Chili : le vent de la contestation soufflera-t-il tempête ?

Au Chili, la grogne monte. Depuis 2011, une opposition d’une ampleur sans précédent se structure et s’organise, contestant la gouvernance actuelle du pays. Vent debout contre un système ultralibéral issu des heures sombres de la dictature de Pinochet, étudiants, autochtones et travailleurs entendent purger le passé pour faire émerger « leur » Chili. Mais c’est sans compter les projets liberticides du gouvernement. Analyse.

Expression contestataire contre répression policière.
Reuters/Carlos Vera.

Une prospérité en trompe l’œil

À première vue, le Chili paraît bien isolé du monde et de son agitation, coincé entre la Cordillère des Andes et l’Océan Pacifique sur ses flancs, le désert d’Atacama au Nord et l’Antarctique au Sud. À la faveur d’une croissance de 5,9%, ce pays d’à peine 16,6 millions d’habitants[1] donne l’image d’un petit havre de prospérité. Pourtant, à bien y regarder, le Chili semble en pleine ébullition.

Les grandes villes du pays (Santiago, Valparaíso, Temuco, Concepción…) sont autant de foyers de mobilisation pour plusieurs centaines de milliers de personnes. On retrouve ainsi le mouvement étudiant, né en 2006, qui se radicalise en revendiquant haut et fort une éducation gratuite et de qualité. Des exigences en conflit ouvert avec la Constitution actuelle du pays, rédigée du temps de Pinochet. Directement influencée par les théories de Milton Friedman et des Chicago Boys, elle a méthodiquement procédé à la privatisation de l’éducation, des retraites ou encore de la santé. Une stratégie de choc économique dans une dictature qui a fait du Chili un véritable laboratoire du néolibéralisme.

Sans doute cela a-t-il permis au Chili d’entrer par la grande porte dans le système économique mondial. Mais à quel prix ? Le pays est actuellement le plus inégalitaire des membres de l’OCDE[2], ainsi que celui où les frais de scolarité sont les plus chers au monde. L’ultralibéralisme a percuté de plein fouet une grande partie des Chiliens, notamment les étudiants qui aujourd’hui descendent dans les rues, mais également d’autres catégories de la population. Les Mapuches, peuple autochtone dont la spoliation des terres s’est accélérée depuis l’instauration de ce système économique, revendiquent aujourd’hui non seulement la restitution de leur territoire, mais également la reconnaissance de leur identité culturelle particulière. Les travailleurs aussi se mobilisent pour de meilleures conditions de travail, des salaires dignes et un nouveau système de retraite basé pour l’heure sur la seule capitalisation individuelle.

En un an, la grogne sociale a pris de l’ampleur.  Des prisonniers politiques Mapuches ont initié des grèves de la faim, notamment dans les prisons d’Angol depuis fin août et Temuco depuis le 1er octobre. D’autres actions ont été menées pour frapper les consciences, comme une installation photographique en plein centre de Santiago, le 19 octobre dernier. Son objectif: dénoncer les abus policiers dans l’Araucanía[3]. Une campagne de sensibilisation immédiatement réprimée par les forces de l’ordre, à l’instar de toutes les actions de revendications non autorisées. La répression policière orchestrée par le gouvernement de Piñera[4] contre les manifestants est des plus violentes : passages à tabac dans les commissariats, tirs de sommation à balles réellesOn peut penser au cas tragique du jeune Manuel Gutierrez, 16 ans, tué par une balle perdue lors de la manifestation du 25 août 2011, alors qu’il ne faisait qu’observer les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre avec son frère. Ce dernier continue de se battre aujourd’hui pour que le policier responsable de sa mort soit condamné[5].

Un projet de loi inquiétant

Pour museler la contestation, le gouvernement se dote d’un appareil législatif musclé. Le droit de manifester est extrêmement contrôlé : il relève presque du miracle d’obtenir une autorisation sans avoir de soutien politique. Plus encore, le projet de loi de l’ancien ministre de l’Intérieur, Rodrigo Hinzpeter, prévoit une hausse de la durée des peines d’emprisonnement de 541 jours actuellement à 3 ans pour les personnes participant à des « débordements » ou à n’importe quel « acte de violence » qui perturberaient les services publics ou empêcheraient la libre circulation des personnes.

Manifester sur la voie publique devient de ce fait un délit, étendu de surcroît aux personnes occupant un lieu public telles que les jeunes lycéens et étudiants qui occupent leurs établissements. Ce type de condamnation s’appliquerait également aux personnes ayant « incité, promu, ou fomenté » n’importe quel « acte violent » même s’ils n’en sont pas les auteurs. Une tentative limpide des autorités pour mettre hors-jeu les leaders sociaux, puisque convoquer une manifestation pacifique s’achevant par des débordements devient un acte passible de prison.

Mais ce n’est pas tout : le projet de loi du ministre Hinzpeter menace directement la liberté d’expression. Notamment en prévoyant la possibilité, pour les forces de l’ordre, d’avoir accès à tout document (films, photographies, enregistrements audio…) pouvant faciliter leur travail d’enquête concernant les éventuels délits commis par les manifestants. Cet accès se fera par remise « volontaire » des documents à la police par le détenteur. C’est donc la porte ouverte à l’intimidation vis-à-vis des journalistes, défenseurs des droits de l’homme ou de toute autre personne voulant témoigner de ce qui se passe durant les manifestations, dans le but de récupérer ces pièces à conviction sur fond de délation légale.

Cependant, ce projet de loi ne viendrait que légaliser une pratique déjà existante puisque le gouvernement s’autorise d’ores et déjà à censurer les documents nuisant à son image. Ce fut le cas par exemple du documentaire Newen Mapuche, dont la réalisatrice, Elena Varela, a été emprisonnée durant 2 mois et dont les supports vidéo ont été confisqués alors qu’elle tentait de dénoncer la réalité des conditions des Mapuches au Sud du pays[6].

Face à ces attaques liberticides, le Haut commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a envoyé un télégramme au gouvernement chilien le 23 février 2012 pour demander comment cette loi comptait atteindre son objectif, à savoir « protéger et améliorer le droit des citoyens à manifester ». Suite à cette alerte lancée au niveau international, le gouvernement a, a priori, retiré du projet de loi l’article autorisant la réquisition d’images et de documents audio ainsi que celui portant sur la condamnation des personnes à l’origine des manifestations. Mais le Président cherche à accélérer la mise en application de ce texte, prévue pour janvier 2013, afin de ne pas avoir à le modifier davantage alors même qu’il condamne au même titre les personnes responsables de dégradations et celles qui bloquent simplement la circulation. Et cela sans tenir compte bien évidemment de la demande de retrait du projet par l’opinion publique.

Les citoyens chiliens ont conscience de la menace qui pèse sur leurs droits fondamentaux. C’est pourquoi les mouvements sociaux s’unissent aujourd’hui autour d’une idée forte, la formation d’une Assemblée Constituante. Abolir la Constitution de Pinochet permettrait non seulement de poser les bases d’une société plus juste, mais également d’initier un travail de réappropriation de la mémoire collective sur les crimes commis pendant la dictature : le pays n’a toujours pas de commémoration officielle de cet événement qui a pourtant conduit à la mort de plusieurs milliers de citoyens. Aujourd’hui, cette vague contestataire montre que le peuple chilien veut prendre en main son avenir faisant ainsi siennes les paroles de Salvador Allende : « L’histoire nous appartient, c’est le peuple qui la fait »[7].

Mathilde Godoy


[2] Au Chili, le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités de revenus de 0 à 1, était de 0,527 au milieu des années 1990 et estimé à 0,503 au milieu des années 2000. Il s’agit de l’indice le plus élevé de l’OCDE sur la période. Pour plus d’informations : http://stats.oecd.org/Index.aspx?DataSetCode=INEQUALITY&Lang=fr

[3] Principale région d’origine des Mapuches, au centre du pays.

[4] Il appartient à l’UDI (Union Démocrate Indépendante),  principal parti de la droite chilienne.

 [7]Le dernier discours de Salvador Allende peut-être entendu à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=ufHIrEEl0_o

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