Falan Filan (2)

Mars 2013 pourrait bien être déterminant pour la Turquie. Parmi les événements de ce mois-ci, on retient l’historique appel à déposer les armes adressé par Abdullah Öcalan aux combattants du PKK. L’enjeu de cette déclaration n’est ni plus ni moins que la réussite d’un processus de négociation qui pourrait mettre fin à trente années de lutte armée et de violences quotidiennes. Du côté de la diplomatie, ce sont les excuses adressées par le dirigeant israélien au peuple turc, en lien avec l’affaire du Mavi Marmara qui ont marqué l’actualité de la région; au même titre que les conséquences positives inattendues que la crise financière pourrait avoir sur la division de Chypre.

Adieu aux armes, réconciliation avec Israël et pourquoi pas avec Chypre? La Turquie va très vite ce mois-ci, Falan Filan vous aide à suivre…

Dessin original d'Ilan Berlemont
Dessin original d’Ilan Berlemont

Politique intérieure/ société civile

Question Kurde

A l’occasion du Newroz, le nouvel an persan célébré par les Kurdes à défaut de fête nationale, le leader historique du PKK Abdüllah Öcalan a appelé les combattants à déposer les armes pour se retirer en Irak depuis sa prison d’Imralı. Après trente années d’un conflit que l’on chiffre à 40 000 victimes et auquel on attribue d’innombrables violations des droits humains et de nombreux rackets, en Turquie mais aussi en Europe, un acte concret et symbolique vient renforcer l’espoir d’une issue politique durable à la question kurde. Cette déclaration a été saluée par le Premier ministre turc comme allant dans le sens du processus de paix déjà évoqué dans le Falan Filan du mois dernier1.

La plupart des observateurs et des représentants officiels ont réagi avec la plus grande prudence face à cette déclaration pourtant historique. Jean Marcou, chercheur à l’Institut Français d’Études Anatoliennes, résume ainsi la situation : « L’abandon de la lutte armée ne sera toutefois véritablement acquis que lorsque les militants du PKK auront effectivement quitté le territoire turc ; une opération malgré tout délicate à mener à bien. ». En effet, face aux échecs successifs des pourparlers et à un bilan du conflit de plus en plus lourd, chacun se garde d’un quelconque enthousiasme: les négociations sur le statut des Kurdes dans la Turquie de demain s’avéreront longues et difficiles, ils le savent.

Il convient par ailleurs de souligner le fait que le PKK est connu pour gérer des flux financiers très importants provenant le plus souvent de « l’impôt révolutionnaire » (payé de gré ou de force par les individus identifiés comme étant d’origine kurde jusque dans les capitales européennes) et du trafic de drogue. A l’instar des FARC colombiens, la dimension marxiste de la guérilla a été malmenée par l’appât du gain ; aussi, la désactivation de ces réseaux d’économie parallèle sera un des nombreux obstacles susceptibles de torpiller le processus de paix.

Affaires Internationales

Israël-Turquie : la réconciliation ?

Pourtant alliés historiques, les relations entre Israël et la Turquie s’étaient gravement détériorées au cours de ces dernières années. La prise de distance de la Turquie vis-à-vis de l’Occident à la fin des années 2000  et les opérations meurtrières menées par Tsahal sur la bande de Gaza, ont conjointement contribué à dégrader l’image de l’État hébreu auprès de l’opinion publique turque. Les tensions entre les deux États culminèrent lors de l’attaque d’un bateau turc, le Mavi Marmara, par les commandos israéliens, alors que la flottille tentait de forcer le blocus maritime imposé à Gaza. Si les causes de la dégénération de l’opération sont encore discutées, la mort de neuf citoyens turcs avait provoqué l’indignation de la Turquie toute entière. Sur le plan diplomatique, les représentants des deux pays échangèrent des paroles acides et rappelèrent leurs ambassadeurs respectifs. Pour illustrer l’hostilité développée par l’opinion turque envers Israël, on peut citer la parution en 2011 du film La vallée des loups : Palestine. Ce film à gros budget mettait en scène un commando de soldats turcs chargés d’éliminer un commandant israélien abject, borgne et hirsute, responsable de l’attaque d’un bateau turc naviguant vers Gaza. Si le film fut interdit dans de nombreux pays européens, sa bande annonce présentant des commandos turcs combattant, à l’aide de tout un arsenal, des soldats en uniforme de Tsahal, passait en boucle sur les écrans géants de la place Taksim à la fin de l’année 20102.

De fait, les excuses très attendues formulées par Benyamin Netanyahou ce 22 mars ont encore ajouté au prestige dont jouit le premier ministre Erdoğan en Turquie, et plus généralement auprès du monde musulman sunnite. Des négociations secrètes portant sur le dédommagement financier qu’Israël fournirait aux familles des victimes sont actuellement en cours. Selon le quotidien turc Zaman, s’appuyant lui-même sur le journal israélien Haaretz, ces sommes pourraient varier entre 100.000 et 1 000 000 de dollars. 3

Quel rôle pour la Turquie dans la crise chypriote ?

La République de Chypre fait actuellement l’objet d’un battage médiatique sans précédent pour ce petit État insulaire d’à peine un demi-million d’habitants situé au bout de la Méditerranée Orientale. Privée de sa souveraineté sur un tiers de son territoire depuis les affrontements inter-ethniques et l’intervention turque de 1974, l’île est depuis 40 ans coupée en deux par une zone tampon administrée par l’ONU.

L’évolution de ce statu quo qui empoisonne les relations entre l’UE et la Turquie pourrait-elle être la conséquence positive de la crise financière qui frappe actuellement l’île d’Aphrodite ? C’est ce que suggère Chris Morris, de la BBC, dans un article4 relayé le 29 mars sur la page Facebook du mouvement « Occupy » pour la réunification de Chypre. Les Chypriotes grecs peuvent aisément traverser la Green Line pour aller déposer leur argent dans les banques de la RTCN5, à l’instar des milliers de retraités britanniques qui profitent en toute illégalité du conflit chypriote pour se faire une place au soleil sur les terres des réfugiés de 1974. Les liens économiques entre les deux parties de l’île pourraient ainsi s’en trouver brusquement améliorés. De son côté, le ministre des Affaires étrangères turc a évalué que les ressources en gaz et en pétrole récemment découvertes au large de l’île – et sur lesquelles la République de Chypre compte beaucoup pour surmonter la crise financière – pourraient être acheminées vers l’Europe uniquement via la Turquie au vu de la situation géographique de l’île. 6

La coopération autour de la question du pétrole chypriote au profit des intérêts économiques de chacun constitue une piste vers la réconciliation autant qu’une épée de Damoclès qui pèse sur le futur de l’île. En effet, la perspective d’une rente potentielle agite beaucoup de puissants acteurs de la région, dont Israël. A ce sujet, on suivra avec attention les réponses à la lettre adressée ce mardi 26 mars par A.Davutoğlu, le ministre des Affaires étrangères turc, à Ban-Ki-Moon, ainsi qu’au Conseil de Sécurité et à la Grèce, dans laquelle il appelle à l’élaboration d’un nouveau projet de résolution du problème chypriote. 7

Vie culturelle

Et pour clore ce Falan Filan chargé avec une note positive : le maire de la municipalité insulaire de Gökçeada, située en mer Égée, a appelé les citoyens turcs d’origine grecque à venir s’installer sur l’île. Ceci fait écho à la réouverture d’une école grecque fermée depuis la crise chypriote en 1964. Les échanges de populations et l’hostilité vis-à-vis des minorités avaient provoqué le départ de centaines de milliers de Rums8 vivant en Turquie, au cours la première moitié du XXe siècle. Des violences de grande ampleur à l’encontre de cette minorité advinrent, en partie liées au développement des tensions inter-communautaires à Chypre. En 1954, les Grecs du quartier de Pera, situé en plein cœur d’Istanbul furent victimes de pogroms de la part de militants nationalistes. Ces derniers, rendus fous de rage par une rumeur de profanation de la maison d’Atatürk à Salonique, pillèrent des maisons et profanèrent des églises. A la lumière de ces événements, l’initiative du maire de Gökçeada, soutenue par le Ministère de l’Éducation9, montre que les tensions communautaires tendent réellement à s’effacer de la vie culturelle turque pour favoriser l’épanouissement de la diversité qui constitue une des nombreuses richesses de ce pays.

Ilan Berlemont

2Dépêche AFP au sujet de la sortie du film : http://www.youtube.com/watch?v=4f05zfQLULc

5République Turque de Chypre Nord: l’entité politique illégale mise en place sur le territoire occupé par l’armée Turque.

8Rum : Terme qui désignait la minorité Orthodoxe hellénophone dans l’empire Ottoman

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