Dossier : L’Argentine des Kirchner

Classe internationale a décidé d’innover en proposant une série d’articles consacrée à un pays en particulier. Le premier pays choisi est l’Argentine et le but est simple, fournir une analyse plus détaillée à ceux qui désireraient en savoir plus sur un pays ou une région du monde.

    Depuis plus de dix ans, les époux Kirchner dominent la scène politique argentine. Arrivé au pouvoir en 2003, le « front pour la victoire » de Nestor Kirchner (1950-2003) réussit à faire sortir l’Argentine de la plus grave crise économique de son histoire. Ne se représentent pas aux élections présidentielles de 2007, Il cède la place à son épouse. Réélue facilement à la tête du pays en 2011, Cristina Kirchner fait néanmoins aujourd’hui face à des records d’impopularité. Serions-nous en train d’assister au déclin du mouvement politique argentin le plus important depuis la crise économique de 2001  ? Ce premier article publié par Classe internationale revient sur certaines des logiques qui caractérisent le Kirchnérisme.

 LE KIRCHNÉRISME : UN MOUVEMENT NÉ DE LA CRISE

L’élection de Nestor Kirchner en Avril 2003 à la présidence du pays ne peut se comprendre qu’à la lumière des évènements qui lui ont précédé. Sous les deux mandats du président Carlos Menem (1989-1999), l’Argentine opère un tournant clair vers le néo-libéralisme. Priorité est donnée à la lutte contre l’hyperinflation par l’adoption de réformes structurelles. Privatisations, réformes du marché du travail et surtout adoption d’un système de parité peso/dollar sont mis en place. L’inflation est vaincue et la croissance revient pour un temps. Cependant, l’augmentation brutale du cours du dollar et la dévaluation du Real brésilien à la fin des années 90 mettent fin à cette prospérité économique et plongent de nouveau l’Argentine dans la crise. Cette crise atteint son paroxysme en décembre 2001 après l’adoption d’une mesure impopulaire, le « Corralito ». Les Argentins ne peuvent plus retirer une somme supérieure à 250 dollars par semaine et il leur est interdit d’envoyer des fonds à l’extérieur du pays. Ces mesures, destinées à limiter la fuite des capitaux, rendent la situation sociale intenable et on assiste à des manifestations, des affrontements violents ainsi qu’à des « Cacerrolazo »1

Cette crise économique cristallise en réalité le rejet d’une classe politique toute entière, rejet qui s’exprime par le slogan « qu’ils s’en aillent tous » / « Que se vayan todos ». Ainsi la période qui va de décembre 2001 à Avril 2003 illustre la fin d’une époque tant politique qu’économique.Le Kirchnérisme est un mouvement politique qui doit son existence à la conjonction de la crise économique et au rejet massif de la classe politique de l’époque.

Source photo : http://www.deverdaddigital.com/articulo/12617/la-independencia-va-unida-al-progreso-y-el-bienestar/
Source photo : http://www.deverdaddigital.com/articulo/12617/la-independencia-va-unida-al-progreso-y-el-bienestar/

« Différence notable avec d’autres soulèvements, les Argentins non seulement rejettent le modèle économique, mais aussi l’ensemble de la classe politique et syndicale, à de rares exceptions près (dont la Centrale des travailleurs argentins, CTA). Lors des manifestations, il n’y eut pas de drapeaux – à l’exception du drapeau national – et, pour la première fois en plus d’un demi-siècle, même pas les traditionnelles grosses caisses péronistes. Les quelques dirigeants politiques qui ont tenté de se joindre à la foule ont été rejetés, et des centaines de manifestants ont tenté de prendre le Congrès d’assaut 2»

UNE POLITIQUE PÉRONISTE AXÉE SUR LE RETOUR DE L’ÉTAT, LA JUSTICE SOCIALE ET L’INDÉPENDANCE NATIONALE

Le paysage politique argentin est fortement affilié au mouvement dit du péronisme. Issu du dirigeant argentin Juan Perón qui gouverna l’Argentine entre 1946 et 1954, le péronisme s’assimile à un « gouvernement syndicaliste, une politique sociale redistributive et une politique économique nationaliste, protectionniste et dirigiste promouvant une industrialisation fondée sur la substitution des importations »3. Son influence est si forte sur la politique argentine qu’encore aujourd’hui de nombreux politiciens revendiquent l’étiquette ou l’héritage « péroniste » dans leurs actions, peu importe la teneur de la politique menée. À titre d’exemple, le président Carlos Menem fondait sa politique néo-libérale sur des idéaux « péronistes ». Sans surprise alors, les époux Kirchner inscrivent leurs actions dans la même veine.

Ainsi, depuis leur arrivée au pouvoir, les époux Kirchner n’ont eu de cesse de rétablir l’autorité de l’État sur la société argentine, notamment par des politiques de nationalisation (Aerolineas Argentinas et système de retraite en 2008 ou nationalisation de la compagnie espagnole Repsol en 2012). De même, après des années 90 marquées par l’augmentation des inégalités sociales, les présidents Kirchner ont fait de la restauration de la justice et de l’équité sociale le fer de lance de leurs politiques. Nestor Kirchner s’est attaqué frontalement à l’héritage laissé par la dictature en annulant les lois d’Amnistie pour initier une nouvelle politique mémorielle. Cristina est quant à elle est la présidente de la légalisation du mariage homosexuel en 2010. L’Argentine est alors devenue le premier pays d’Amérique Latine à autoriser ce type d’union. Elle a en outre lancé l’Allocation Universelle par Enfant (AUH), une allocation qui permet d’obtenir une pension mensuelle de 230 pesos (soit 10 % du salaire minimum) par enfant pour les ménages pauvres. Cette mesure, qui couvre plus de trois millions d’enfants et adolescents, est vue comme un succès social qui a permis de sortir d’une grande pauvreté de nombreux ménages argentins. Enfin, les Kirchner n’ont eu de cesse de vouloir faire apparaître l’Argentine comme un acteur indépendant de la scène internationale. En 2005, Nestor Kirchner marqua les esprits en réussissant à renégocier la dette argentine à hauteur de 75 %4 tout en remboursant en avance plus tard dans l’année sa dette auprès du FMI. Cristina Kirchner a maintenu cette ligne politique, ce qui a contribué à faire de l’Argentine une sorte de paria de l’économie mondialisée. Qu’importe le fait que l’Argentine ne puisse plus se financer sur les marchés internationaux, elle le fait par ses excédents commerciaux ce qui lui garantit une certaine autonomie vis-à-vis des autres pays ou bien des marchés financiers.

Il est ainsi possible de trouver des analogies entre le péronisme d’époque et le Kirchnérisme d’aujourd’hui. À cette proximité idéologique s’ajoute une proximité formelle car le « Front pour la Victoire » Kirchnériste fait aujourd’hui partie intégrante du parti péroniste historique : le parti justicialiste.

UNE RÉELLE RUPTURE AVEC LES POLITIQUES D’AVANT LA CRISE ?

L’arrivée au pouvoir des Kirchner a coïncidé à une période de développement économique pour l’Argentine. Forte croissance, baisse de la dette publique, augmentation du pouvoir d’achat des ménages ; les présidences successives de Nestor et Cristina Kirchner sont sans nul doute associées à une prospérité retrouvée. Tout n’est cependant pas rose et l’Argentine souffre toujours d’un problème chronique : ses inégalités sociales. Il existe certes une classe moyenne salariée qui a tiré profit de la croissance argentine mais cette population n’est pas représentative de la société argentine. Il subsiste en effet des travailleurs précaires qui travaillent au noir dans le système économique informel. Trop riches pour pouvoir avoir droit aux programmes d’assistance du gouvernement, précarisés du fait de leur situation « grise » sur le marché, ils incarnent une frange de la population qui n’a profité que moyennement de l’embellie économique des années Kirchner. De même, les programmes d’assistance aux citoyens les plus pauvres ont certainement permis à ces derniers de sortir de l’indigence mais pas de sortir de la pauvreté. l’AUH est un instrument d’aide et non d’enrichissement et il est donc probable que les très pauvres restent à ce niveau de richesse dans le futur. Enfin, les classes dominantes n’ont été que peu affectées par la crise et les Kirchner n’ont pas réussi à les affaiblir. À titre d’exemple, Cristina Kirchner mit l’Argentine dans la rue quand elle voulut modifier le droit d’exportation des grains en 2008. Cette augmentation de la taxe d’exportation du soja (de l’ordre de 25 %) aurait permis de jouer un rôle distributif auprès de la population et d’affaiblir les grands propriétaires terriens. Néanmoins face au mécontentement général suscité, le gouvernement argentin fit marche arrière et abandonna cette réforme.

Il est donc important de souligner le fait que dans l’ensemble les inégalités sociales se sont maintenues dans la société argentine. Le pays a certes profité d’une période de forte croissance économique mais il faut rappeler que dans l’ensemble, les époux Kirchner n’ont pas réussi à mettre fin à la situation qui pré-existait à la crise. Le front pour la victoire reste ainsi tributaire d’une prospérité économique qui mettrait en difficulté la présidente actuelle si elle était amenée à disparaître.

UN MOUVEMENT POLITIQUE EN PERTE DE VITESSE ?

Depuis son arrivée au pouvoir, le « front pour la victoire » des époux Kirchner n’a cessé d’alterner période de grande popularité et période de grande défiance. Nestor Kirchner fut en son temps un président extrêmement populaire et nul doute que son épouse en bénéficia pour son élection. La polémique suscitée par la réforme du droit des grains entraîna une telle défiance que Cristina Kirchner perdit la majorité au congrès après les élections de 2009. Deux ans plus tard pourtant, elle était réélue dès le premier tour avec 54 % des voix.

Cristina Kirchner, considérée jusqu’il y a peu comme la présidente de la sortie de crise de 2009 doit aujourd’hui faire face à une fronde populaire sans précédent. Critiquée pour ses méthodes jugées « autoritaristes » et fréquemment mise en cause dans des affaires de corruption, la présidente subit aussi le ralentissement de l’économie argentine. En effet, le pays subit un ralentissement de sa croissance (3,5 % de croissance en 2013) et une inflation forte (10 % officiellement quand le vrai taux avoisinerait les 25 %). De même, le système de contrôle des changes dit du « cepo » instauré en 2012 suscite le mécontentement. Mis en place afin de lutter contre la fuite des capitaux, le système qui soumet toute opération de change à l’autorisation de l’administration fédérale des revenus publics empêche les argentins d’épargner de l’argent en dollars5. Le dollar ne peut plus être une monnaie-refuge face à un peso argentin instable, le marché noir des changes s’est développé et l’Argentine se tient toujours éloigné du financement des marchés financiers. À partir de la fin de l’année 2012 et tout au long de l’année suivante alors, on a assisté au retour des manifestations et au retour des « Cacelorrazos ».

En peu de temps, le gouvernement de Cristina Kirchner est passé d’une forte popularité à une forte impopularité. Les dernières élections législatives partielles d’Octobre 2013 sont venues confirmer la perte de vitesse de son parti. Bien qu’ayant conservé la majorité dans les deux chambres, le FPV a vu son avance diminuer et perdre pied dans les cinq plus grandes provinces du pays. La présidente actuelle se trouve alors à la croisée des chemins. Il est devenu impératif pour elle de venir répondre à cette mauvaise conjoncture économique. De même, elle se doit de changer de style politique car la « méthode Cristina » ne fait plus recette. Nul doute alors que l’année 2014 sera décisive pour l’Argentine des Kirchner.

Fabien Segnarbieux

Pour aller plus loin :

1. Littéralement « concert de casseroles ». Type de manifestation visant à réaliser le maximum de bruit à proximité d’un lieu accueillant les institutions officielles argentines.

2. Gabetta Carlos, « Crise totale en Argentine : le naufrage du « Modèle FMI » », Le Monde Diplomatique, Janvier 2002

3. Marques-Pereira Bérangère, Garibay David, Les politiques en Amérique Latine  :  Histoires, institutions et citoyennetés, Paris, Armand Colin, 2011

4. Elle met en effet un terme au «défaut souverain» le plus élevé de l’Histoire : 81,8 milliards de dollars, 100 milliards avec les intérêts. Elle met aussi fin à 4 annéess de cessation de paiement                                                                                                               Buchet Jean-Louis, « Buenos Aires restructure sa dette », RFI, 28 février 2005 (consulté le 21 janvier 2014) http://www.rfi.fr/actufr/articles/062/article_34418.asp

5 Montoya Angéline, « Les Argentins face au contrôle des changes », La Croix, 01 Janvier 2013 (consulté le 21 janvier 2014)                                                                             http://www.la-croix.com/Actualite/Economie-Entreprises/Economie/Les-Argentins-face-au-controle-des-changes-_EP_-2013-01-01-894110

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2 réflexions sur “Dossier : L’Argentine des Kirchner

  1. Légère coquille: en 2012, il s’agit de la renationalisation d’YPF privatisée en 1993 (à perte comme la plupart des nationalisations de l’époque) par Carlos Menem et détenue en majorité par Repsol depuis 1999.
    A noter que le gouvernement argentin n’a toujours pas remboursé Repsol.

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