Assurer sa sécurité alimentaire, une urgence face au changement climatique

Face à l’urgence que représente le changement climatique et afin de pouvoir assurer leur  sécurité alimentaire dans un contexte démographique de plus en plus critique, certains pays n’hésitent plus à prendre la terre en otage pour nourrir la planète.

L’accaparement des terres n’est pas un phénomène nouveau. Il était déjà présent au XIXème siècle en Amérique centrale, lorsque l’entreprise étasunienne United Fruit Company mettait en place avec l’aide de son gouvernement des républiques bananières afin de s’assurer un monopole sur la production des fruits. Cependant, ce phénomène s’est développé et accru avec le temps notamment suite à la crise alimentaire survenue en 2007-2008. La notion d’accaparement des terres renvoie à l’acquisition, par des acteurs publics ou privés, étrangers ou nationaux, de droits sur de grandes surfaces de terres arables en vue d’y développer une agriculture de type industrielle pour y produire des denrées alimentaires ou des agro-carburants destinés à l’exportation. La pratique s’est aussi transformée puisque, depuis 2008, ce ne sont plus seulement les acteurs privés qui investissent mais directement les Etats. Ces investissements ne sont pas sans effets ; s’ils permettent à certains pays de conforter leur sécurité alimentaire, ils compromettent celle des pays hôtes. Aussi, il existe un effet néfaste sur l’environnement et sur les populations locales spoliées de leurs terres. Bien qu’encore très marginales, des alternatives visant à faire émerger une prise de conscience et à changer les habitudes des individus ont vu le jour.

Des investissements nombreux et en augmentation

De nombreux pays investissent dans les terres étrangères. Les trois premiers investisseurs en 2014 étaient la Chine, les États-Unis et le Royaume-Uni. Toutefois, un commerce sud-sud tend à se développer progressivement. Le Brésil par exemple, est un cas intéressant car c’est un pays qui loue ses terres aux investisseurs étrangers tout en investissant dans d’autres pays. Les locations sont d’une durée variable pouvant aller de 25 à 99 ans. Même si les Etats ont rejoint les acteurs privés sur le marché de la terre, ces derniers y restent néanmoins les plus nombreux : ils représentent 90% des investisseurs tandis que les Etats ne représentent que 10%. Acteurs publics et privés se rejoignent néanmoins pour rejeter le terme d’accaparement des terres, lui préférant celui d’investissement foncier, une tentative de montrer le côté positif de leur action.

Les pays ciblés par ces investissements sont eux aussi de plusieurs types. On distingue les pays ayant besoin de développer leurs infrastructures (routières par exemple) tout en bénéficiant de l’apport d’un savoir faire, pour in fine relancer leur économie locale. D’autres louent leur terres car ils n’ont pas les moyens de les exploiter eux mêmes. On estime ainsi que seulement 40% des terres arables de la planète sont exploitées aujourd’hui et en ce qui concerne l’Afrique plus précisément, 50% des terres arables y sont inexploitées ce qui représente une mine d’or pour les investisseurs étrangers désireux bien sûr de faire des profits. En 2018 selon l’agence Land Matrix, 49 millions d’hectares ont été accaparés dans le monde.

Ces investissements, toutefois, ne sont pas uniquement justifiés par le développement d’exploitations agricoles. Les ressources minières de ces terres sont également très prisées. Ainsi, sous l’effet de cette exploitation, le pays hôte se vide de ses ressources : on parle de pillage. Les terres servent surtout pour la culture de plantes destinées à produire par la suite des agro-carburants ou des ressources alimentaires. Enfin, certaines parcelles sont utilisées pour la production alimentaire destinée au bétail. La répartition est inégale. Sur 100 ha par exemple, plus du tiers est destiné à la production d’agro-carburants. Même si ces combustibles sont présentés comme moins polluants que les énergies fossiles, il convient toutefois de prendre en compte l’impact de la culture des céréales sur l’environnement. Par ailleurs les cultures destinées à l’industrie comme le coton consomment énormément d’eau, et aggravent donc le pillage des ressources du pays hôte.

Un phénomène créateur de problèmes sociaux et environnementaux

L’accaparement des terres est considéré par certains comme une adaptation au changement climatique. Toutefois, il ne rentre pas dans le cadre d’un développement durable car il néglige à la fois le pilier social et le pilier environnemental.

Dans les pays où le droit coutumier prédomine en terme d’exploitation agricole et où il n’existe pas vraiment de titre administratif conférant au paysan le droit exclusif de cultiver sa terre, ces derniers sont spoliés par les gouvernements qui louent leurs parcelles aux investisseurs privés. Ces acteurs n’emploient que peu de locaux ce qui les contraint à l’exil. Ce phénomène est également accentué par l’appropriation par les groupes privés des ressources en eau, tandis que leurs investissements entraînent une augmentation des prix du foncier. Face à ces changements, les populations locales ont du mal à s’adapter. Si certains trouvent tout de même le moyen d’être embauchés, rares sont les femmes qui y arrivent en raison de leur efficacité jugée moindre. L’effet de la mécanisation de ces exploitations est double : elle provoque d’abord du chômage car les investisseurs se passent de la main d’oeuvre locale, mais elle signe également la fin des systèmes de cultures traditionnels. Ainsi,  le gouvernement éthiopien a rendu accessibles 3,6 millions d’hectares en utilisant la violence et l’intimidation auprès des paysans locaux.

Outre la spoliation des terres, le réel problème qui se pose également est celui du flou juridique qui entoure toutes ces pratiques d’accaparement entre gouvernements et puissants acteurs privés. Dans la plupart des cas, les Etats ont tendance à protéger les investisseurs au détriment des locaux, ce qui est une pratique contraire à l’article 3 de la Charte des Nations-Unies qui dispose que les gouvernements doivent protéger les individus relevant de leur juridiction, y compris les autochtones auxquels ils doivent garantir un accès aux ressources dont ils ont besoin. Face à ces groupes puissants les populations locales peinent à s’organiser et à mener des actions concrètes. Toujours en Ethiopie dans la région de Gambella, une association paysanne appelle à l’interdiction de tout achat de terre agricole appartenant à des communautés rurales tant que ne sont pas mis en place les moyens de garantir à toute la population une sécurité alimentaire durable. Le gouvernement Éthiopien fait d’ailleurs parti des pays qui ont décidé de réduire petit à petit le nombre d’hectares soumis à la location.

Savoir si l’accaparement des terres est une solution est bien entendu une question très polémique. Pour Fred Pearce, qui publie en 2012 l’ouvrage The Land Grabbers : the New Fight over Who Owns the Earth, l’accaparement des terres fait plus de dégâts sur les populations locales que le changement climatique. Face à cet avis qui tend à dénoncer l’impact des investisseurs négligeant le pilier social dans ces régions, d’autres comme Sheikh Mohammed Ali Al Amoudi, patron de la Saudi Star, un grand groupe ayant énormément investi en Ethiopie, vont jusqu’à dire que « L’accaparement des terres ne nuit en rien à l’environnement ou aux communautés locales » (1). C’est aux gouvernements qu’il revient de trouver un juste milieu entre les investissements étrangers et le bien-être de leur population.

Enfin, l’accaparement des terres représente un risque géostratégique pour les États qui louent leurs terres. En effet, c’est une perte de souveraineté temporaire sur d’immenses portions de territoires pouvant ainsi mettre en danger la sécurité alimentaire du pays hôte. Paradoxalement, on remarque que les pays qui louent leurs terres aux entreprises étrangères sont souvent ceux qui bénéficient en même temps des aides financières et alimentaires internationales.

En plus de détruire les organisations paysannes, l’accaparement des terres a aussi un effet néfaste sur l’environnement. Au delà de la mécanisation de l’agriculture, les exploitants utilisent aussi massivement les pesticides. De plus, comme les terres ne sont que louées, les investisseurs veulent en tirer la meilleure rentabilité, quitte pour cela à épuiser les sols sans pratiquer la jachère (2). Enfin, avec ces exploitations, on retrouve finalement les mêmes problèmes qu’ailleurs, à savoir la déforestation pour étendre les zones cultivables, une pollution des sols en profondeur due à l’utilisation massive des engrais chimiques, et un appauvrissement des ressources locales à cause de ce que l’on nomme le colonialisme aquifère.

D’autres logiques pour assurer la sécurité alimentaire

L’accaparement des terres est certes assez répandu mais les Etats ont d’autres moyens pour assurer leur sécurité alimentaire. De nouvelles pratiques se développent même si elles restent assez marginales. D’ici 2050 manger de la viande sera de plus en plus cher, ce qui favorise l’émergence d’alternatives. L’une d’elle consiste à se nourrir d’insectes. En effet, c’est une source de protéine importante que consomment déjà plus de deux milliards d’individus dans le monde et qui pourraient être la solution pour nous permettre d’avoir une alimentation variée. Le vrai enjeu est ici. Les experts s’accordent à dire que nous ne manquerons pas d’aliments pour nourrir la planète, un problème se pose néanmoins en terme de variété de notre l’alimentation et des carences qui en résulteraient. Dans les nouvelles pratiques alimentaires qui se développent, on peut aussi parler du véganisme, pratique assez répandue et déjà très popularisée. Cela consiste à exclure toute consommation ou utilisation de produits issus d’animaux. La popularité du mouvement pousse les grands groupes à revoir leur production afin de ne pas ternir leur image. Ainsi certains essayent de trouver un substitut au cuir, et d’autres tentent par exemple de créer des produits laitiers sans lait. Ce sont des exemples parmi d’autres mais qui peuvent néanmoins être analysés comme les prémices d’une révolution de nos habitudes alimentaires.

Il ne faut pas non plus négliger  l’essor de l’agriculture urbaine qui certes ne suffira pas pour nourrir la planète, mais procure aux individus habitant en ville une certaine autonomie alimentaire dont ils peuvent profiter dès l’arrivée du printemps. Enfin, l’agriculture verticale se développe elle aussi de plus en plus. Véritable gain de place et très productive, ce type d’agriculture révolutionne nos modes de culture traditionnels. Selon certains experts, les rendements de l’agriculture verticale seraient 100 fois supérieurs à ceux de l’agriculture traditionnelle pour une consommation en eau 10 fois moins importante. L’eau est en effet une ressource précieuse et son utilisation massive dans notre agriculture est elle aussi à remettre en question.

 

Une chose est sûre, nous ne mangerons plus la même chose qu’aujourd’hui en 2050 et c’est maintenant qu’il faut prendre le tournant d’une nouvelle alimentation. Pour sécuriser leur apport en ressources alimentaires, certains pays ne reculent devant rien. La seule solution à terme semble être une adaptation dans nos habitudes aux nouveaux enjeux que nous aurons à affronter prochainement. Ainsi il semble qu’en effet, trouver le moyen d’assurer sa sécurité alimentaire soit une réelle urgence.

Quentin Defaut

(1) land grabbing poses no harm on the environment or on the local community

(2) La jachère est une pratique agricole qui consiste à laisser temporairement une terre au repos en ne lui faisant pas porter de récolte

Bibliographie :

  • Livres et revues :

Fred Pearce, The Land Grabbers : the new fight over who owns the earth, 2012

Diplomatie, Les Grands dossiers n°49 : Nourrir la planète, Géopolitique de l’agriculture et de l’alimentation

  • Sites internet :

Le site du Dessous des Cartes :

https://www.youtube.com/watch?v=Sp691hbLio8  https://www.youtube.com/watch?v=5DX_ywuEDlk

Greenpeace

https://www.greenpeace.fr/fausse-bonne-idee-agrocarburants/

The Guardian

https://www.theguardian.com/world/2012/may/20/land-grab-ethiopia-saudi-agribusiness

Grain.org

 https://www.grain.org/article/entries/4031-l-accaparement-des-terres-en-amerique-latine

 

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