La Principauté du Liechtenstein : entre Heidi et la City

Liechtenstein…Pour celui qui connaît un peu la géographie, ce nom exotique évoque forcément quelque chose. Micro-État féodal au milieu des Alpes qui fête cette année son 300ème  anniversaire, ou paradis fiscal illustrant les pires dérives de la mondialisation financiarisée ? Entre folklore et sociétés offshore, ce pays étonnant, et sa capitale lilliputienne de 5 000 habitants, est peut-être un peu de tout cela, et bien plus encore. En juin 2018, lors d’un voyage en voiture à travers la Suisse, je me suis retrouvé avec un ami à quelques kilomètres de la Principauté. Motivés par l’envie de découvrir un nouveau pays et intrigués par cette anomalie territoriale, nous avons poussé la route jusque-là. 

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 Commençons par quelques données générales afin de planter le décor. Le Liechtenstein est un pays minuscule d’environ 160 Km², il est l’un des plus petits au monde (le Vatican fait 0,439 Km², Saint-Marin en fait 60 Km² et Monaco 2 Km²), et est peuplé par près de 39 000 habitants. C’est également un pays très riche et prospère avec un taux de chômage de 1,7 %, un Indice de Développement Humain (IDH (1) ) de 0,916, l’un des plus élevés au monde. Le Produit Intérieur Brut par habitant du Liechtenstein double presque celui de la Suisse ! Place financière de premier ordre, les services y représentent 52% de l’activité. Mais l’industrie est également présente, notamment dans les secteurs de la chimie ou de la prothèse dentaire. De nombreux salariés étrangers y travaillent, comme des Suisses et des Autrichiens. Le régime politique est une monarchie parlementaire et dispose d’une assemblée de 25 membres. Néanmoins, contrairement à ses homologues belge, britannique ou espagnol, le Prince possède des pouvoirs étendus, comme par exemple la possibilité de dissoudre le Parlement. La politique est assez conservatrice dans le domaine sociétal. Les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1984 et en 2011 les citoyens ont rejeté un projet de loi portant sur la légalisation de l’avortement. 

La Principauté est située au cœur des Alpes. Son sommet le plus élevé, le Grauspitz, culmine à 2 600 mètres d’altitude. Depuis la Suisse, nous y avons accédé en traversant le Rhin. Dans la vallée se niche Vaduz, la capitale, et tout de suite après se dressent les montagnes et leurs alpages, le panorama est saisissant. Le Liechtenstein a ceci de commun avec l’Ouzbékistan qu’ils sont les seuls pays enclavés du monde entourés par d’autres pays qui eux-mêmes n’ont pas de littoral. 

Tâchons de comprendre comment une telle entité territoriale puisse exister et comment elle a réussi à se perpétuer et à trouver sa place dans le monde d’aujourd’hui.

Le Liechtenstein : un micro-État survivant du Saint-Empire romain germanique

Malgré un manque de définition officielle, on peut établir quelques caractéristiques communes aux micro-États. La taille en est la principale. On peut considérer qu’en-dessous de 1 000 Km², nous sommes en présence d’un micro-État, ce qui correspond à environ une trentaine de pays dans le monde. La donnée démographique peut également être utilisée. Le seuil de 500 000 habitants semble faire consensus, on dénombre également une trentaine d’États dans ce cas dans le monde. Cependant, ces deux données ne se recoupent pas forcément. Le Liechtenstein, quant à lui, possède ces deux caractéristiques. De plus, on peut mettre en relation les micro-États et l’aire géographique où ils se trouvent. Par exemple, l’Europe, continent réduit et morcelé, contiendra plus de micro-États que l’Asie ou les Amériques. Généralement, les micro-États sont dépendants d’un voisin plus puissant comme Monaco avec la France. C’est le cas du Liechtenstein avec la Suisse, voire l’Allemagne. La plupart des micro-États européens sont des héritiers des temps féodaux ou modernes (17ème et 18ème siècles) et sont des monarchies, sauf Saint-Marin. On peut également constater que les micro-États sont très bien représentés dans ce que l’on appelle les « paradis fiscaux ». Ils n’ont pas de marché intérieur suffisant pour développer leur économie, d’où la nécessité de s’insérer régionalement.

Le Liechtenstein correspond aux territoires des minuscules comtés historiques de Schellenberg et de Vaduz, dont les limites sont inchangées depuis le 15ème siècle. Ces comtés étaient intégrés au Saint-Empire romain germanique. Il existait au sein de cet empire une dynastie de princes : les von Liechtenstein, du nom de leur château historique situé actuellement en Autriche. Cette famille possédait de très nombreuses terres dans l’Empire : près de 50 châteaux, 60 bourgs et 800 villages. Malgré sa puissance, la famille ne détenait pas de terres directement de l’Empereur. De ce fait elle était exclue du conseil des Princes, constitué par les vassaux directs de l’Empereur Habsbourg. Afin de pouvoir siéger audit conseil, les Liechtenstein achetèrent aux Habsbourg en 1719, il y a 300 ans, les deux petits comtés de Vaduz et Schellenberg, ce qui en fit des vassaux directs de l’Empereur. Ainsi, les Princes de Liechtenstein purent siéger au conseil. La Principauté impériale du Liechtenstein devint le 343ème état de l’Empire. En 1806, suite à la dissolution de l’Empire par Napoléon Bonaparte, le Liechtenstein, malgré sa taille réduite, devint indépendant et adhéra à la Confédération du Rhin puis à la Confédération germanique. Ainsi, tout comme le Luxembourg, le Liechtenstein est une survivance du pluriséculaire Saint-Empire romain germanique. 

En 1866, la Confédération est dissoute, le Liechtenstein démantèle son armée de 80 hommes deux ans plus tard. Les liens avec l’Autriche restent forts, avec un accord douanier en 1852. D’ailleurs, les Princes ne résident pas à Vaduz, mais à Vienne où se situe également leur administration. Le pays reste neutre pendant la Première Guerre mondiale. Il change ensuite de protecteur en délaissant l’Autriche vaincue pour la Suisse avec un accord douanier en 1924 et l’adoption du franc suisse au détriment de l’ancienne monnaie, la couronne. La Principauté, encore très rurale et arriérée, amorce une reconversion dans les services financiers : sa première banque ouvre en 1861. Malgré une tentative de putsch ratée par les nazis locaux en mars 1939, le petit État reste à l’écart des troubles entre 1939 et 1945, tout comme la Suisse. Le 3ème Reich est alors tout proche depuis l’annexion de l’Autriche en 1938. C’est d’ailleurs à partir de cette année que le Prince Franz-Josef quitte Vienne et réside à demeure dans le château de Vaduz. Après la guerre, le pays est tout de même affaibli. Mais, grâce à son partenariat privilégié avec la Suisse, il réussira pleinement son tournant économique en tant que place financière.

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Le château du Prince s’impose à nous dès qu’on passe le Rhin. Cette immense bâtisse et, admettons-le, un peu sinistre, domine toute la ville. On a tout de suite ressenti qu’ici le principe monarchique est loin d’être juste du folklore.

Un paradis fiscal avec un air du passé

On touche ici au paradoxe liechtensteinois : une Principauté au fonctionnement encore presque féodal mais qui en même temps constitue ce que l’on pourrait appeler un « paradis fiscal ».

Pas moins de 17 banques et 11 compagnies d’assurances y ont leurs sièges et gèrent près de 120 milliards de francs suisses d’actifs. On ne compte pas la quantité de holdings et de sociétés offshore qui y sont domiciliées. En effet, le Liechtenstein possède une fiscalité très souple. Les sociétés holdings sont exonérées d’impôts sur les bénéfices. Les droits de timbre sur les sociétés sont minimes : 0,3 % pour les capitaux supérieurs à 10 millions de francs suisses. La coopération avec la Suisse est très utile pour la Principauté. Certes, la banque centrale suisse gère la politique monétaire du pays mais les banques liechtensteinoises ont accès aux places financières helvétiques. Le secret bancaire y est encore plus opaque qu’en Suisse. La famille princière n’est pas en reste puisqu’elle possède la principale banque de la Principauté, LGT Group, ce qui fait du prince actuel, Hans-Adam II depuis 1989, le monarque le plus riche d’Europe avec une fortune estimée à environ 6 milliards d’euros. Depuis quelques mois, il est même possible d’acheter des bitcoins à la poste ! Depuis une vingtaine d’années, les services fiscaux européens, et notamment allemands, accusent la Principauté d’être un paradis fiscal.

Désigner un État comme « paradis fiscal » est un acte lourd de significations. Un paradis fiscal permet à certaines sociétés de transférer leurs bénéfices dans un environnement fiscal qui leur est plus favorable, au détriment de leurs pays d’origine. On estime l’évasion fiscale mondiale entre 5 000 milliards et 10 000 milliards de dollars. Les grands de ce monde ont tenté d’organiser la lutte contre les paradis fiscaux depuis 2009. Une paradis fiscal possède cinq caractéristiques : fiscalité faible, opacité, faible coopération avec les autres gouvernements, législation souple et stabilité politique. Néanmoins, cette lutte contre les paradis fiscaux est intéressée. En effet, les grandes puissances essayent de réduire les paradis fiscaux liés à leurs adversaires tout en préservant les leurs. On pense notamment aux États-Unis, avec le Foreign Account Tax Compliance Act, obligeant les banques voulant accéder à la place américaine à communiquer à l’administration les comptes détenus par des citoyens américains. Ceci a été à l’origine d’un bras de fer avec la banque suisse UBS. Mais parallèlement, les États-Unis ne font rien à l’encontre de leurs propres paradis fiscaux comme par exemple l’état du Delaware. Depuis 2017, le Liechtenstein coopère avec l’Union européenne dans les échanges d’informations fiscales.

 À côté de cette pleine inscription dans les flux financiers mondiaux, le Liechtenstein est un État aux pratiques encore imprégnées de féodalisme. L’ouverture du pays commence avec la première liaison ferroviaire en 1872. Une première constitution a été donnée à la Principauté en 1862. Le Prince perd son pouvoir absolu mais conserve des prérogatives étendues, par exemple : la nomination directe de certains membres du Parlement représentant la maison princière. Le territoire est organisé en onze communes. En 1921, les pouvoirs du Prince sont encore réduits. Ses pouvoirs sont de nouveau étendus en 2003 lors d’une réforme constitutionnelle, approuvée par 64,3 % des votants. Le Prince peut dissoudre le Parlement et s’opposer à une loi. Son approbation est encore nécessaire pour la nomination de certains postes dans l’administration. Il peut révoquer le gouvernement et nomme les juges. De plus, manquer de respect au Prince ou à sa famille constitue encore un délit. Malgré tout, le peuple a toujours la possibilité d’abolir la monarchie par référendum à la majorité des deux tiers. Il est à noter que le Prince ne reçoit aucun émolument du gouvernement. Seuls ses déplacements pour représentations à l’étranger sont pris en charge. Depuis 2004, le Prince héritier, Alois, remplace le plus souvent son père dans ses missions.

Vaduz : une petite capitale aux multiples visages

 Vaduz, la capitale, est assez surprenante. Comme on peut l’imaginer, il n’y a pas un déchet à terre et tout est propre et bien agencé. On pourrait croire que cette cité n’a pas d’âme et qu’elle est l’incarnation même du conformisme. Malgré tout, elle se laisse découvrir. Depuis le Rhin, jusqu’au cœur de la ville, on passe d’abord par une ceinture verte assez bucolique, avec pâturages, petites rivières, chemins doux et vue sur les montagnes. 

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Quelques chalets dans les alpages nous donnent l’impression d’être dans une image d’Epinal.

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Puis on entre assez brusquement dans le secteur urbanisé, tout d’abord avec des lotissements calmes présentant des maisons très modernes. Les voitures sont majoritairement constituées de grosses berlines allemandes et de marques de luxe. Seule un twingo de première génération nous a surpris tant elle faisait tache dans le décor !

Le centre-ville historique, dans les quartiers Mitteldorf et Oberdorf, dominé, voire écrasé par le château du Prince, offre un étrange cocktail d’ultra-modernité et d’habitat ancien. Il est constitué d’une rue principale évidemment encombrée de boutiques de souvenirs. En effet, le tourisme est la troisième source de revenus pour le pays. Les touristes, dont beaucoup sont asiatiques, sont attirés par ce petit pays qui semble si typique. Contrairement à d’autres micro-États, comme Andorre, le Liechtenstein n’offre pas de produits de consommation, comme le tabac et l’alcool, à bon marché. Au contraire, la vie y est assez chère. Nous avons été surpris par le double caractère du centre-ville : d’un côté des habitats assez anciens, dont la fameuse maison rouge, l’hôtel de ville, la cathédrale Saint-Florin, le siège du gouvernement qui nous fait penser à l’Empire austro-hongrois, et de l’autre des bâtiments, notamment des banques, futuristes faits de verre et d’acier ou encore cet étrange cube noir qu’est le musée des beaux-arts. On trouve aussi des œuvres contemporaines placées au milieu de la rue. 

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Le parlement, ci-dessous, est un bâtiment qui semble faire le lien entre modernité et tradition alpine.

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Ayant fait le plein de souvenirs, nous avons dégusté la bière locale, sans grande plus-value, et des plats typiques aux noms imprononçables, notamment les Käsknöpfle, cousins des pâtes, avec du fromage. Nous avons bien ressenti ce double visage du Liechtenstein.

Sa place dans le monde d’aujourd’hui

Dans les années 80-90, la plupart des micro-États européens, hormis le Luxembourg qui est un membre fondateur de l’Union européenne, ont commencé à adhérer aux grandes organisations internationales. Le Liechtenstein devient membre du Conseil de l’Europe en 1978, adhère à l’ONU en 1990, puis rejoint la Suisse, l’Islande et la Norvège au sein de l’Association européenne de libre échange en 1991, ainsi que l’Espace économique européen et l’Organisation mondiale du commerce en 1995. Depuis fin 2011, la Principauté est également membre de l’Espace Schengen. La voix des micro-états est souvent stratégique au sein de ces organisations, et notamment à l’ONU, où ils peuvent obtenir des avantages en échange de leurs voix. La plupart des micro-états ont un défenseur privilégié. Pour le Liechtenstein, ce rôle est rempli par la Suisse, mais aussi, plus indirectement et malgré des tensions à propos des évasions fiscales réelles ou supposée, par l’Allemagne.

Étonnamment, les pays avec lesquels le Liechtenstein a eu les relations les plus tendues sont la Tchécoslovaquie, puis la République tchèque. En effet, les Princes von Liechtenstein possédaient, à l’époque de l’Empire austro-hongrois, de nombreuses terres et des châteaux en Bohême. À l’indépendance de la Tchécoslovaquie en 1918, et après la dernière guerre, environ 1600 Km² de ces terres et châteaux ont été confisqués et/ou nationalisés. De ce fait, le Liechtenstein a pendant longtemps refusé de reconnaître l’existence de la République tchèque. Depuis 2009, les relations entre les deux pays se sont normalisées et ils se sont engagés à surmonter leurs divergences. La question des biens confisqués n’a pas encore été tranchée.

 La Principauté du Liechtenstein est donc un pays atypique et méconnu au milieu des Alpes, où l’on est sans cesse entre passé féodal et modernité libérale. Il a trouvé sa place dans le concert des nations et au sein de l’Europe. Il devra sans cesse s’adapter à son environnement et à ses voisins. Son statut de place financière ne semble pas être remis en cause malgré une coopération plus resserrée avec l’Union Européenne concernant l’évasion fiscale. C’est un pays qui a fait de sa petitesse une force et que je vous invite à découvrir si l’occasion se présente.

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Pierrick Gaslain

(1) Plus l’IDH s’approche de 1, plus il est élevé (la France a un IDH de 0,901).

Sources

Voyage de l’auteur (juin 2018). Les photographies ont été réalisées par l’auteur.

PIOLET Vincent, Paradis fiscaux, enjeux géopolitiques, Technip, septembre 2015

 PIOLET Vincent, géopolitique des paradis fiscaux, institut français des relations internationales, 2013

ZUCMAN Gabriel, La Richesse cachée des nations : Enquête sur les paradis fiscaux, Le Seuil, 2013

MERLE Thomas, Comment les micro-États parviennent-ils à exister et peser sur l’échiquier mondial en dépit de leur modeste taille ?, Diploweb, octobre 2018

BLAVA Jaroslav, Liechtenstein, une longue marche vers la reconnaissance, la documentation française, 2010

Le Point, Le Liechtenstein, dernière dictature d’Europe occidentale, 25/03/2012

Le Temps, Le Liechtenstein, pays le plus performant d’Europe, 04/01/2019

Site du Conseil de l’Europe

Diplomatie.gouv.fr

 

 

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