Quand l’amitié italo-russe se paye de mots

Lors de son allocution devant la Duma (1), Roberto Fico, président italien de la Chambre des députés rappelle les liens historiques existant entre l’Italie et la Russie. Ce dernier, né à Naples, évoque en première instance un architecte lui aussi napolitain, Carlo Rossi, qui a pris part à la construction de la ville de Saint-Pétersbourg.

L’Italie et la Russie semblent vivre une grande histoire d’amour depuis l’investiture du gouvernement de coalition dirigé par le Mouvement 5 étoiles et la Ligue. Le gouvernement Conte ne cesse de plaider pour l’abandon des sanctions économiques dirigées contre la Russie depuis l’annexion de la Crimée en 2014. En effet, la même année déjà, alors qu’il n’est encore qu’un député européen et secrétaire général de la Ligue du Nord, Matteo Salvini rencontre Vladimir Poutine dans un café. C’est lui que Poutine choisit de voir hors des obligations protocolaires du sommet Europe-Asie se tenant à Milan en octobre 2014. Cette entrevue ne passe pas inaperçue et ouvre la voix à la coopération italo-russe se traduisant aujourd’hui par la défection italienne de la position officielle de l’Union Européenne concernant la Russie.

Les relations entre Bruxelles et Rome ne sont pas au beau fixe : Salvini et Di Maio sont loin d’être des européens convaincus, et ne s’en cachent pas. En outre, le bras de fer entre la Commission européenne et le gouvernement Conte autour du budget italien de 2019 reste un moment clef dans l’histoire de l’administration. En revanche, le président du Conseil s’est rendu à Moscou en octobre pour signer plus d’une dizaine de contrats de coopération économique portant notamment sur des travaux d’infrastructures routières et des projets liés à l’énergie.

Le rapprochement entre Poutine et Conte dénote, au sein du concert européen. Comment, dès lors, comprendre la position unilatérale italienne qui prend des airs de dissidence ?

L’Italie et la Russie : une amitié de longue date ?

des Tsars à Khrouchtchev

Au début du XXème siècle, la coopération italo-russe se développe grâce aux échanges commerciaux, la Russie devenant l’un des principaux fournisseurs de blé, de bois et de produits pétroliers de l’Italie. Mais la coopération politique franche est plus difficile : le ministre des Affaires Étrangères de 1910 à 1916, Sazonov relate dans ses mémoires qu’il n’appréciait pas les revendications territoriales italiennes dans l’Adriatique. Il n’est pas question de privilégier les Italiens par rapport à un peuple slave. En effet, la Russie assure à la Serbie un accès à la mer et les revendications italiennes sur la côte dalmate mettent en péril cette promesse.

En 1921, le parti communiste italien se constitue sous l’impulsion de Gramsci et Togliatti. Au regard de l’importance de ce parti, Churchill dit que « Mussolini a sauvé l’Italie du bolchévisme dans lequel elle aurait pu sombrer en 1919 ». Mais si les communistes ne parviennent pas à prendre le pouvoir, les relations entre le gouvernement fasciste et la Russie soviétique ne sont pas mauvaises pour autant. L’Italie a besoin du blé, du charbon et du pétrole russes. En 1933 les deux nations signent un traité d’amitié et de non-agression. Cependant leurs relations se tendent en même temps que la conjoncture internationale : Mussolini réprime les communistes entre 1926 et 1928, tandis que Moscou condamne l’agression italienne d’octobre 1935 en Éthiopie et s’insurge contre l’envoi de troupes italiennes en Espagne en 1936, y voyant une volonté d’expansion du fascisme. Ensuite, leurs relations en temps de guerre sont dictées par Berlin et le 22 juin 1942, Galeazzo Ciano, ministre italien des Affaires Étrangères notifie l’ambassadeur Nicolas Gorelkine de la déclaration de Guerre.

Au moment du Traité de Paris (1947) qui entérine la paix des Alliés avec les Italiens entre autres, la question de Trieste suscite des débats houleux. Trieste devient le « Territoire libre de Trieste » avec une zone sous occupation anglo-américaine et une zone sous occupation yougoslave. Le 20 mars 1948, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France proposent que le territoire devienne italien mais l’U.R.S.S et la Yougoslavie s’y opposent fermement. Au commencement de la Guerre Froide, l’ambassadeur italien à Moscou, Manlio Brosio, affirme que l’Italie ne doit pas prendre parti entre l’U.R.S.S et les États-Unis. Mais Moscou n’encourage pas cette voie et pour Staline avoir un allié neutre semble alors inutile. L’erreur fut commise de nouveau dans les années 1959-1960 lorsque Gronchi, le président de la République italienne, se rend à Moscou. Il se pose en médiateur pour résoudre la question allemande. Mais pour les Soviétiques, les élites italiennes sont acquises au bloc de l’Ouest et ils refusent.

Si l’Italie adhère à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord en 1949, il faut nuancer l’idée de son rattachement aveugle au bloc de l’Ouest. La force du Parti Communiste est un facteur interne non-négligeable et incite les Italiens à entretenir avec Moscou des rapports cordiaux. En avril 1955, le gouvernement soviétique adresse même une note de protestation au gouvernement italien au sujet de l’accord conclu entre Rome et Washington sur l’installation de rampes de lancement de fusées sur le territoire italien. Le gouvernement répond que cette implantation s’inscrit dans un programme visant à renforcer la capacité défensive des forces armées italiennes et que l’Italie n’acceptera aucune ingérence d’une puissance étrangère sur cette question. En un mot, la coopération italo-russe est mise en avant à travers l’histoire tant par la démocratie chrétienne que par les partis de gauche italiens. Si de l’autre côté les intérêts politiques de l’U.R.S.S divergent avec ceux de l’Italie, l’interdépendance économique cimente la relation entre ces deux États. La coopération reste donc toujours d’actualité de l’époque de l’URSS à celle de la Fédération de Russie.

Des intérêts économiques et culturels mutuels

À partir des années 1960 les échanges entre l’Italie et la Russie deviennent de nouveau significatifs après une chute historique entre 1945 et les accords de 1958. Le 28 mai 1962, lors de l’exposition industrielle italienne à Moscou, Nikita Khrouchtchev fait les louanges de l’accroissement des relations commerciales entre les deux pays. En outre, FIAT cherche depuis longtemps à s’établir à l’Est et  en 1932 déjà contribue à la création d’une usine à billes à Moscou. Après la guerre, l’entreprise tente de renouveler ses efforts : en 1966 Vittorio Valletta, alors président de FIAT, négocie un accord à Moscou qui entérine la construction de l’usine russe VAZ. Quatre ans plus tard, le 19 avril 1970, la première FIAT sort des usines russes. Cette coopération est une bouleversement en matière de production automobile dans l’Union soviétique. Les modèles sont adaptés pour les conditions climatiques russes : la Jigouli ou VAZ 2101 devient le symbole des années Brejnev. Alors que les relations économiques se réchauffent, Gorbatchev multiplie ses contacts avec les dirigeants italiens et rapporte que son voyage à Milan (1989) fut l’un des moments les plus émouvants de ses voyages à l’étranger. Lors de la seconde visite de Gorbatchev en Italie, en novembre 1990, les deux pays ont signé un traité d’amitié et de coopération qui réaffirme la portée exceptionnelle des relations italo-soviétiques. À cette occasion, l’Italie accorde d’importants crédits à l’URSS. Depuis, la coopération économique entre les deux pays ne cesse de s’approfondir et se traduit par la construction du gazoduc South Stream, actée en 2007. Vladimir Poutine a déclaré que les deux pays exploraient des options pour faire participer Rome aux projets d’approvisionnement de l’Europe en gaz russe, évoquant la possibilité de relier l’Italie aux gazoducs Turkstream et Nord Stream 2, qui doivent être mis en service en 2019.

La coopération se traduit aussi par un renforcement des liens culturels : à l’occasion de la visite de Gromyko (ministre soviétique des Affaires Étrangères de 1957 à 1985) en Italie en janvier 1979, un accord fut conclu entre l’Ermitage de Leningrad et la Galerie des Offices de Florence. Entre 2004 et 2005 a lieu à Rome et à Moscou une exposition consacrée à la coopération culturelle multiséculaire entre la Russie et l’Italie. En outre, Brejnev s’est rendu à Rome pour les obsèques de Togliatti, rendant ainsi hommage au plus grand leader communiste d’Italie, voire d’Europe occidentale.

Depuis la fin de la Guerre Froide :  une amitié assumée ?

Les équipes américaines enquêtant sur la possibilité d’une ingérence russe lors de la campagne présidentielle aux États-Unis ont montré qu’à plusieurs occasions, des comptes Twitter russes ont activement relayé le contenu des profils italiens. Ces derniers soutenaient les positions des partis populistes qui siègent aujourd’hui au gouvernement, même si ces comptes n’étaient pas automatiquement et officiellement liés à la Ligue ou au MS5.

Berlusconi est un « ami incontesté » de la Fédération russe, selon sa formule datant de 2003. Il avait même préconisé que l’UE devait à terme intégrer la Russie pour peser sur la scène internationale. Le fondateur de Forza Italia, espérait-il sincèrement que la Russie deviendrait un membre de l’Union européenne ou a-t-il usé de rhétorique pour se vanter d’être un grand défenseur des intérêts russes ? Au même titre, lorsque Giuseppe Conte réitère son souhait de voir la Russie revenir dans le cercle du G8 ou que Matteo Salvini argue « en 2018, les sanctions {contre la Russie} sont inutiles », est-ce seulement une stratégie rhétorique ?

Le gouvernement MS5/Ligue a réitéré le fait que, selon lui, les sanctions contre la Russie nuisent à l’économie italienne. En effet, les sanctions et la récession qui frappent aujourd’hui la Russie touchent les économies européennes principalement par le jeu des échanges commerciaux, c’est-à-dire par des pertes de recettes d’exportation. Pourtant, en regardant les chiffres, à l’exception des trois États baltes et de la Grèce, les États membres de l’UE ont réussi à compenser largement les pertes liées à la Russie, et en particulier l’Allemagne et l’Italie, États qui sont pourtant souvent considérés comme ayant des liens économiques solides avec la Russie.

La « sottopolitica » de l’Italie

Malgré ses positions très tranchées, le gouvernement italien a dû très vite admettre que l’idée d’une annulation unilatérale des sanctions, mise en avant durant la campagne électorale, était tout simplement impossible, puisqu’elle impliquerait le rétablissement des frontières entre l’Italie et le reste de l’Europe. Cette perspective aurait des conséquences beaucoup plus dramatiques pour l’ensemble de l’économie italienne par rapport aux sanctions désormais en place.

Si lever les sanctions semble impossible unilatéralement, l’Italie continue de pousser dans ce sens pour se prévaloir d’une position dissidente sur la scène européenne. Mais puisqu’elle n’aboutit pas à des réalisations concrètes, ses formules sont bien plus une « stratégie politique de second rang » (l’équivalent du concept de « sottopolitica » de Sergio Romano) derrière la position de l’Union européenne que des engagements de la part du gouvernement italien.

 

Néanmoins on peut donner raison à Roberto Fico lorsqu’il déclare que “l’Union européenne trop souvent et encore aujourd’hui n’est pas en mesure de parler d’une voix commune quand il s’agit d’affronter des questions d’une portée globale ou des scénarios de crise.” À ce titre on peut mentionner le groupe de Visegrad (2), qui se montre hostile aux politiques de l’Union européenne. Cependant, l’Italie ne peut prétendre en faire partie. En effet, les pays de ce groupe tiennent des positions contraires aux intérêts nationaux italiens sur la question migratoire en refusant d’accueillir des réfugiés. L’Italie n’a donc pas les moyens de mettre en oeuvre la politique étrangère que le discours de ses dirigeants martèle. L’amitié italo-russe sans l’aval de l’Union européenne paraît invraisemblable. Mais alors pourquoi la Russie accepte-t-elle de prendre part au jeu de l’Italie ? Tout l’enjeu pour elle est de saper l’unité européenne.

Valentine Messina

(1)  La Duma est la Chambre basse du Parlement Russie

(2) Groupe informel réunissant quatre pays d’Europe centrale : la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie.

Sources : 

YAKEMTCHOUK, ROMAIN. “Les Russes Et Les Italiens: Un Partenariat Exemplaire.” Rivista Di Studi Politici Internazionali, vol. 77, no. 4 (308), 2010, pp. 489–513. JSTOR, www.jstor.org/stable/42740970.

Le relazioni italo-sovietiche nel decennio 1958-1968, Uno sguardo da Mosca, « Dossier – Italy and the Soviet Bloc between Political Antagonism and Economic Cooperation » Alessandro Salacone (2013)

Sergio Romano, Guida alla politica estera italiana da Badoglio a Berlusconi (2002)

https://www.nato.int/docu/review/2015/Russia/sanctions-after-crimea-have-they-worked/FR/index.htm

https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/10/26/rome-fait-les-yeux-doux-a-moscou-en-plein-bras-de-fer-avec-l-ue_5374927_3214.html

La Fiat e la AutoVAZ di Togliatti, Alla ricerca del fordismo perduto, Storicamente Rivista del Dipartimento di Storia Culture Civiltà Alma Mater Studiorum Università di Bologna, Valentina Fava (2013)

https://it.sputniknews.com/politica/201903057375819-roberto-fico-mosca-duma-relazioni-russia-inf-siria-medio-oriente

 

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