L’Insoutenable légèreté de l’être: un tableau de l’histoire tchécoslovaque par Milan Kundera ?

L’Insoutenable légèreté de l’être, roman publié en 1984, a très souvent été analysé sous un angle philosophique et littéraire : Milan Kundera lui-même se défend d’y dénoncer une réalité historique. Toutefois, il plonge ses personnages dans une histoire inspirée de la sienne, dans un contexte qu’il a connu, qui a marqué l’histoire tchécoslovaque et qu’il est intéressant d’analyser.

« Milan Kundera est né en Tchécoslovaquie en 1929. En 1975, il s’installe en France. » Telle est la seule biographie que ce dernier accepte de faire figurer dans ses œuvres. Malgré cette réticence d’aborder ses œuvres sous le prisme de sa vie, il s’en inspire largement dans son écriture. Milan Kundera est donc né à Brno, en Moravie, en Tchécoslovaquie, le 1er avril 1929. C’est un écrivain et essayiste tchèque, naturalisé français. L’art et la culture ont très vite pris une place importante dans sa vie, notamment parce que son père était un très grand musicien. Pendant ses études, il est un communiste convaincu et entre au Parti en 1947. Il en est exclu en 1950, puis réintégré en 1956 avant d’en être une nouvelle fois exclu en 1970, à la suite de ses prises de positions de 1967 (1), que ce soit lors du Congrès de l’Union des écrivains ou suite à la publication de La Plaisanterie. Il exerce d’abord son talent en poésie puis, dans les années 1950, fait la découverte de la prose et abandonne le lyrisme, sa « préhistoire«  (2) , à savoir la poésie et la musique.

Dans les années 1960, il prend part à un vaste mouvement littéraire, philosophique et culturel qui marque l’un des âges d’or de la culture à Prague. Ce courant s’ouvre sur l’Occident, et contribue à une modernisation des idées et de la culture. Il dira plus tard à propos de cette période que « malgré le système de Novotny, existait une liberté relativement assez grande que les Occidentaux ne savent pas assez bien comprendre […] Après l’invasion russe, pratiquement toute la culture tchèque a été gommée. À cette époque-là je reste encore au pays, j’écris La Valse aux adieux et La vie est ailleurs mais après l’invasion russe, je ne pouvais plus publier, mais même, tous les livres que j’ai écrit étaient écartés des bibliothèques privées, mais aussi des bibliothèques publiques. J’avais l’impression que je n’existais plus. (3) » D’écrivain de premier plan, Milan Kundera devient du jour au lendemain un inconnu, un étranger. Il se retire à la campagne et écrit. En 1975, il émigre en France avec sa femme, grâce à l’aide de ses amis dont Claude Gallimard, directeur des éditions du même nom. Il devient professeur de littérature comparée à l’Université de Rennes. En 1979, il est déchu de sa nationalité tchécoslovaque avant d’être naturalisé français en 1981. Pour Milan Kundera, une fois sa patrie quittée, son œuvre est terminée : il est « libéré de la littérature, libéré de la politique (4) ». Le premier titre de La Valse aux adieux était d’ailleurs « Épilogue ».

Lors de son arrivée en France, il est considéré comme un dissident face au régime communiste, mais assez vite, il décide de se défaire de ce rôle qui, selon lui, enferme ses œuvres dans une lecture à la lumière de sa vie et de l’actualité. Lui qui, pourtant, ne veut pas faire le « faire le mélodrame de sa vie ». Il ne souhaite plus que ses œuvres soient lues comme des œuvres de dénonciation politique, à l’image de celles de Soljenitsyne (5). C’est avec la chute de l’URSS que son œuvre est libérée de cette lecture politique et qu’il  s’affirme en tant qu’essayiste majeur, voulant élargir la géographie et l’histoire du roman à l’Europe centrale.

L’insoutenable légèreté de l’être dans l’œuvre de Kundera

L’œuvre de Milan Kundera est dense et l’on peut la diviser en quatre grandes périodes. Premièrement, ce qu’il appelle lui-même la « Préhistoire », dans les années 1950, durant lesquelles il écrit des recueils de poèmes lyriques. Puis celle où il vit en Tchécoslovaquie et écrit en Tchèque. Le Printemps de Prague en 1968 marque la fin de cette période et la fin de ce que François Ricard appelle « la période tchèque » (6) durant laquelle il écrit sept romans, et le début de la « période française ». La troisième période, se déroule dans les années 1980. À ce moment, Kundera vit en France, mais continue à écrire dans sa langue natale. En 1984 il publie notamment L’insoutenable légèreté de l’être. C’est à ce moment-là qu’il décide de traduire tous ses textes en français, afin de garder l’authenticité de son écriture. L’insoutenable légèreté de l’être est à la fois un roman et un essai dans la mesure où la réflexion est intégrée à la narration. Enfin, à partir des années 1990, il entre dans une quatrième période, lors de laquelle il change de langue de rédaction et écrit directement en Français. C’est une période durant laquelle il rédige beaucoup d’essais, mais aussi des romans qu’il nomme « de la fugue », c’est-à-dire plus courts.

L’insoutenable légèreté de l’être s’inscrit dans plusieurs dimensions du projet littéraire de Kundera. Premièrement, ce roman reflète la volonté de l’auteur d’interroger la situation existentielle de l’homme : le roman apparaît comme « une sonde existentielle (7) ». Les personnages sont des ego expérimentaux qui permettent d’explorer la complexité des individus. Le livre est écrit en Tchèque mais publié d’abord en Français. Le roman eut un succès planétaire : Kundera fut reconnu comme « un auteur mondial (8)» et put mettre en valeur la littérature d’Europe centrale. Cette région occupe une place majeure dans l’œuvre de l’auteur, et c’est avec  L’insoutenable légèreté de l’être qu’il a réellement pu la faire découvrir au reste du monde. Selon Kundera, l’Europe centrale appartient à l’Europe de l’Ouest et a quelque chose à lui offrir, seulement, cette dernière a tendance à l’oublier. Par sa littérature, l’auteur tente de redonner une place à la culture d’Europe centrale au sein de la culture européenne.

« En Tchécoslovaquie je me sentais très cosmopolite. Maintenant, quand je suis en France, au contraire, je ne me sens pas très Tchécoslovaque. Je me sens de l’Europe centrale. […] Un des clichés très idiots, c’est la notion de l’Europe de l’Est. Je déteste cette notion. Naturellement cette notion de l’Europe de l’Est a un certain sens du point de vue politique. C’est incontestable que depuis 1945 l’Europe est divisée. Mais du point de vue culturel, la notion de l’Europe de l’Est n’a aucun contenu. […] L’Europe centrale a vraiment une très grande tradition spécifique qui a fait naître toute la musique européenne par exemple […] et surtout une très grande génération d’écrivains qui est peut-être la plus importante pour la littérature européenne, c’est la génération de Franz Kafka. (9) »

L’événement qui bouleverse les personnages de son livre est aussi celui qui a bouleversé sa vie et marqué une rupture dans son œuvre. Milan Kundera ne parle pas de lui dans L’insoutenable légèreté de l’être, mais s’en inspire largement pour créer son histoire. Il ne se fait pas porte-parole d’une dénonciation : « il est romancier et seulement romancier (10) ». Lors de la remise du Prix Jérusalem en 1985 pour ce livre, il explicite cette volonté : « en se prêtant au rôle de personnalité publique, le romancier met en danger son œuvre, qui risque d’être considéré comme un simple appendice de ses gestes, de ses déclarations, de ses prises de position. Or non seulement le romancier n’est le porte-parole de personne, mais j’irais jusqu’à dire qu’il n’est même pas le porte-parole de ses propres idées.(11) »

L’oeuvre et le contexte historique

L’insoutenable légèreté de l’être doit donc s’étudier indépendamment du contexte historique dans lequel il a été écrit. Cependant, si l’auteur n’a pas voulu dénoncer une réalité historique à travers son récit, il plonge néanmoins ses personnages dans une histoire inspirée de la sienne, dans un contexte qu’il a connu, qui a marqué l’histoire tchécoslovaque et qu’il est intéressant d’analyser.

Le récit tourne autour de quatre personnages principaux : Tomas, Tereza, Sabina et Franz. L’intrigue se déroule dans les années 1960-1970, à Prague puis dans divers lieux d’Europe. L’histoire commence à Prague, peu avant le Printemps de Prague et l’invasion soviétique de 1968, mais la politique n’est qu’une toile de fond de l’œuvre. Le roman est divisé en sept parties : les parties 1, 2, 4 et 5 retracent l’histoire de Tereza et Tomas, les parties 3 et 6, celles de Sabina et de son amant Franz et la dernière est consacrée à Karénine.

L’invasion russe du 20 et 21 août 1968, qui marque un tournant dans l’histoire tchécoslovaque, est évoquée à partir du chapitre 12. Cette invasion est une réaction au Printemps de Prague et aux réformes de libéralisation politique engagée par Dubcek, alors Premier Secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque. L’état d’esprit de la population est incarné par celui des personnages. C’est la fin de l’ère glorieuse de la Tchécoslovaquie qui, à partir de l’invasion russe, est écrasée sous le poids du conquérant. Opposés à la culture tchécoslovaque, les soviétiques, dont « Brejnev et son armée », sont comparés à des « clowns illettrés (12) ». C’est un événement qui va bouleverser le quotidien des personnages et de leur pays : « La Bohème devait s’incliner devant le conquérant. Elle allait à tout jamais bégayer, bafouiller, chercher son souffle comme Alexandre Dubcek. La fête était finie. On entrait dans le quotidien de l’humiliation. » Le roman atteste d’une réalité : il témoigne de faits tels que la peur ambiante suite à l’arrestation des chefs d’État tchèques, qui furent torturés et séquestrés. À la suite de ces évènements, Tomas et Tereza émigrent en Suisse. À première vue, ce départ est « définitif (13)» : « les frontières entre la Bohême et le reste du monde n’étaient plus ouvertes ». Le pays se ferme sous le joug soviétique. En Bohême, les politiques ont peur du peuple : « les autres communistes […] redoutaient que le peuple en colère ne les fît passer en jugement (14) ».

C’est le quotidien des Tchécoslovaques sous la domination russe qui est évoqué à travers celui de Tereza et Tomas après leur retour à Prague. On parle « d’avions russes [qui] volaient la nuit (15) », des écoutes, de la surveillance, de la résistance, de la violence, de la mort.

Un autre aspect est significatif du contexte de l’époque et très bien raconté par les personnages : l’incompréhension et le flou qui entourent la perception de l’étranger sur de la situation en Tchécoslovaquie. Tereza, lors de l’invasion, s’empresse de donner ses pellicules à des journalistes étrangers ; elle veut témoigner de la situation, « préserver pour l’avenir lointain l’image du viol », car c’est « la seule chose qu’on pouvait encore faire (16) ». Le récit de son émigration à Zurich montre que, pour les Occidentaux, le Printemps de Prague est un événement bref, terminé, alors qu’à « Prague, rien n’est fini ! (17) ». Il y a une différence flagrante de perception due à la fermeture du pays et à la censure. Sabina aussi fait face à une divergence dans les points de vue : on s’étonne en France de son inaction face à l’occupation de son pays.

Aussi, Kundera décrit la situation des intellectuels et parle de la censure. Sabina déjà incarne cette dimension : c’est une artiste tchèque qui a fui en Suisse après l’invasion, comme Tomas et Tereza. Ces derniers, à leur retour, font le constat d’un pays qui a perdu sa culture, son identité. Ils partent à la campagne, et découvrent que la Bohême a été soviétisée : « Une station thermale de Bohême était ainsi devenue du jour au lendemain une petite Russie imaginaire, et Tereza constatait que le passé qu’ils étaient venus chercher ici leur était confisqué (18) ». En effet, les Tchèques, dans leur résistance contre les Russes, avaient décidé de supprimer les noms de rue du pays, afin que ces derniers ne puissent plus se repérer : « le pays était devenu anonyme en une nuit ». En retour, ces derniers renommèrent les rues avec les noms d’illustres Russes. À cet égard, le personnage de Tomas est significatif. Il écrit un article sur un groupe de communistes qui s’était tourné contre d’autres de leurs camarades en les accusant de divers maux. Dans cet article, Tomas les compare à Oedipe, qui se retourne contre son père, à l’image de ces communistes, qui selon lui, se sont retournés contre leur patrie. La publication de cet article lui vaut de perdre son travail de médecin et de s’exiler dans la campagne tchèque, où il finit sa vie. Il refuse de renoncer à son article et conserve son intégrité, en résistant à la pression. Cette fuite, c’est aussi celle de Kundera.

Enfin, à travers ce livre, se dessine ce qu’on peut interpréter comme une analyse des mouvements totalitaires à travers l’étude du « kitsch » par Sabina. L’année de publication du roman est significative à cet égard : 1984. C’est un clin d’œil à George Orwell qui dans 1984, dénonçait déjà les régimes totalitaires. Sabina dénonce le kitsch communiste qui cache la laideur du mouvement : c’est à la fois un idéal esthétique pour les hommes et un idéal esthétique pour le Parti, qui lui permet de se mettre en scène.  Dans un régime totalitaire « tout ce qui porte atteinte au kitsch est banni », comme l’individualisme ou le scepticisme : « toutes les réponses sont données d’avances et excluent toute question nouvelle » et il a pour adversaire « l’homme qui interroge (19) », l’intellectuel par exemple.

Conclusion

Plus qu’un simple roman, L’insoutenable légèreté de l’être est une expérience. Le roman agit « comme une sonde existentielle ». Milan Kundera ne juge pas ses personnages, il se projette en eux : ce sont des ego, des moi expérimentaux. Les personnages interrogent chacun des aspects de l’existence et incarnent des possibilités qui se révèlent au lecteur. Ce dernier peut s’identifier aux personnages sans être jugé par l’auteur, qui réfléchit sur lui-même. 

Il réfléchit sur l’amour, la sexualité, le corps, la liberté, mais aussi sur l’existence. Ce roman est un essai philosophique avec une réflexion sur l’éternel retour nietzschéen, l’éros, la division de l’univers parménidienne… Tout est opposition dans ce roman : la légèreté qu’incarnent Tomas et Sabina s’oppose à la lourdeur de Franz et Tereza, sur qui l’amour s’est abattu comme un fardeau. L’Europe de l’Ouest représentée par Franz, s’oppose à l’Europe centrale, représentée par les autres.

Enfin, cette oeuvre incarne la vision du roman que Kundera développera plus tard dans ses essais. En posant comme toile de fond la Tchécoslovaquie, qui ne quitte pas les personnages, même lorsqu’ils n’y sont physiquement plus, il redonne une place privilégiée à la littérature et à la culture d’Europe centrale qui, au moment où il écrit, subissent la censure soviétique.

Les analyses philosophiques et politiques abondent à propos du roman, mais il est intéressant de le lire comme un témoignage d’une époque, de l’esprit d’un peuple, et non pas comme une dénonciation.

Chloé Laurent

Références :

(1) https://www.monde-diplomatique.fr/2009/04/SCARPETTA/17022

(2) Nom donné par Milan Kundera à la partie consacrée aux poèmes dans la Pléiade.

(3) Transcription d’un entretien de Milan Kundera avec François Nourissier, en 1980

(4) Épisode du 5/12/18, « Milan Kundera : La situation « existentielle » de Kundera » de la Compagnie des auteurs (France culture) de Matthieu Garrigou-Lagrange. (Invité : François Ricard, essayiste canadien, préfacier de Kundera) https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/milan-kundera-14-la-situation-existentielle-de-kundera

(5) https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec-alexandre-soljenitsyne/soljenitsyne-lecrivain

(6) Voir note 4

(7) Voir note 4

(8) Voir note 5

(9) Transcription d’un entretien de Milan Kundera avec Viviane Forrester, 1976

(10) Discours du prix de Jérusalem de Milan Kundera, 1985

(11) Discours du prix de Jérusalem de Milan Kundera, 1985

(12) Page 45 – Partie I, Chapitre 12 – L’insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera (Folio- éd. Gallimard)

(13) Page 50 – Partie I, Chapitre 14

(14) Page 265 – Partie V, Chapitre 2

(15) Page 57 – Partie I, Chapitre 17

(16) Page 105 – Partie I, Chapitre 23

(17) Page 107 – Partie I, Chapitre 24

(18) Page 249 – Partie IV, Chapitre 25

(19) Page 377 – Partie VI, Chapitre 11

 

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