PALANTIR : l’omniscience américaine

Palantir Technologies est une entreprise américaine créée en 2003 et spécialisée dans la création de logiciels pour le traitement massif des données numériques ou Big Data. Son œuvre principale, le logiciel Palantir, se décline sous deux formes : Ghotam pour le renseignement et Metropolis pour les finances et les fonds d’investissements. Il est conçu pour recenser toutes les informations en lien avec une recherche spécifique et créer des corrélations entre les données. Il permet de voir ce qui ne peut être vu. Cet outil s’inspire du récit fantastique de J.R.R. Tolkien où le Palantir est une pierre de vision surnommée « clairvoyance ». 

Le renseignement 2.0 

C’est à la suite des attentats de 2001 que l’idée de Palantir a vu le jour. Après ces événements, les services de sécurité américains ont pris conscience de leur incapacité à traiter la masse d’informations disponibles sur la toile. L’objectif était donc de mettre en place une nouvelle technique capable de traiter une quantité d’informations jamais atteinte auparavant et d’établir des connexions entre ces dernières afin d’alerter les renseignements sur des activités suspectes. En effet, avec la démocratisation d’Internet et la multiplication des objets connectés, chacun participe à la création du lac de données qu’est le Big Data et ne cesse de l’alimenter. Cependant, de par sa taille toujours plus grande, le Big Data est difficile à appréhender en tant que tel. 

Les premières ébauches de Palantir Ghotam sont issues des travaux d’extensions de PayPal qui avaient pour objectif de détecter les fraudes bancaires. De la même façon, par un vaste traitement des données, PayPal devait mettre en évidence des corrélations susceptibles de révéler les fraudeurs. Encore une fois, la quantité d’informations à traiter dépassait toujours les capacités du logiciel malgré certaines mises à jour. Face à ce problème, PayPal a donc commencé à développer un nouveau système d’agrégation d’informations permettant de les visualiser de façon plus interactive. Cette nouvelle méthode devait mettre fin au traitement traditionnel des données avec tableur. 

A partir de ce problème de traitement de l’information, l’entreprise américaine Palantir Technologies a donc décidé de développer un logiciel en reprenant les travaux de PayPal. Doté de puissants algorithmes, le logiciel Palantir Ghotam promet de mettre en exergue ce qui peut être dissimulé dans la masse informationnelle du Big Data. Véritable révolution dans le traitement des données, les mathématiques deviennent alors le moyen de guider les renseignements et par extension le politique. En 2008, le logiciel a permis d’interpeller l’entrepreneur américain Bernard Madoff pour escroquerie en traitant sans difficulté plus de 40 ans de données.

Une atteinte à notre « souveraineté numérique » ?

Fondée par Peter Theil, anciennement créateur de PayPal, l’entreprise Palantir Technologies est domiciliée en Californie et fait partie de ces grandes entreprises du numérique qui se développent dans la Silicon Valley.

D’abord financée par la CIA à hauteur de 2 millions de dollars, l’entreprise à l’origine de Palantir pèse plus de 20 milliards de dollars en 2018. Ce poids économique et sa proximité avec les services de sécurité américains laissent imaginer de possibles porosités entre les intérêts économiques de l’entreprise et les intérêts politiques des organismes qui la financent. Aujourd’hui, plus de 50% des clients de Palantir sont des acteurs publics comme des ministères et des services de sécurité. Le 21 septembre 2018, Palantir Technologies a annoncé avoir signé un nouveau contrat de 7 millions de dollars avec l’Institut National de santé américain (NIH). Certains s’inquiètent également de la présence de Palantir dans de grandes entreprises européennes comme Airbus, concurrent direct de l’américain Boeing. Depuis 2017, la start-up travaille avec Airbus à la création d’une plate-forme de Big Data nommée Skywise, afin de faciliter le traitement des données des compagnies aériennes. Plus récemment, la nomination de l’ancien numéro 2 d’Airbus, Fabrice Brégier, à la tête de la filiale française de Palantir Technologies suscite de nouvelles inquiétudes. 

Par ailleurs, si l’entreprise assure à des clients comme Airbus qu’elle n’a aucun intérêt à partager leurs données pour des raisons économiques, l’accès restreint au code source du logiciel ne permet pas d’être certain des intentions de Palantir Technologies. L’existence potentielle de ce que l’on appelle les Back doors ou « portes dérobées » dans le code source du logiciel n’est pas à exclure. Ces dernières sont des failles dans le système par lesquelles une personne mal intentionnée peut s’infiltrer pour nuire à certaines activités. Sans l’accès à ce code, les clients de Palantir ne peuvent pas détecter la présence de portes dérobées et sont donc vulnérables à une intrusion de la part des services de renseignement américains. Des inquiétudes qui se confirment depuis que les Etats-Unis ont fait voter en avril 2018 le Cloud Act obligeant les fournisseurs de services américains à transmettre secrètement certaines informations sur leurs clients, qu’ils soient Américains ou étrangers.

En 2015, suite aux attentats qui ont frappé la France, la DGSI (1) a dû trouver une solution rapide à ses lacunes dans le traitement du Big Data. Malgré les réticences de parlementaires français, la start-up américaine s’est imposée comme la solution la plus adaptée à défaut d’alternative européenne. Que ce soit au niveau national ou régional, les experts européens n’ont pas encore su développer leur propre logiciel permettant de faire concurrence à Palantir Ghotam. Le projet le plus probant à l’heure actuelle est le développement du logiciel Flaminem. À l’initiative de la France, ce programme ayant également pour objectif le traitement du Big Data ne rentrera cependant pas en service avant 5 ans. Jusqu’à ce jour, les services secrets français utilisent toujours le logiciel américain.

Nos principes fondamentaux en question ?

Certains s’amusent à comparer le logiciel Palantir au film américain Minority Report dans lequel une équipe de renseignement a pour mission de prédire les crimes. Une telle comparaison nous interroge sur notre asservissement à ce logiciel qui sera peut-être capable, dans un avenir proche, de prédire les comportements de la population et de proposer en parallèle des solutions politiques anticipées. 

Si Palantir est véritablement capable de prédire des comportements avec une certaine exactitude en fonction des recherches effectuées, appels téléphoniques ou encore messages électroniques, alors quid de nos démocraties, élections et des capacités de chacun à exprimer sa propre opinion ? Après l’élection de Donald Trump, le lanceur d’alerte qui avait révélé le scandale de Cambridge Analytica, Christopher Wylie, a témoigné de l’existence d’un lien entre Cambridge Analytica et Palantir Technologies. Des liens officieux qui laissent imaginer une possible ingérence dans les élections américaines, d’autant que Peter Theil est un proche de l’administration Trump.

Pour défendre les libertés individuelles de chacun, il est donc essentiel de mettre en place un cadre législatif afin de limiter cette course aux données. L’Union européenne et la France sont des acteurs avant-gardistes dans la prise de conscience de cette nécessité. A travers le RGPD (2) et le règlement intérieur de la CNIL (3), nous voyons émerger des moyens de contrôle et de protection des données. Néanmoins, l’enjeu est de pouvoir protéger des données souvent confiées à des entreprises américaines comme les GAFAM (4).

Finalement, si Palantir Technologies est une entreprise qui suscite des réserves sur ses intentions réelles, elle ne doit pas être considérée seulement comme une menace. En effet, si les pouvoirs publics parviennent à résoudre les problèmes juridiques inhérents à ces nouvelles technologies alors le datamining – ou traitement de masse des données – dans certains secteurs comme le médical pourrait être une promesse d’amélioration de la prévention des risques et des méthodes de recherche.

Palantir

 

Florian Tignol

Notes :

(1) DGSI : Direction générale de la Sécurité intérieure

(2) RGDP : Règlement européen pour la protection des données

(3) CNIL : Commission nationale pour l’information et les libertés

(4) GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft

Bibliographie (chronologique):

Site officiel de promotion du logiciel Palantir Ghotam : https://www.palantir.com/palantir-gotham/

Zak, Allal, Martin Biéri, Sylvain Gemberté, « Palantir Technologies, la start-up qui a révolutionné le monde du renseignement », 21 février 2015, Portail de l’IE, [URL] https://portail-ie.fr/analysis/1164/palantir-technologies-la-start-up-qui-a-revolutionne-le-monde-du-renseignement

Callum Drage, “What are the key differences between Gotham City and Metropolis? What differences do writers, artists, and readers keep in mind when encountering Metropolis and Gotham?, 21 mai 2016, Quora, [URL] https://www.quora.com/What-are-the-key-differences-between-Gotham-City-and-Metropolis-What-differences-do-writers-artists-and-readers-keep-in-mind-when-encountering-Metropolis-and-Gotham

Olivier James, « Skywise, l’offre de maintenance prédictive d’Airbus qui a séduit easyJet », 27 mars 2018, Usine Nouvelle [URL] https://www.usinenouvelle.com/article/avec-skywise-airbus-lance-l-internet-des-avions.N618963

Benjamin Goggin, « Peter Thiel’s Palantir Proves yet again that it’s sketchy as hell », 28 mars 2018, Digg, [URL] http://digg.com/2018/palantir-cambridge-analytica 

Peter Waldman, Lizette Champman, Jordan Robertson, “Palantir knows everything about you, 19 avril 2018, Bloomberg, [URL] https://www.bloomberg.com/features/2018-palantir-peter-thiel/

Guillaume Périssat, « La France cherche une alternative « française ou européenne » à Palantir », 10 septembre 2018, L’informaticien, [URL] https://www.linformaticien.com/actualites/id/50236/la-france-cherche-une-alternative-francaise-ou-europeenne-a-palantir.aspx

 Lisa Gordon, “National Institutes of Health Awards Palantir with Contract to advance critical health research”, 21 septembre 2018, Business wire, [URL] https://www.businesswire.com/news/home/20180921005056/en/National-Institutes-Health-Awards%C2%A0Palantir-Contract-Advance%C2%A0Critical%C2%A0Health%C2%A0Research 

Jacques Monin, « Palantir l’œil américain du renseignement français »,  22 septembre 2018, France Inter, « Secrets d’info », [URL] https://www.franceinter.fr/emissions/secrets-d-info/secrets-d-info-22-septembre-2018

Vincent Lamigeon, « L’ancien numéro deux d’Airbus Fabrice Brégier débarque chez Palantir », 26 septembre 2018, Challenges [URL] https://www.challenges.fr/entreprise/l-ancien-dg-d-airbus-fabrice-bregier-debarque-chez-palantir_615476

Oliver James, « Pourquoi le sulfureux Palantir met la main sur l’ex-numéro deux d’Airbus », 27 septembre 2018, Usine Nouvelle [URL] https://www.usinenouvelle.com/article/pourquoi-le-sulfureux-palantir-met-la-main-sur-l-ex-numero-deux-d-airbus.N747444

Jim Giles, « Data Trial », 9 mai 2019, Tortoise [URL] https://members.tortoisemedia.com/2019/05/09/palantir/content.html?sig=8vVl4GW8N3-t-azry2SEd889IcMsMOyhm9dXyhip874

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