Faut-il payer les rançons des otages français ?

D’un point de vue moral et éthique, peut-on mettre un prix sur une vie humaine pour la récupérer ? On ne peut pas abandonner à un groupe terroriste des personnes dont la vie est en jeu, alors qu’il existe une solution financière (a priori simple) pour les sauver. Toutefois, il n’est pas éthique et moral de mettre un prix sur une vie humaine pour « l’échanger » comme un bien.

D’un point de vue politique, l’Etat peut-il assumer le fait de payer une rançon à des groupes terroristes ? Payer une rançon, c’est assumer la faiblesse de l’appareil étatique face à un groupe terroriste. C’est d’ailleurs pour cela que l’Etat ne parle pas de « rançon » mais de « contrepartie financière ». Cependant, payer la rançon permet à l’Etat de montrer qu’il assure son rôle de protecteur de chaque citoyen.

D’un point de vue opérationnel, payer une rançon ne met-il pas en danger d’autres citoyens et ne conforte-t-il pas les preneurs d’otage dans leur stratégie ?  Payer une rançon revient à jouer le jeu des terroristes. Si la France accepte de la payer une fois, il est probable aux yeux des terroristes qu’elle le refera si nécessaireLe sous-secrétaire d’Etat américain au terrorisme David Cohen en 2012, explique à ce sujet : « Payer les rançons amène à de nouveaux kidnappings, et de nouveaux kidnappings amènent à payer de nouvelles rançons. Nous devons trouver le moyen de briser ce cercle. Refuser de payer les rançons est le meilleur moyen de briser ce cercle. »

Payer, c’est également financer le terrorisme et le développement de la criminalité organisée. En 2012, Nasser al-Wuhayshi, émir d’al-Qaïda dans la péninsule arabique, affirme en effet : « Kidnapper des otages est devenu un butin facile, que je décrirais comme un commerce profitable et un trésor précieux. » Enfin, payer, c’est aussi mettre en danger la vie d’autres citoyens français, qui négocient sur le terrain les conditions d’échange de l’otage.

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Marseille (France), hôtel de ville, manifestations en faveur des 4 otages enlevés au Sahel le 16 septembre 2010 : Pierre Legrand, Marc Feret; Thierry Dol et Daniel Larribe
Date: Auteur: Philippe Alès.

Qui sont les otages français ?

Pour le gouvernement français, les otages sont des ressortissants français, envers lesquels la France a un devoir de protection et de sécurité[1]. Comme Nicolas Sarkozy avant lui, François Hollande a exprimé le refus de payer les rançons (concernant les otages enlevés sur le site d’Areva et Vinci au Niger en 2010) – mais cette position officielle ne semble pas suivie en réalité par le gouvernement… Aujourd’hui, Emmanuel Macron prend la même position concernant le dernier otage français, enlevé au Mali en décembre 2016. L’Europe, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie adhèrent officiellement à la même logique.

Pour une entreprise française : les otages sont des employés qui ne sont pas toujours de nationalité française. En réalité, la France ne fait pas de distinction pour la libération des otages. Ces entreprises françaises représentent la France sur le terrain en termes d’enjeux économiques et commerciaux. Paris se sentira donc tout autant concerné que pour une prise d’otage de touristes français dans la région. La négociation de la libération des otages enlevés au Niger a d’ailleurs bien pris en compte les otages togolais et malgaches avec eux. Les rançons payées ont effectivement inclus la libération des ces deux otages non français, libérés en même temps que le premier groupe d’otages français.

 

Les assurances Kidnap & Ransom

Afin de financer les rançons, des assurances « Kidnap & Ransom » sont prévues par les grandes entreprises opérant dans des régions où le risque de prise d’otage est très élevé – au Sahel et dans la Corne de l’Afrique, en Amérique centrale (40% du nombre de kidnappings), en Asie du Sud-Est (30%). En 2013, environ 20 000 enlèvements ont été recensés dans le monde, pour 30 000 en 2016. Cette très nette augmentation incite nécessairement au développement de ces assurances.

La conformité légale de la souscription à un contrat d’assurance K&R pose toutefois question. Au sein de l’Union européenne, le Portugal et l’Italie la jugent illégale au motif qu’elle favoriserait le développement de la criminalité organisée et participerait au financement du terrorisme. En effet, chaque rançon perçue représenterait 5 à 50% du financement total annuel d’un groupe terroriste, suivant la taille de ce groupe[2]. Les rançons constitueraient la principale ressource financière d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Le gouvernement américain estime qu’entre 2008 et 2014, le montant total des rançons payées aurait dépassé les 222 millions de dollars, dont plus de 58 millions par la France[4].

En France, l’assurance K&R n’est pas considérée comme illégale, mais la loi est très stricte vis-à-vis de toutes les activités assimilées au financement du terrorisme. Elle interdit ainsi « les contrats d’assurance dont l’objet est de garantir le paiement d’une rançon à Daech ; comme à toute entité terroriste […][3]. » D’abord contractées par les entreprises privées, les assurances K&R sont également souscrites par les journalistes, les personnels humanitaires et les voyageurs dans ces zones à risques. Cela souligne une déficience – et peut-être même un manque de volonté – de la part des Etats pour venir en aide aux otages.

 

L’ambiguïté de la position française – Cas de la prise d’otages au Niger en 2010

En 2010, lors de la prise d’otage de quatre Français (ainsi qu’un Togolais et un Malgache) sur un site d’Areva et Vinci au Niger par le groupe d’Abou Zeid[4], François Hollande a refusé de payer les rançons. Officiellement, Paris a laissé à Areva et Vinci la question du paiement via leur assurance K&R. Cependant, la France a imposé l’attente de son feu vert pour lancer la mission de négociation et de paiement de la rançon. D’où l’ambiguïté de la position française : Paris refuse de payer mais s’impose à la direction de la mission de libération (le négociateur était un ancien agent de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE)). La France se sert ainsi de la façade « entreprise privée » pour libérer ses otages sans s’impliquer frontalement. Elle aurait ainsi contribué au paiement de la rançon (20-25 millions d’euros pour les quatre Français.  Le New York Times évalue le montant total à 40,4 millions de dollars, soit environ 35,8 millions d’euros. 15 millions d’euros proviendraient donc de l’assurance K&R d’Areva et Vinci.

 

Les différentes stratégies étatiques – pas de solution miracle

Ouvertement opposée au paiement des rançons, la France essaie de passer par la manière forte. Ainsi, la France organise une mission de libéralisation de l’agent de la DGSE Denis Allex, capturé par les Shebabs [5] en Somalie en 2009. La mission a échoué et s’est soldée par la mort de deux agents de la DGSE et de l’otage lui-même.

Comme les Russes et les Anglais, les Etats-Unis s’opposent catégoriquement au paiement d’une rançon. En 2009, lors de la prise d’otage du capitaine Philips sur le porte-conteneur Maersk Alabama au large de la Somalie en 2009, Washington est parvenue à neutraliser les preneurs d’otage. Cependant, la stratégie américaine ne porte pas toujours ses fruits. En août 2014, l’Etat islamique décapite le journaliste américain James Foley, détenu en Syrie depuis novembre 2012. Le refus de payer les rançons est d’ailleurs beaucoup critiqué aux Etats-Unis. « L’exécution de Foley est la preuve la plus évidente dont les réponses très différentes des gouvernements américain et européens permettent de sauver les Européens mais peuvent condamner les Américains », estime le journaliste et ancien otage en Afghanistan David Rohde.

Le paiement d’une rançon est donc une question délicate – comme le démontrent les positions variables entre différents pays et même fluctuantes au sein d’un Etat. La multiplication des assurances K&R ne doit pas masquer le rôle-clé de l’Etat dans la libération d’un otage. Le fort retentissement médiatique qui résulte du paiement d’une rançon ou de la réussite ou de l’échec d’une mission de libération souligne les difficultés morale, politique et opérationnelle qui se cachent derrière une prise d’otage terroriste.

Aliénor Chéreau

 

Bibliographie

Callimachi Rukmini, « Paying ransoms, Europe bankrolls Qaeda terror », The New York Times, publié le 29 juillet 2014, consulté le 14 novembre 2018. [En ligne] URL : https://www.nytimes.com/2014/07/30/world/africa/ransoming-citizens-europe-becomes-al-qaedas-patron.html

Gadoullet Jean-Marc, Pelloli Matthieu, Agent secret, édition Robert Laffont, septembre 2016, 306 pages, pages 221 à 313.

Lecoy Romane, « Assurer les déplacements en zones sensibles : le cas des assurances Kidnap & Ransom », Sécurité et stratégie, 2018/2 (30), p. 48-52. URL : https://www.cairn.info/revue-securite-et-strategie-2018-2-page-48.htm 

Le Douaran Marie, « Otages : faut-il payer une rançon ? La Maison blanche balaie des doutes », L’Express, publié le 22 août 2014, consulté le 12 novembre 2018. [En ligne] URL : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/rancons-aux-terroristes-l-amerique-en-plein-doute_1569733.html 

 

Notes de bas de page

[1] « La République garantit à tous la sécurité des personnes et des biens. », Charte des droits et devoirs du citoyen français, Décret n° 2012-127 du 30 janvier 2012.

[2] FATF Report, Emerging Terrorist Financing Risks, October 2015, p. 18. URL : http://www.fatf-gafi.org/media/fatf/documents/reports/8 Emerging-Terrorist-Financing-Risks.pdf 

[3] Lutte contre le financement de Daech, Direction Générale du Trésor, paragraphe 6.1. URL : (https://www.tresor.economie.gouv.fr/Ressources/10858_lutte-contre-le-financement-de-daech

[4] Abou Zeid (1965-2013) est un djihadiste algérien, émir de la katiba Tarik Ibn Zyiad du Groupe salafiste pour la prédication et le combat puis d’AQMI.

[5] Harakat al-Chabab al-Moudjahidin, ou “mouvement des jeunes combattants” en arabe, est un groupe terroriste islamiste somalien d’idéologie salafiste djihadiste créé en 2006 lors de l’invasion éthiopienne. Ses membres sont appelés shebas ou chebabs.

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