La « rééducation » des minorités religieuses du Xinjiang : absorption du terrorisme ou dernière étape d’effacement d’une culture ?

Danses, sports et rires : c’est une clameur joyeuse qui se dégage de l’unique vidéo enregistrée au sein d’un camp de « rééducation » des populations musulmanes de la région chinoise du Xinjiang, mise en ligne il y a deux semaines par Hu Xijin[1]. Depuis un mois, l’existence prouvée de ces infrastructures fait frémir la communauté internationale et un tel enregistrement aurait dû soulager. Toutefois, cette vidéo pourrait ne pas refléter l’expérience quotidienne des détenus : Hu Xijin n’est autre que l’éditeur du Global Times, journal d’État aux mains du Parti communiste chinois (PCC). C’est ce même journal qui rapportait au mois d’octobre la parole officielle du gouvernement : « Les programmes d’éducation au Xinjiang améliorent les opportunités de vie des apprentis et des familles. » Si certaines autorités internationales ont réclamé, sans succès, l’autorisation de visiter elles-mêmes ces camps, nombre d’organisations et de think tanks ont lancé leurs propres recherches. 

C’est donc une bataille d’information que se livrent désormais gouvernement chinois et communautés de recherche internationales. Il semblerait néanmoins que ces camps, sous couvert de lutte contre le terrorisme, ne soient en réalité qu’une énième étape dans la politique de sinisation, de « colonisation », voire de suppression de la culture ouïgoure dans le Xinjiang, région clef de la stratégie économique chinoise.

Entre propagande et images satellite : des centres d’ « éducation » aux  allures de prison

Si depuis un an de nombreuses informations filtrent hors de Chine, ce n’est que récemment que l’existence d’une campagne massive d’internement et d’endoctrinement des populations musulmanes du nord-ouest de la Chine a été démontrée. En effet, le 10 septembre, l’organisation Human Rights Watch a présenté au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies un rapport[2] basé sur les témoignages édifiants de 58 anciens résidents de la région, parmi lesquels des ex-détenus. Ce document rapporte la preuve de nombreuses atteintes aux libertés de religion, d’expression, au droit à un procès équitable ou encore à la protection contre la torture au sein des camps. Un million d’individus, principalement ouïgours mais aussi kazakhs, y seraient détenus, contraints de délaisser leur langue turque au profit du mandarin, de réciter des louanges au PCC et des slogans tels que « la religion est dangereuse ». En bref, de prouver l’abandon de leurs traditions religieuses et culturelles. Beaucoup de témoins rapportent l’incarcération sans procès de plus de la moitié de leur famille depuis 2017, mais aussi la torture et même des décès au sein des camps.

Michelle Bachelet, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, a immédiatement exhorté les autorités chinoises à autoriser des inspecteurs à visiter les zones concernées.  Si les autorités n’ont pas acquiescé à cette demande, ces évènements ont eu des incidences immédiates.

D’une part, le gouvernement a finalement reconnu l’existence de ce système de rééducation destiné aux minorités musulmanes tout en lui donnant un cadre légal : l’objectif de la loi régionale « anti-extrémisme » révisée est désormais de « mettre en œuvre un enseignement idéologique de désextrémification (…) et de correction du comportement » afin de pouvoir renvoyer les bénéficiaires en société « éduqués » et « d’empêcher la diffusion des idées extrémistes ».

D’autre part, le rapport a encouragé de nombreuses recherches qui, en plus de corroborer le constat de Human Rights Watch, œuvrent à identifier la nature précise et l’évolution de ces infrastructures. Ainsi, selon une étude publiée jeudi dernier par l’ASPI, think tank Australien ayant fait correspondre différents documents de preuve avec des images satellite de localisations précises d’un échantillon de 28 camps, les infrastructures listées seraient punitives par nature, et s’apparenteraient davantage à des camps de prison qu’à de simples centres d’éducation.

Ces techniques ont d’abord permis à l’ASPI de se prononcer sur la vidéo de Hu Xijin, filmée dans un collège de Kashgar, ville à l’identité ouïgoure fortement marquée au sud du Xinjiang. Selon les experts, les terrains de sport colorés sur lesquels gambadent les détenus ne seraient qu’un ajout temporaire. Cette hypothèse se base sur l’aspect relevé et détaché des bords de terrain visibles à l’image, et semble être confirmée par les images satellites : les espaces colorés n’y apparaissent qu’au 10 octobre, soit deux semaines avant le partage de la vidéo. Tout concourt donc à suggérer une mise en scène, destinée à tarir les interrogations de la communauté internationale.

En outre, ces images satellite ont permis de repérer des fils barbelés, des murs renforcés ou encore des tours de contrôle. Les documents ayant trait au recrutement public ou au budget gouvernemental contribuent également à révéler le détail des constructions. Or ce qui frappe à la lecture du rapport est l’augmentation exponentielle de la taille des camps identifiés, de l’ordre de 465 % depuis 2016, avec un pic de croissance entre juillet et septembre 2018.

Si les chercheurs internationaux peinent à s’accorder sur le nombre de camps existant à travers la région, (entre 180 et 1200), ce rapport de l’ASPI présente un ensemble de données empiriques qui peignent indéniablement le portrait de « ce qui pourrait être le plus gros abus des droits de l’Homme depuis la purge post-Tiananmen de 1989 ».

L’enfermement des Ouïgours : la continuité d’une politique répressive « anti-terroriste »

Si la situation des minorités religieuses au Xinjiang a gagné ces derniers temps en visibilité sur la scène médiatique internationale, cette persécution est bien loin d’être une nouveauté. Elle prend ses racines dans l’intégration à la Chine du Turkestan oriental. Cette jeune république, proclamée cinq ans plus tôt à l’occasion d’une révolte de Ouïgours, de Kazakhs et de Mongols, est située à l’extrême nord-ouest de la Chine, passage clef des routes de la soie. Elle devient chinoise en 1949 en échange de la promesse d’une réelle autonomie administrative.

Or, depuis, le gouvernement chinois s’est appliqué sans relâche à mettre un frein aux tendances indépendantistes des minorités turcophones et majoritairement musulmanes du Xinjiang, notamment en poussant avec succès l’ethnie chinoise majoritaire Han à s’y installer. Si les Ouïgours représentaient à l’époque 90% de la population du Xinjiang, elle compte aujourd’hui pour moins de la moitié. La capitale de province, Urumqi, est quant à elle peuplée à 80% de Han.

Le ressentiment du peuple ouïgour, resté longtemps silencieux, a donné lieu à plusieurs affrontements dans les années 1990, et notamment à des manifestations violentes d’indépendantistes musulmans, puis à des attentats en contestation des mesures de répression de plus en plus violentes mises en place par le gouvernement de Pékin.

Cette dynamique de bannissement et de coercition, destiné en premier lieu à faire face aux velléités indépendantistes, a pris un nouveau tournant dans le climat de psychose de l’après 11-Septembre 2001. La pratique de l’islam sunnite modéré, jusqu’alors plus culturelle que politique, est de plus en plus contrôlée. Il semblerait alors, pour reprendre les mots du sinologue Rémi Castets, que c’est « le gouvernement chinois qui a généré lui-même le problème terroriste par des politiques extrêmement répressives ».

C’est ainsi que fuyant l’environnement hostile et les atteintes à leurs libertés fondamentales, une fraction de militants ouïgouristes s’est réfugiée dans certains pays frontaliers, notamment au Pakistan et en Afghanistan, et a réellement basculé dans le Djihadisme.

Puis c’est l’escalade : en 2008, le Parti Islamiste du Turkestan, regroupant divers mouvements séparatistes d’Asie centrale, menace la Chine de perpétrer des attentats sur son territoire. L’année suivante, des émeutes entre Hans et Ouïgours font plus d’une centaine de morts à Urumqi. Le pouvoir s’attaque alors, plus que jamais, à l’Islam : les mosquées sont fermées, le ramadan déconseillé.

Enfin, en mai 2014, un marché de la même ville, très fréquenté par l’ethnie majoritaire han, est cible d’un attentat à l’explosif. 31 personnes sont tuées. L’attaque est immédiatement imputée par Pékin à des « terroristes et des séparatistes » aspirant à « gâcher les bienfaits du développement chinois et de l’harmonie interethnique ».

Dès lors, Xi Jinping officialise alors une politique coup de poing de « lutte contre le terrorisme », conduisant à la systématisation des mesures de contrôle des minorités religieuses. La définition de l’acte terroriste est extrêmement extensive : des actes comme le refus de jouer au volley, la possession d’une tente, toute tentative de communication avec les ressortissants d’une liste de 26 pays, ou le refus de boire et de fumer deviennent le reflet d’un extrémisme religieux, et les autorités encouragent la délation.

Ce climat fait d’interdictions, couplé au développement de systèmes de collectes de données biométriques et de surveillance, allant jusqu’à l’introduction dans certaines familles de cadres du parti communiste, agit comme un rouleau-compresseur sur les sociétés turcophones du Xinjiang.

En effet, cette lutte du PCC n’a pas grande cohérence car elle jette dans le même sac les séparatistes et les extrémistes religieux, dans une logique générale d’anéantissement des spécificités ouïgoures. De plus en plus, les autorités chinoises considèrent cette minorité et particulièrement les intellectuels comme un obstacle majeur à la lutte contre le séparatisme et l’extrémisme religieux, « politiquement hypocrites et idéologiquement dangereux »[3]. De très nombreux professeurs d’université seraient conséquemment détenus en prison ou dans les camps de « rééducation » de la région.

C’est le cas de l’emblématique Ilham Tohti, dont l’emprisonnement à perpétuité pour « séparatisme » avait été critiqué par certains gouvernements occidentaux en 2014. Cette sentence est intervenue alors même que ce professeur de droit s’opposait catégoriquement au séparatisme, notamment en animant un site web promouvant le dialogue entre majorité Han et minorité turcophone.

Face à cette défiance, il n’y a qu’une option : celle de la prudence et du profil bas, pour concilier les exigences contradictoires entre deux cultures, deux mentalités.

Le Xinjiang : région clef dans la stratégie économique chinoise

Dans cette volonté croissante de contrôle, au-delà des motifs de sécurité et d’ordre, se glissent évidemment des moteurs cachés. Si la Chine s’affaire à conserver une forte emprise sur ce territoire, pourtant si éloigné de la capitale, c’est parce qu’il occupe une place cruciale dans les plans de développement économique futur de l’Empire du Milieu.

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Le Xinjiang, au nord-ouest du pays, est un passage clef pour les Nouvelles Routes de la Soie (SOURCE: Centre Français de Recherche sur le Renseignement)

C’est d’abord un puits de ressources fossiles et de métaux stratégiques utilisés dans la technologie chinoise de pointe, capital pour le dessein économique de la Chine. Mais c’est aussi par sa situation géographique éminente que le Xinjiang est au cœur des planifications chinoises : la région est frontalière de huit nations, au carrefour des routes hydrocarbures. Surtout, c’est la passerelle clef du chemin terrestre des « Nouvelles Routes de la Soie », un projet titanesque d’investissements chinois cher à Xi Jinping visant à relier l’Europe à l’Asie dont certains segments existent déjà.

Ainsi, après avoir axé son développement sur les villes orientales comme Shenzhen, la Chine a destiné la région de Kashgar à devenir la seconde zone de développement économique du pays.

Ces éléments rendent donc implacable la dynamique de dépossession des Ouïgours de leur territoire. La volonté de mettre Kashgar au cœur d’une nouvelle vague de développement économique entraîne un transfert massif de main d’œuvre et de capitaux ainsi qu’un développement économique et architectural typique de la Chine contemporaine qui ne laisse malheureusement pas de place aux traditions et à la culture des minorités ethniques.

Ironiquement, dans ce système de sinisation et d’uniformisation utilitaire du territoire, le gouvernement souhaite tout de même tirer profit de la manne touristique que représente cette culture « folklorique » et aménage des infrastructures pour faciliter les afflux de visiteurs. Pourtant les arts, l’architecture, la langue, les rituels, tous les vecteurs de transmission d’une histoire et d’une culture n’ont plus la place d’exister et la construction d’une identité ouïgoure moderne devient impossible.

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Pour contrer les velleités indépendantistes, le gouvernement chinois exige que des drapeaux de la République Populaire de Chine soient accrochés à chaque bâtiments de la rue d’Areya dans la vieille ville de Kashgar. SOURCE: DAVID STANLEY

Si la situation politique du Tibet revient régulièrement au devant de la scène médiatique, celle des Ouïgours au Xinjiang est trop souvent passée sous silence. On se souviendra de l’intervention de l’ancien Ministre des Affaires Étrangères français Bernard Kouchner (2007-2010) qui, appelé à s’exprimer au sujet des évènements de 2009, avait appelé ce peuple les « Yoghourts », révélant le manque de connaissances de certains dirigeants internationaux à leur sujet. Le nombre croissant de recherches qu’a suscité la confirmation de l’existence de ces camps amènera-t-il la communauté internationale à réagir ?  Alors qu’aujourd’hui, mardi 6 novembre, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies se réunit pour la première fois depuis 2013 autour de l’épineux dossier chinois, beaucoup d’experts restent sceptiques. Selon John Fischer de l’organisation Human Rights Watch, « pour des faits similaires dans un autre pays il ne serait absolument pas injustifié que des violations d’une telle ampleur déclenchent des appels à une commission d’enquête, une mission d’établissement des faits, un rapporteur spécial. Mais parce que c’est la Chine, les voix des États sont silencieuses. »[4]

L.D

 

[1] Vidéo d’un camp de Rééducation (Source : Hu Xijing, Global Times)  https://twitter.com/HuXijin_GT/status/1055013584806256644

[2] https://www.hrw.org/news/2018/09/10/interview-chinas-crackdown-turkic-muslims

[3] Propos retranscrits dans l’article « Turn in the Two-faced : The Plight of Uyghur Intellectuals » du magazine THE DIPLOMAT

[4] Propos rapportés par REUTERS

 

SOURCES:

Massive Crackdown in Muslim Region – Human Rights Watch

Mapping Xinjiang’s reeducation camp- Australian Strategic Policy Institute

China’s frontier of fear- ABC News- 01/11/2018

La Chine et la ville au XXI siècle – Jean-Paul Loubes 2015

The Diplomat 12/10/2018 : « Turn in the two faced : the plight of uyghur intellectuals »

Entre répression et Jihad, les Ouïgours pris au piège – Libération 24/02/2017

Human Rights Watch dénonce la campagne de répression des Ouïgours en Chine- Le Monde 12/09/2017

La Chine admet enfin qu’elle construit un nouvel archipel de camps de concentration- Médiapart 14/10/2018

Chine : un attentat fait 31 morts sur un marché au Xinjiang – AFP 22/05/2014

 

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