Irlande : déroute et nationalisme ?

Manque de solidarité et de perspicacité. C’est bien ce que révèle la deuxième crise européenne avec, en outre, une belle erreur de diagnostic : l’Irlande n’est pas la Grèce.  Pourquoi donc devrait-elle suivre le même régime et risquer de subir un repli nationaliste ?

Manifestations en Irlande (AFP)

Si l’on a jeté la pierre aux Grecs pour la gestion calamiteuse de leurs finances publiques, la lapidation de l’Irlande ne pourra se faire pour le même motif. En effet, c’est  d’abord parce que les Irlandais ont volé au secours de leurs banques – victimes de l’éclatement de bulles financières – que le déficit s’est creusé, transformant alors la dette privée en dette publique. Pas vraiment un scénario inédit en Europe à l’heure actuelle. Pourtant, les marchés financiers s’en sont affolés… A qui la faute ?

Sans doute aux tergiversations franco-allemandes de la mi-novembre. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel annonçaient alors leur souhait d’institutionnaliser les mécanismes de restructuration de dette en cas de faillite d’un État européen. Et l’évocation de cette funeste éventualité n’a pas manqué de semer la zizanie, comme le reconnaissent les économistes Martin Wolf et Daniel Cohen, de part et d’autre de la Manche.

La réaction européenne à la crise irlandaise fut cependant plus vive que pour la Grèce. Les dirigeants européens se sont concertés et entendus pour accorder à l’Irlande un plan d’aide de 85 milliards d’euros, sous réserve toutefois de l’adoption d’un plan de rigueur sans précédent. Leur espoir affiché : envoyer un message fort aux marchés pour les assurer de la solidité de la solidarité européenne. Il y a juste un hic : ces derniers n’en furent pas rassurés pour un sou. Raison avancée: ils craignent la rigueur. Un serpent qui se mord la queue ? – Non, vous dira-t-on. Dans cette histoire, il n’y a paraît-il qu’un vieux tigre aux griffes élimées.

L’Allemagne impose rigueur et orthodoxie

C’est en partie aux voisins germaniques, qui considèrent la discipline budgétaire comme seule solution envisageable, que l’on doit cette cure d’austérité. D’où un mépris latent pour les pays fortement endettés. S’agissant des Irlandais, l’Allemagne a pourtant joué un double jeu, Pierre Briançon dans Le Monde va même jusqu’à parler de « schizophrénie financière ». Les banques teutonnes étant parmi les plus touchées par la crise irlandaise, les Irlandais se virent d’abord pressés par Berlin d’accepter un plan d’aide internationale. Poussée par l’opinion publique et le Parlement germaniques, l’Allemagne a ensuite viré de bord en se faisant la championne de la rigueur sur le volet budgétaire du plan d’aide en question.  Or, au vu de l’influence de l’Allemagne sur la zone euro, mieux vaudraient des décisions éclairées. Elles sont pourtant discutables.

Comme le soulignait Martin Wolf dans le Financial Times : « La vision allemande des problèmes de la zone euro est erronée ». Autrement dit, la rigueur imposée est loin d’être la meilleure méthode pour qu’un jour la croissance redémarre. Le FMI lui-même attire l’attention sur les risques que pourraient faire courir à la croissance des plans de redressement trop brutaux. Non seulement les mesures d’austérité effraient les marchés, mais en plus elles font peser un lourd tribut sur les ménages les plus faibles. Diminution du salaire minimum, réduction des prestations sociales, suppression d’emplois publics, autant de raisons de croire que la consommation et la croissance irlandaises ne sont pas prêtes de repartir.

C’est pourtant cette vision allemande qui domine aujourd’hui la zone euro. En témoigne la remise du Grand Prix de l’Economie, le 1er décembre 2010, à l’actuel ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble. Un pris remis par Les Échos et Radio Classique qui constitue, selon Les Échos : « l’événement de la sphère économique et financière française et internationale ». Si l’europhobie était loin de caractériser les Irlandais jusqu’à ce jour, le régime minceur européen pourrait toutefois les faire changer d’avis.

Repli nationaliste et europhobie ?

Y a-t-il un danger d’europhobie irlandaise ? Hélène Conway, élue des Français de l’étranger pour l’Irlande, déclarait à ce sujet sur France Inter le 22 novembre dernier : « Ils ont bien conscience du rôle positif qu’a joué l’Europe dans le boom économique de ses dernières années. La colère irlandaise est davantage dirigée vers ses dirigeants, et notamment Brian Lenihan, ministre des finances. »

Ainsi, si la tentation de repli nationaliste touche aujourd’hui la Grèce à travers une exacerbation de la xénophobie, la souveraineté nationale irlandaise s’exprime par d’autres moyens. D’où la défense du fameux impôt à 12,5% sur les bénéfices des entreprises que le gouvernement a qualifié de « ligne rouge ». A l’Allemagne qui s’indignait du maintien d’une telle mesure, l’Irlande a discrètement glissé que la politique germanique de bas salaires constituait au même titre une mesure de concurrence fiscale. Le plan de rigueur annoncé mercredi 24 novembre prévoit ainsi le maintien de l’impôt emblématique. La honte est pourtant palpable, or bien mince est la frontière avec le ressentiment.

Une honte d’autant plus forte chez tous ceux qui ont bataillé pour que l’Irlande soit indépendante et traitée d’égal à égal au sein de l’Europe. Ainsi The Irish Times titrait-il en Une le 18 novembre 2010 : « Was it for this ? ». Référence aux combats insurrectionnels de 1916 ayant conduit à l’indépendance du pays. Et Hélène Conway de préciser par ailleurs que les Irlandais se sentent bien plus humiliés à l’idée de devoir demander de l’aide à Londres qu’à la Banque Centrale Européenne. Georges Osborne, ministre des Finances britannique, a en effet annoncé qu’un prêt bilatéral serait accordé à l’Irlande : « notre voisin économique le plus proche ». Conséquences : le parti nationaliste du Sinn Féin a remporté fin novembre des élections législatives partielles dans le comté du Donegal d’une part, et d’autre part, il se voit crédité d’une portion croissante des intentions de vote pour les élections de janvier 2011.

Cap sur l’humiliation nationale et la misère sociale : si Ken Loach était à tout hasard en panne d’inspiration, la crise irlandaise pourrait lui donner du grain à moudre. Après Route Irish, son dernier film, pourquoi ne pas filmer l’Irish dé-Route ?

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