Cap-Vert : un archipel assoiffé ?

La multiplication des catastrophes naturelles, cyclones, inondations, sécheresses ou encore séismes, est sans aucun doute l’une des manifestations les plus visibles et les plus dramatiques du changement climatique. Sixième point des Objectifs de développement durable regroupés dans l’Agenda 2030 adopté par les Nations Unies en 2015, l’eau tient une place centrale dans ces tragédies. La question de son accès, de sa répartition comme de sa bonne gestion recèle de nombreux enjeux humains et financiers, bien souvent non dénués d’arrières-pensées géopolitiques.

Situées en périphérie des grands conflits liés à l’eau que l’on retrouve notamment au Moyen-Orient ou au Cachemire, les îles du Cap-Vert sont elles aussi directement affectées par la raréfaction de leurs ressources en eau. Présenté par le gouvernement cap-verdien comme une «plateforme» entre le Portugal, l’Afrique et le Brésil, cet archipel dispersé en dix îles volcaniques au milieu de l’Atlantique doit veiller en permanence à ses approvisionnements en eau. Il en va de la survie de son agriculture de subsistance pratiquée par les communautés rurales. Défi quotidien, la question hydrique est donc un enjeu vital pour l’ensemble des Cap-verdiens.


Face à une planète qui se réchauffe, verra-t-on prochainement des Cap-verdiens grossir les cohortes de «réfugiés climatiques» (1) régulièrement mentionnées par la presse internationale ? Sans présumer d’une telle extrémité, il nous faut expliquer que la sécheresse du Cap-Vert doit beaucoup à sa situation géographique dans le prolongement de l’Afrique sahélienne. Malgré des ressources et une aide internationale limitées, le gouvernement cap-verdien, bien conscient des enjeux énergétiques, économiques, sanitaires et sécuritaires, maintient un contrôle étatique sur l’eau. Entre optimisme et volontarisme, le Cap-Vert est convaincu que la solution viendra de lui-même.

Une géographie capricieuse 

Rarement un pays aura-t-il porté aussi mal son nom. Si des vallées verdoyantes peuvent coexister avec des versants arides sur les pentes de l’île de Santo Antão, le Cap-Vert n’a en effet pas grand chose de «vert» à proprement parler (2). Situé à 500 km des côtes sénégalaises et dépourvu de cours d’eau permanent, cet archipel scindé entre les «îles au vent» (ilhas de Barlavento) qui comprennent Santo Antāo, São Vicente, Santa Luzia, São Nicolau, Sal et Boavista au nord, et les «îles sous le vent» (ilhas de Sotavento) qui regroupent Maio, Santiago, Fogo et Brava au sud, est plus connu pour sa sécheresse chronique que pour ses pluies torrentielles. À Santiago, l’île principale qui abrite la capitale, Praia, et plus de la moitié des quelques 568 000 habitants du pays, voilà trois ans qu’il n’a pas plu. Les conséquences sanitaires et économiques engendrées par une telle catastrophe, en particulier sur l’agriculture qui représente encore 10% du PIB – contre 1,5 % en France –  et 30 % des emplois, ont poussées les autorités à déclarer l’état d’urgence hydrique et à procéder à des restrictions d’eau depuis le 7 janvier dernier. À Praia, on scrute le ciel avec autant d’insistance que d’anxiété tant les réserves en eau ne cessent de diminuer avec un taux de remplissage des nappes phréatiques estimé à seulement 40 %. Dans ce pays tropical, l’irrégularité spectaculaire des précipitations est désormais la règle. À l’image de l’Afrique sahélienne, la saison des pluies, qui s’étend habituellement de juillet à octobre, s’est subitement réduite au seul mois d’août. La consommation humaine et les besoins de l’agriculture – irrigation et élevage – font de surcroît peser un lourd risque de pénurie. Si des efforts constants ont été entrepris par le gouvernement depuis les années 2000 en pariant sur les énergies renouvelables, un habitant sur deux n’a toujours pas accès à l’eau potable. L’assainissement est lui aussi des plus délicats. D’une situation de stress hydrique toujours plus accru, le Cap-Vert risque désormais d’être en pénurie chronique d’eau dès 2025. L’absence quasi totale en eau douce et l’isolement géographique rendent le pays toujours plus dépendant de l’aide extérieure.

Face à ce constat pour le moins tendu, la pression exercée sur la ressource hydrique oblige le gouvernement à repenser sa stratégie de gestion de l’eau, à inventer de nouveaux modes de consommation, à chercher de nouvelles sources d’approvisionnement à un problème vital. Hormis la pêche, le Cap-Vert est dépourvu ou presque de ressources naturelles. il peut néanmoins compter sur sa stabilité politique, sa bonne gouvernance et la faible corruption de sa classe politique comme de ses milieux économiques. Ces éléments sont d’autant plus remarquables qu’ils constituent une rareté en Afrique. Ils participent à la crédibilité internationale du pays à l’heure de chercher des bailleurs de fonds pour financer son développement afin d’affronter cette urgence de l’eau. Fort de ces atouts, de l’appui traditionnel de sa diaspora qui contribue à son rayonnement hors de ses frontières et de l’activisme de son élite politique dans les instances multilatérales, le Cap-Vert est convaincu qu’il parviendra à contrarier les impondérables de sa géographie capricieuse.

L’éloignement et l’isolement géographique sont les maîtres-mots du Cap-Vert. Ils sont autant de freins au bon développement du pays (© Wikipédia).

Une politique de l’eau étatique bâtie sur les énergies renouvelables et une solide diplomatie multilatérale

Dans un pays balayé par les vents et baigné de soleil, recourir aux énergies éolienne et solaire peut sembler un pari gagnant. Confronté au manque d’eau, le Cap-Vert se servirait donc de la force des éléments pour faire fonctionner les quelques usines de désalinisation à sa disposition. Mais l’archipel reste très dépendant des importations, aussi bien dans le secteur de l’alimentaire que de l’énergie – respectivement 80 % des aliments et 75 % de l’énergie proviennent de l’étranger -, ce qui restreint les moyens d’action du gouvernement. Conscientes de l’importance de diversifier les sources d’approvisionnement en eau, les autorités ont dans un premier temps construit des barrages pour retenir l’eau de pluie et installé des citernes d’eau sur le toit des maisons. Deux aménagements aujourd’hui insuffisants face à l’ampleur de la sécheresse. 

Pragmatique, le gouvernement a d’abord ciblé l’agriculture de subsistance. Cette dernière est  à la fois vitale et caractéristique du pays puisqu’elle consomme 70 % de ses ressources en eau douce. Le gouvernement, en collaboration avec un programme de microfinancement du fonds pour l’environnement mondial (FEM) géré par les Nations Unies, cherche à sensibiliser les agriculteurs à l’irrigation dite de  «goutte à goutte». Engendrant de meilleurs rendements et moins gourmande en eau que l’irrigation traditionnelle, cette politique du «goutte à goutte» commence à produire ses effets. En outre, la résilience de l’agriculture passe aussi par la sélection de végétaux et d’animaux plus adaptés à l’aridité grandissante. Une autre solution imaginée est celle du recyclage des eaux usées. Consubstantiel à l’agriculture, le traitement des eaux usées, encore peu développé, permettrait une gestion circulaire de l’eau puisqu’elle serait à nouveau utilisée pour l’irrigation et l’élevage.

Mais l’agriculture ne doit pas faire oublier la problématique de l’accès à l’eau potable dans la mesure où un tiers des Cap-verdiens ne disposait pas de l’eau courante pour leur consommation domestique en 2016. Poursuivant sa stratégie de développement durable définie selon la nomenclature de l’Agenda 2030, le gouvernement, avec l’appui du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et du Luxembourg (3), a lancé un vaste programme visant à relier des communes rurales isolées au réseau national de distribution des eaux. Si les projections se confirment, ce ne sont pas moins de 90 % des Cap-verdiens qui devraient ainsi avoir accès à l’eau potable dès 2021. 

On le voit, l’originalité de la réflexion cap-verdienne sur la gestion de l’eau ne repose pas uniquement sur une vision d’ingénieur qui privilégie l’offre (les moyens) à la demande (exiger de la population une consommation plus vertueuse). Si la gestion par l’offre existe, comme en atteste le développement du réseau d’eau, le décideur public attend de ses administrés une consommation plus attentive et surtout moins dispendieuse de l’eau. Cette approche composite devrait à terme tirer le Cap-Vert des affres de la sécheresse.    

Pour pallier son isolement géographique, le Cap-Vert mise sur les ressorts de la diplomatie multilatérale. Il est à ce titre un membre actif de l’alliance des petits États insulaires. Regroupant pour l’essentiel des pays d’Océanie et des Caraïbes, cette organisation internationale entend alerter l’opinion publique mondiale sur les enjeux de développement durable, du changement climatique et de la préservation des océans. Ces trois contraintes, qui sont autant de défis à relever, ont poussé le Cap-Vert à baser sa stratégie de communication sur les trois piliers du développement durable que sont l’économique, le social et l’environnement. Ce faisant, il s’est attiré la sympathie de la communauté internationale qui voit en lui un partenaire sérieux, – et peut-être un exemple ? – pour mener à bien les objectifs de l’Agenda 2030. Gardons cependant à l’esprit que ce succès diplomatique ne sera durable que si les politiques de développement menées parviennent à atténuer les multiples vulnérabilités naturelles du pays. 

Entre montagnes et aridité, aménager le territoire sur l’île de Santiago relève de la gageure (© Wikipédia).

L’eau, pierre angulaire de la vulnérabilité et de la compétitivité du pays ?

Si l’eau est absolument essentielle à l’agriculture et à la consommation humaine, elle l’est tout autant dans le façonnement des paysages. En effet, que deviendrait une forêt tropicale dont le sol serait miné par l’aridité ou un littoral rongé par la montée des eaux et l’érosion ? Pays insulaire exposé à ces menaces, le Cap-Vert fait tout pour se montrer le plus résilient possible. Il en va de l’avenir de son territoire et de ses habitants.

Du fait de ses origines volcaniques, de sa situation géographique et de sa superficie somme toute réduite, le Cap-Vert est confronté à un aménagement du territoire des plus délicats qui entrave son activité économique. Son territoire en deviendrait d’autant plus hostile, s’il ne parvenait plus à assurer sa sécurité hydrique. Pour ce pays agricole, l’eau renferme de nombreux enjeux de développement au premier rang desquels celui de la sécurité alimentaire. Une absence ou une trop rare irrigation des cultures engendrerait une désertification massive des campagnes, accentuant le risque de famines alors même que l’accès à l’eau constitue un marqueur de pauvreté, notamment en milieu rural. D’autre part, la diminution des précipitations provoque des sécheresses aussi chroniques que sévères responsables de l’aridité des sols, ce qui constitue une véritable menace pour l’environnement et la biodiversité. Un sol plus aride absorbe logiquement moins d’eau et vient assécher des nappes phréatiques dont le niveau est déjà préoccupant. L’impact de la sécheresse remet donc en question la pratique de l’agriculture, faisant peser un enjeu sécuritaire, alimentaire et sanitaire sur les populations. Les disparités socio-spatiales de l’accès à l’eau représentent également un enjeu social. Le caractère insulaire et accidenté du pays est responsable d’un surcoût important pour toute politique de développement. Dans ces conditions, la question de l’eau peut à l’avenir occasionner des tensions entre les communautés ethniques et l’immigration sénégalaise nouvellement arrivée. De plus, une croissance démographique constante, nonobstant une diaspora plus nombreuse à l’étranger (4), accroît la pression hydrique exercée sur des territoires par nature exigus. Garantir un accès à l’eau généralisé devient donc primordial pour fixer la population, assurer une mise en valeur des territoires et éviter un exode rural massif. Pour finir, le contrôle de l’eau est aussi un vecteur d’autonomie énergétique, un point essentiel pour un pays dépendant du commerce et de l’aide internationale. Investir dans l’énergie solaire, moyennant, il est vrai, les infrastructures nécessaires, permettrait d’installer davantage d’usines de désalinisation. À l’heure actuelle, 25 % de l’énergie produite par le pays est d’origine renouvelable. Une tendance qui devrait se poursuivre dans les années à venir. 

Enfin, à ces préoccupations internes, il faut ajouter le développement du tourisme. Représentant plus de 20 % du PIB, le tourisme est un secteur stratégique de l’économie cap-verdienne. S’il permet de capter les investissements étrangers du groupe américain Hilton ou d’entrepreneurs européens qui ont permis de développer de luxueux complexes hôteliers sur l’île de Sal, la pratique du tourisme de masse constitue un facteur aggravant dans la bonne gestion de la ressource en eau. Chacun reconnaîtra aisément que des palaces avec piscines extérieures et spas s’accordent peu avec une gestion parcimonieuse de l’eau. Outre un risque de surconsommation d’eau et de pollution des plages, ces pratiques sont une menace directe pour la biodiversité alors que l’île de Boavista voisine accueille régulièrement des baleines. Le Cap-Vert s’écarterait-il des Objectifs de développement durable ? En réalité, la Constitution du pays reconnaît un «droit à l’environnement» qui garantit à chaque Cap-verdien une bonne qualité de l’air et de l’eau. Dans cette optique quasi-patrimoniale, la biodiversité est elle aussi concernée par ces efforts de protection. 


Malgré un potentiel touristique réel, l’image de marque du Cap-Vert  est encore fort modeste. il ne faut donc pas surestimer l’afflux touristique sur l’archipel. Situé à la marge des grandes routes aériennes et maritimes, doté d’une offre touristique encore trop restreinte au seul dyptique plage-soleil et souffrant des stéréotypes comme des obstacles au développement de l’Afrique (insécurité, insalubrité, pauvreté), le Cap-Vert ne fait pas partie des destinations insulaires les plus populaires. En matière de tourisme balnéaire, il doit composer avec une concurrence accrue (Caraïbes, Baléares). Il fait de surcroît face à un contexte sécuritaire régional incertain (immigration, trafic de drogue). Si l’eau ne peut pas conjurer toutes les arcanes de la géopolitique, elle sera néanmoins la clé de voûte de la prospérité du Cap-Vert. Un défi pour le XXIème siècle ?

Alexis Coquin

Du haut de ses 2829 mètres d’altitude, le volcan Pico do Fogo, sur l’île éponyme de Fogo, est le point culminant du pays (© Wikipédia).

(1) Trente ans après son apparition, la notion de «réfugié climatique» ne fait l’objet d’aucun consensus juridique. La convention de Genève de 1951 relative aux réfugiés stipule en effet que le statut de réfugié est lié à une «persécution» poussant au franchissement d’une frontière, une configuration qui ne peut s’appliquer au Cap-Vert. 

(2) À l’instar du Cap-Vert, plusieurs territoires anciennement partie intégrante de l’empire colonial portugais doivent leur nom au monde du bois et de la forêt. C’est le cas de l’île de Madère (de madeira ou bois en portugais) et du Brésil (pour le pau-brasil, arbre largement déforesté par les Portugais à leur arrivée au XVIème siècle).

(3) Le lien privilégié entre le Cap-Vert et le Luxembourg ne doit pas étonner. Près de 3000 Cap-verdiens vivent actuellement au Luxembourg. Le Grand-Duché a ainsi appuyé la compagnie nationale de distribution de l’eau en investissant plus de 50 millions d’euros sur les cinq dernières années.

(4) On estime à plus de 800 000 personnes la diaspora cap-verdienne à travers le monde. Les Cap-verdiens de l’étranger vivent traditionnellement entre le Portugal, les États-Unis et la France où ils seraient environ 100 000.

Bibliographie / Sitographie :

Belincanta Rafael. “As estratégias de Cabo Verde para enfrentar a emêrgencia climática”, RFI Português, 11 décembre 2019.

http://www.rfi.fr/pt/cabo-verde/20191211-estratégias-de-cabo-verde-para-enfrentar-emergência-climática

Chayer Mireille et Coulombe Jean-François. «Cap-Vert : des îles sans eau», Radio-Canada, 5 juillet 2019.

https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/155/cap-vert-secheresse-volcan-agriculture

Loude Jean-Yves. Cap-Vert. Notes atlantiques. Paris, Actes Sud, 2002.

Récit de voyage par un ethnologue et amoureux des cultures lusophones.

Rocha Brito Brígida (dir.). Turismo em meio insular africano. Potencialidades, constrangimentos e impactos, Lisbonne, Centro de Estudos Internacionais, 2010.

https://books.openedition.org/cei/336

Plano de Desenvolvimento Sustentável 2017-2021, Governo de Cabo Verde, 2018.

Estudo de Avaliação Ambiental e Social Estratégica do setor do Turismo em Cabo Verde, Ministério das Finanças, mai 2018.

https://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:EbVcoAzLYyoJ:https://www.governo.cv/documentos/estudo-de-avaliacao-ambiental-e-social-estrategica-do-setor-do-turismo-em-cabo-verde-pt/+&cd=1&hl=fr&ct=clnk&gl=fr&client=safari 

“Comunidades afastadas de São Salvador do Mundo-Picos já dispõe da água canalizada”, Nações Unidas Cabo Verde, 5 février 2019.  

https://caboverde.un.org/pt/26734-comunidades-afastadas-de-sao-salvador-do-mundo-picos-ja-dispoe-de-agua-canalizada

«Changement climatique: le Cap-Vert durement touché», Le Point, 8 janvier 2020.

https://www.lepoint.fr/afrique/changement-climatique-le-cap-vert-durement-touche-08-01-2020-2356913_3826.php

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