Travaux d’historiens sur le génocide arménien.

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Dimanche 19 avril, la Péniche Anako, centre culturel arménien qui met à l’honneur les cultures du monde, accueillait à l’occasion du centenaire du génocide arménien Raymond Kévorkian et Yves Ternon auteurs du Mémorial du génocide arménien ainsi que Gérard Chaliand auteur du livre Le crime de silence.

  • L’état de la recherche.

Gérard Chaliand

Géopoliticien spécialiste de l’antiterrorisme et des guerres irrégulières, Gérard Chaliand a ouvert la table ronde sur le thème du « Premier génocide du XXème siècle ». Il rappelle que Raphaël Lemkin, l’auteur du concept de génocide s’est inspiré du massacre des Arméniens pour établir cette définition. Le génocide se caractérise souvent par le fait qu’il se déroule en temps de guerre et qu’il garde des témoins. Dans l’Empire ottoman, les Britanniques et les Allemands, des photographes notamment, ont été témoins du génocide arménien.

Il est revenu sur le succès du Tribunal organisé à la Sorbonne1 qui a présenté des travaux solides pendant trois jours avec la participation de trois prix Nobel avant de rendre un verdict à l’Assemblée nationale. « Percer le mur du silence par un événement était vital », affirme-t-il. Avant, le groupe de chercheurs ne comprenait aucun turc ; maintenant on compte une dizaine de chercheurs turcs qui affirment que « les faits sont les faits ».

Entre novembre et avril, 68 livres sont sortis sur cette question dont le remarquable ouvrage de Taner Akçam2, Jugement à Istanbul, qui se penche sur la période de 1919-1920 c’est-à-dire après la défaite ottomane lorsque les tribunaux militaires turcs ont jugé les Jeunes Turcs. Ces derniers3, qui avaient fui, ont alors été condamnés à mort par contumace par une cour turque.

Yves Ternon

Yves Ternon constate aussi que les recherches se multiplient : « on a un résultat excellent ». « Désormais, nier le génocide relève du fantasme politique mais il y a encore du travail à faire surtout dans le domaine de la connaissance du criminel ». On reconnaît le besoin de travailler sur le comment et la recherche s’est orientée ces dernières années vers l’étude des motivations du criminel afin de cerner les différentes étapes allant de la prise de décision jusqu’à la fin de la Première Guerre Mondiale.

Il souligne alors que les chercheurs ont eu pour habitude de travailler dans le comparatisme avec la Shoah ou le génocide des Tutsis : « le génocide est un crime spécifique et chaque génocide a ses singularités ». Selon lui, les différences entre les génocides sont souvent beaucoup plus importantes que leurs points communs, celles-ci révèlent le cheminement d’un processus destructeur qui lui est propre. « Au XXIème siècle, on a avancé pour que ce qui s’est passé ne se reproduise pas mais ça va se reproduire et il faut comprendre comment on y arrive ».

Raymond Kévorkian

Raymond Kévorkian note aussi l’avancée de la cause arménienne: « on voit des portes qui s’ouvrent » et le Rwanda en 1994 a joué un rôle déterminant dans la réactualisation des violences de masses faites antérieurement. Cela a donné lieu à une interpellation du monde politique qui a été mis devant ses responsabilités. Le génocide rwandais a ainsi agi comme un révélateur de la honte de ne pas avoir mené la justice jusqu’au bout. Le chercheur rappelle également le rôle non négligeable des militants dans la lutte pour la reconnaissance du génocide arménien.

Par ailleurs, on constate une avancée dans le domaine de la recherche : « il y a 30 ans, il y avait deux chercheurs pointus dans le domaine, aujourd’hui, on en a plus d’une vingtaine ». On compte parmi eux des spécialistes de la Première Guerre Mondiale, des spécialistes des violences de masse, mais la nouveauté c’est les turcologues. Auparavant, il n’y avait que des ressortissants de l’arménologie alors que cela dépasse largement les études arméniennes. Ces chercheurs ont surtout travaillé sur le concept du « Grand Jeu » c’est-à-dire l’inscription du génocide dans le conflit mondial, d’autres sur les bourreaux ou sur les victimes. Aujourd’hui, « on ne veut plus entendre parler du terme de « preuves », l’affaire est close », déclare-t-il. On arrive ainsi à une phase d’avancement de la recherche même si « on n’est pas encore à la moitié du chemin ». Selon lui, c’est la micro-histoire qui va jouer un rôle déterminant, notamment le travail par régions, qui intéresse aujourd’hui le plus les populations de Turquie.

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  • Ternon et Kerkovian, Mémorial du Génocide des Arméniens

La partie centrale de l’ouvrage Mémorial du Génocide des Arméniens porte donc sur le travail par région et expose un travail de cartographie inédit et assez précis décrivant les routes utilisées pour la déportation ainsi que les « sites abattoirs ». Le but de l’ouvrage est de « faire dialoguer les victimes et les bourreaux ». Au niveau des sources, il s’agit de dépasser le vocabulaire de l’idéologie dominante ainsi que celui des juges et des observateurs (missionnaires et diplomates). Les matériaux consulaires, plus neutres, ont été davantage mobilisés que ceux des ambassades, plus politiques. Il a fallu rapporter tout cela aux témoignages de déportés car les témoins sont essentiels pour la description des convois, des itinéraires, de l’attitude des gendarmes, de la localisation des camps de concentration…

La période de la guerre est marquée par une interaction permanente entre la guerre et le génocide dans la prise de décision, l’exécution et la perpétration du crime. En janvier 1913, les Jeunes Turcs arrivent au pouvoir et forment un gouvernement mais dans les faits c’est le Comité central de l’Union et du Progrès (CUP) qui régit le pays. Les Jeunes Turcs ont la volonté de détruire les Arméniens dans le but d’homogénéiser ethniquement le pays. D’ailleurs, au printemps 1914, ce sont les Grecs de la région de la Mer Égée qui font l’objet de la première déportation. En 1917, les conditions se font plus difficiles et ce sont les populations kurdes qui sont déportées. Tout ce processus exterminateur s’accomplit dans le but affiché de « donner la Turquie aux Turcs », de faire de la Turquie « un État laïc des musulmans turcs ». « C’est la mise en œuvre d’une « ingénierie démographique » qui n’est toujours pas achevée d’ailleurs ! ».

Pour les Arméniens, la décision est prise entre le 25 et le 30 mars 1915, au terme de plusieurs réunions qui rassemblent la dizaine de membres du Comité central dont Talat Pacha, le principal commanditaire du génocide. L’arrestation massive du 24 avril est réalisée à partir de la liste fournie par un Arménien. Le 24 mai, les Alliés tentent un rappel à l’ordre qui aura pour réponse la mise en place de la déportation décidée par le Comité central. La légalité n’a plus aucune importance et on ouvre même les prisons pour former les bandes de tueurs sans que le ministre de la Justice ne soit au courant.

Pendant la guerre, il y a trois fronts : oriental, caucasien et perse, et les systèmes de persécution sont interdépendants. Dans les vilayets de Van, Bitlis et Erzurum, l’armée a été mise à contribution aux côtés des milices et des tribus kurdes déjà mobilisées pour liquider toutes les minorités chrétiennes : les Arméniens et Chrétiens Assyro-Chaldéens. On relève l’importance de la micro-histoire lorsqu’elle permet de préciser par exemple le sort des conscrits arméniens. Ainsi, dans la 4ème armée mobilisée en Palestine, jusqu’en 1918, les soldats arméniens pratiquent la désertion ou bien sont faits prisonniers. Dans la 5ème armée, en poste dans les Dardanelles, les soldats arméniens n’ont pas été touchés mais leurs familles restées à Istanbul ont été exterminées en dépit des promesses qu’on leur avait faites. Pour ce qui est de la juridiction de la 3ème armée, mobilisée dans six vilayets, c’est la destruction systématique qui est décidée. « Donc, on ne généralise plus, et on n’a pas fini de nuancer ! ».

On peut noter cependant que ce sont surtout des femmes et des enfants qui sont déportés tandis que les hommes sont généralement tués sur le champ. Les colonies arméniennes plutôt urbaines situées à l’ouest de la Turquie représentent la majeure partie de la population des camps. Les Arméniens de l’est composent 15 à 20% des déportés qui arrivent en Syrie dans les camps de la mort.

  • Des nouvelles sources pour faire avancer la connaissance.

Jusqu’aux années 2000, les témoignages des rescapés n’ont quasiment pas été exploités or cela constitue une source non négligeable. En fait, trois corpus principaux ont été constitués pendant et après la guerre : un corpus sur le Caucase qui rassemble plus de 1 000 témoignages, le corpus du Patriarcat arménien de Constantinople qui a été déplacé à Jérusalem avant l’arrivée des kémalistes et le corpus d’Alep constitué à la demande de l’Union nationale arménienne qui est maintenant disponible à Paris. L’ouverture de secteurs entiers des archives ottomanes constituent la nouveauté. En 1995 les archives stambouliotes sont ouvertes et rassemblées dans un premier ouvrage dans le but de démontrer qu’il ne s’était rien passé et/ou que la trahison des Arméniens qui auraient collaboré avec les Russes expliquerait leur extermination. « En fait ces archives nous donnent le squelette administratif du génocide ». L’enjeu ici se situe au niveau de la maîtrise de la langue ottomane, en 1995 peu de personnes étudiaient la langue ottomane mais aujourd’hui, on a de plus en plus de personnel formé en langue ottomane dans des écoles privées, davantage indépendantes.

L’ouverture des archives du Directorat des Migrants et des Tribus a également démontré l’ingénierie sociale, selon le terme de Fuat Dundar, mise en place par le Comité central. Cela a donné lieu à la publication des cartes ethnographiques utilisées pour préparer la déportation. On a pu ainsi observer en détail le travail des géographes du Comité central des Jeunes Turcs qui déportaient et installaient les populations qui venaient des Balkans. Parfois même à la veille de la déportation des Arméniens, les Bosniaques attendaient leur départ à la porte du village avant de venir prendre possession des lieux.

L’ouverture des archives de l’organisation spéciale contenant des reliquats des archives du Comité central Jeunes Turcs est attendue.

En 2005, lors de la demande d’adhésion turque à l’Union européenne, la Grèce avait demandé à la Turquie la numérisation du cadastre. Ayant accepté de le rendre public, la Turquie a été rappelée à l’ordre par ses militaires qui ont décidé de rendre cela indisponible à l’issue d’un vote interne. « Dans ce cadastre, on a tous les détails de propriété en vigueur sous l’Empire ottoman, d’autant plus qu’il avait été mis à jour en 1914, c’est-à-dire à la veille du génocide ! », précise Yves Ternon.

« Aujourd’hui, pour ouvrir le cadastre, on ne peut pas recourir au droit, il n’y a que la négociation politique qui peut y arriver », affirme Raymond Kerkovian. Il y a quelques temps, un tribunal californien qui avait reconnu que la base militaire d’Incirlik avait été construite sur des terres arméniennes s’est heurté au refus de la Turquie. Selon les chercheurs, on pourrait avancer davantage sur la restitution des biens de l’Église arménienne.

La table ronde s’est conclue par la lecture du poème de Vahan Tekeyan, « Quelque chose de terrible là-bas ».

« Il se perpètre là-bas, dans les ténèbres, quelque chose d’horrible.
Comment peut-on décrire ce drame infernal ?
Figurez-vous! une nation entière vivait et luttait jusqu’à hier,
Offrant son esprit à la lumière, et aux espoirs son coeur,
Elle se relevait du marais où elle s’était autrefois enlisée;
Elle secouait les bras, se croyait déjà dans l’éther
Et dans les nuages…
Et voilà que juste à ce moment,
Une divinité adverse qui l’épiait tout embusquée,
A déchaîné sur elle tous les maux de la terre
A mobilisé toutes les monstruosités qui sommeillaient
Déguisées en serpents, en tigres et en chacals ;
Elle s’enroula aux pieds de sa victime, déchiqueta sa poitrine
Et lorsqu’elle arriva à son cou et à ses yeux, elle enfonça ses crocs
En plein dans son cerveau, et se mit à le lécher voluptueusement
Et à sucer, en même temps, son sang…
Un événement épouvantable se perpètre là-bas, dans les ténèbres
On tue une nation, douée de vitalité et de vertus ;
Elle possédait le génie de vivre et de renaître sans cesse ;
Ah! comme elle s’était embellie et comme elle s’était rajeunie…
Et cette nation était la nôtre, et on l’extermine en ce moment
On la tue!… Au secours! Ah! au secours, sauvez-la… »

Classe Internationale

1« Un génocide dans l’amphithéâtre. Quelques impressions sur le centenaire de 1915 à la veille du 24 avril. » Lire le compte-rendu sur https://www.univ-paris1.fr/…/Adjémian_-_génocide_amphithéâtre.pdf

2Intellectuel turc, Taner Akçam a été l’un des premiers à parler ouvertement de génocide arménien.

3Il s’agit essentiellement du « triumvirat des Pachas » (Enver, Talaat et Djemal Pacha) qui était à la tête de l’Empire ottoman et organisa le génocide arménien.

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