l’Ukraine, le bilan est encore difficile à établir, il est à peu près certain qu’elle ne sera ni un espace de transit, ni un Etat membre de l’Union européenne ou de l’OTAN.

Paradoxalement, toutes les parties ont perdu et gagné au change, donc le moment n’est pas défavorable à une solution. Les Etats-Unis, du fait de la politique étrangère de Trump et des sanctions contre les entreprises impliquées dans le projet Nord Stream 2, n’ont plus totalement la main sur l’Europe. L’enjeu est désormais de sortir du piège des accords de Minsk, où tout le monde s’est mis d’accord sauf les intéressés.

Aurélie BROS, Chercheuse indépendante, spécialiste des questions énergétiques russes – « Nord Stream 2, Turkstream, Force de Sibérie : tour d’horizon des grands projets de tubes russes »

Pendant longtemps, la Russie a exclusivement exporté sous forme gazeuse car c’était la solution la plus lucrative. Elle a par la suite envisagé de l’exporter sous forme liquide, avec un certain retard car des pays comme les Etats-Unis ont déjà beaucoup progressé avec cette technologie. En 2016, les gazoducs transportent toujours 80% des exportations russes, et le gouvernement et les entreprises veulent rééquilibrer cette situation. En termes de marchés, l’Europe est la destination principale du gaz russe, et si on parle beaucoup de la dépendance européenne au gaz russe le sentiment est réciproque, le marché européen est complexe du fait des différentes normes et législations contraignantes. De plus, le transit vers l’Union européenne passe par l’Ukraine, ce qui a donné lieu à des crises gazières multiples avec un point culminant en 2008/2009. Il serait donc intéressant pour la Russie d’ouvrir de nouveaux corridors, à travers la mer baltique pour accéder directement à l’Allemagne, et à travers la mer Noire vers la Turquie. Il semble pour autant compliqué d’interrompre totalement le transit à travers le territoire ukrainien, mais le contrat qui le régule a son terme au 31 décembre 2019. En 2020, on peut s’attendre à ce que 15 milliards de mètres cubes de gaz continuent de transiter via l’Ukraine, à l’échelle des exportations russes c’est une goutte d’eau. La Russie a également fait le choix d’étendre ses réseaux de gazoducs vers la Chine et de ne pas y exporter du gaz naturel liquéfié (GNL) parce que les terminaux de regazéification permettent à la Chine de mettre en concurrence plusieurs producteurs sur le « marché spot ». En revanche, un gazoduc implique un partenariat sur le long terme, et une possibilité pour le producteur de dicter les prix grâce à une concentration de l’offre qui limite la demande. Trois projets russes dans le domaine de l’énergie ont rencontré des difficultés.

Le projet « Force de Sibérie »

Il est déjà en construction, et d’ici la fin de la décennie sera en mesure d’exporter du gaz vers la Chine. Il aura fallu à Pékin et Moscou pas moins de 10 ans pour signer un accord contraignant, en définitive le tracé du gazoduc a été dicté par la Chine. En ce qui concerne le prix du gaz, on n’en a pas connaissance mais on sait que Gazprom a dû baisser les prix à la demande de la Chine.

Le projet « Altaï »

Il devait terminer sa course dans le Xinjiang, mais ne verra pas le jour. C’était le favori de Moscou, qui lui permettait de réaliser des économies d’échelle très importantes. Depuis 2015, la demande en énergie est beaucoup moins forte en Chine, et les autorités préfèrent diversifier leurs approvisionnements. La Russie dans ces négociations a une position de junior, loin de l’image renvoyée par les grands groupes gaziers et le Kremlin…

Le projet « Turkish Stream »

Ce projet se heurte à trois points de discorde :

  1. Sur le plan politique et juridique, il n’est pas en accord avec le droit de     l’Union européenne et le « troisième paquet énergie ».     Les actionnaires avaient obtenu des exemptions qu’ils justifiaient par le fait que c’est un gazoduc de production (directement relié au gisement de Chtokman dans la mer des Barents).
  2. Sur le plan économique, il y a du côté européen une crainte de cartellisation, en effet si Nord Stream 2 aboutissait après le Brexit Gazprom passerait de 31% à 35% des parts de marché en Union européenne. Il y a donc une crainte de voir Gazprom accéder à une condition où l’entreprise pourrait dicter les prix et bénéficier d’une rente monopolistique.
  3. Sur le plan sécuritaire, on a évoqué la volonté de certains pays de     couper les avantages stratégiques de la Russie. C’est un point dont l’impact a été exagéré au détriment du fait que le permafrost sur lequel les forages sont installés est en train de fondre, ce qui pourrait provoquer à terme des destructions de matériel.

La difficulté de mise en place de ces projets ne tient pas qu’aux résistances européenne et chinoise, elle a ses causes internes. Les autres entreprises gazières russes, notamment Rosneft, souhaitent également exporter et engagent un bras de fer avec Gazprom arbitré par l’Etat. Ironiquement, leurs arguments sont identiques à ceux des Etats européens (monopole, libéralisation du marché russe du gaz).

Igor DELANOË, Directeur-adjoint de l’Observatoire franco-russe – « Syrie, An III »

A l’issue de deux ans d’opération, la Russie a évité de s’embourber militairement, contrairement aux assertions des observateurs. En revanche, peut on parler de bourbier diplomatique ? Les premiers enjeux qui entrent en compte sont domestiques, on entre dans une période électorale et il s’agit de déterminer à quel point le dossier syrien peut mobiliser la population. Il y a en fait une lassitude en Russie à l’égard de ce dossier, le niveau d’intérêt est redevenu équivalent à ce qu’il étaient en septembre 2013, et en septembre 2017 une étude du Centre Levada montre que 40% des personnes interrogées souhaiteraient la mise en place d’un calendrier de démobilisation clair. Il est pourtant difficile de parler d’échec, le coût de 800 millions d’euros par an est assez faible compte tenu des dividendes géopolitiques de l’opération. Il y a pour autant fort à parier que le Kremlin va chercher à stabiliser la situation sans risques inutiles.

Militairement, on est entré dans une nouvelle phase de l’opération russe avec la déterritorialisation de l’Etat Islamique qui devrait avoir lieu d’ici fin 2017. Le but qui consistait à conquérir du territoire va toucher à sa fin. La Russie a sous-traité la gestion du problème des poches à la Turquie. On entre dans une phase où les forces loyalistes tiennent les deux tiers du territoire, et la maîtrise de ce territoire va être contestée par une insurrection qui risque de se développer sur les débris des groupes djihadistes (scénario irakien post-opération américaine). Les opérations en territoire désertique et semi désertique vont prendre le pas sur les opérations proprement militaires, et il y aura donc un reformatage de la voilure du contingent russe avec un rôle accru dévolu aux forces spéciales et hélicoptères par rapport aux troupes au sol et avions. Il ne faut pas s’attendre à un retrait massif du contingent russe, du fait des accords russo-syriens à Tartous et à la base aérienne de Hamimim. La Russie a les moyens de renvoyer du matériel sur la zone syrienne à tout moment, sauf dans la région d’Idlib devenue une « free fire zone ».

soukhoc3af_frappant_une_position_ennemie_en_syrie
Avion russe Soukhoï frappant une position ennemie en Syrie en 2015 (Ministère de la Défense de la Fédération de Russie)

Sur le plan des développements diplomatiques, la plateforme d’Astana co-parrainée par la Russie, la Turquie et l’Iran a vocation à développer des mécanismes tactiques sur le court terme. En revanche, les observateurs pendant que la Russie cherche à couler les négociations à Genève. Lors de la dernière session, l’entrée des Emirats, de l’Egypte et de la Jordanie, Etats arabes sunnites, diminuent le poids relatif de l’Iran et augmentent le multilatéralisme des négociations. Le 30 octobre, l’ordre du jour portait sur des échanges de prisonniers, avec le soucis de restaurer un dialogue politique à minima. Lors de la conférence de Waldheim, Poutine a développé son idée de congrès des peuples de Syrie regroupant 1500 représentants d’ethnies et de confessions différentes, issus de 33 groupes d’opposition, et de former une Assemblée Constituante. De nombreuses inconnues subsistent par ailleurs, notamment la question des régions de l’est du pays reprises par les kurdes mais qui risquent de percevoir leur présence comme une occupation à cause des différences religieuses et ethniques. La Russie n’a jamais participé à du nation building, et les Etats occidentaux n’ont pas une expérience énorme en la matière. On estime les dépenses à 250 milliards pour l’économie, et 250 milliards en béton, soit beaucoup plus que ce qu’une seule partie au conflit peut assumer. Désormais se déroulent des luttes d’influence, les zones contrôlées par l’opposition et les groupes djihadiste seront probablement celles où le pouvoir investira le moins. Dans ces luttes, l’argument russe pour augmenter son empreinte dans l’économie du pays consiste à parler du défi des réfugiés, les saoudiens, israéliens et l’oppositions syrienne y sont favorable car ils voient là un moyen de réduire la présence iranienne.

Nicolas Baudoin

Notes

  1. Guennadi Ziouganov est le Président du KPRF (parti communiste) depuis 1993. Après une défaite de justesse au second tour des élections présidentielles de 1996, le parti semble s’être stabilisé autour de 17% des voix depuis 2008. Vladimir Jirinovski est quant à lui le Président du LDPR (parti libéral-démocrate), formation politique nationaliste qui oscille entre 2% et 10% des voix depuis 1996. Ces deux partis sont souvent décrits comme des “partis satellites” de Russie Unie, destinés à créer une illusion d’opposition tout en alignant systématiquement leur vote sur celui de la majorité au Parlement.
  2. Alexeï Navalny est considéré comme la figure majeure de l’opposition en Russie depuis 2011. Organisateur de nombreuses manifestations, il s’est également présenté aux élections municipales de Moscou en 2013 contre le maire sortant Sergueï Sobianine, élections qu’il a perdu avec 30% des voix. La commission électorale centrale a annoncé en 2017 l’inéligibilité de Navalny à cause d’une condamnation à 5 ans de prison avec sursis prononcée dans le cadre d’une affaire de détournement de fonds très contestée.
Publicités

Une réflexion sur “Le rapport « Russie 2017 » de l’Observatoire franco-russe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s