« Deux yeux pour un oeil » : Meir Kahane et le « terrorisme » juif

Alors que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a construit sa coalition gouvernementale sur un discours particulièrement dur à l’égard des Palestiniens, les événements de l’été 2015 ont fait rejaillir d’anciennes craintes liées à la résurgence de groupes de juifs extrémistes particulièrement violents et racistes. Le 31 juillet, une bombe incendiaire est lancée sur le village palestinien de Douma, tuant Ali Saad Dawabsha, un bébé de 18 mois et blessant grièvement plusieurs membres de sa famille. Rapidement, la police israélienne s’oriente vers un attentat fomenté par des colons juifs extrémistes et arrête les premiers suspects. Le monde découvre alors le visage de Meïr Ettinger, leader revendiqué des colons ultranationalistes et violents rassemblés sous l’étiquette des  “Jeunes des Collines”. Ce groupe très hétérogène, se compose de jeunes pratiquants, vivant dans les colonies les plus décriées et s’opposant aux évacuations décidées par les autorités. La violence utilisée se voit condamnée par l’ensemble de la classe politique israélienne.

Meir Ettinger devant la cour de justice israélienne à Nazareth, le 4 août 2015, un jour après son arrestation (Crédit photo: Jack Guez / AFP)
Meir Ettinger devant la cour de justice israélienne à Nazareth, le 4 août 2015, un jour après son arrestation (Crédit photo: Jack Guez / AFP)

Même Naftali Bennet du parti “Foyer Juif” et partisan affiché de l’extension des colonies prend ses distances. L’émotion suscitée oblige Netanyahou à renforcer les sanctions à l’égard de ceux qu’il qualifie désormais de “terroristes”. Dès le 4 août, le Ministre de la défense Moshé Yalon décide alors d’appliquer des mesures strictes de détention administrative à l’égard des individus arrêtés. La législation israélienne permettait en effet des détentions de 6 mois sans jugement préalable à l’encontre d’individus soupçonnés de terrorisme, mais celles-ci étaient pour le moment réservées aux Palestiniens. La sévérité affichée des autorités israéliennes trahit leur inquiétude face à la résurgence de groupes terroristes juifs prêts à passer à l’action. La figure de Meir Ettinger interroge particulièrement les médias  et personnifie à lui seul ces individus. Son parcours personnel intéresse autant que son ascendance. En effet, son grand-père maternel n’est autre que le rabbin Meir Kahane, leader ultranationaliste et religieux, assassiné en 1990.

Afin de mieux comprendre l’idéologie avancée par ces juifs extrémistes, Classe Internationale vous propose de revenir sur la naissance et la diffusion de la pensée du rabbin Meir Kahane. Ce dernier a largement influencé les milieux juifs orthodoxes américains puis israéliens depuis la seconde moitié du XXème siècle. Né en 1932 à New York, Martin Kahane adhère très tôt au mouvement sioniste révisionniste, frange  radicale de la mouvance sioniste qui se construit dans un rejet des discours socialistes. Il se lie d’amitié avec Jabotinsky, figure majeure du révisionnisme de la période pré-indépendance et rejoint alors son mouvement, le Betar. Au sein de l’organisation, il est témoin de la mise en place et du développement d’une organisation para-militaire profondément anti-communiste. Il milite alors contre les décisions de la puissance mandataire britannique de contingenter l’émigration juive en Palestine. Après avoir violenté le ministre des Affaires étrangères britannique Ernest Bevin en 1947, il est condamné à plusieurs mois d’emprisonnement. Après plusieurs années à lutter contre les idées communistes aux Etats-Unis, Meir Kahane fonde, en 1968, la Jewish Defence League avec quelques autres juifs orthodoxes. De par son passé militant au sein du Betar, Kahane disposait alors d’une véritable connaissance des milieux juifs et des anxiétés qui commençaient à y poindre. Le traumatisme de la Shoah restait encore très présent dans les mémoires, une grande partie de la communauté juive américaine ayant fui les persécutions en Europe dans les années 1930-1940. Kahane souhaite alors rompre avec l’image victimaire du « juif du ghetto » incapable de se défendre lui-même face aux agressions du monde extérieur. Le mouvement prend d’ailleurs comme slogan « Never Again », référence claire à la Shoah. En réaction à l’antisémitisme, il propose un modèle radicalement opposé : celui d’une communauté qui ne compte plus sur l’État et les autorités pour la protéger mais qui entend assurer sa propre sécurité. A cette époque Kahane éprouve une sorte de fascination/rejet à l’égard des premiers mouvements noirs violents comme les Black Panthers. Dans ses premiers écrits théoriques, le jeune rabbin fait par ailleurs preuve d’un « prophétisme catastrophique »[1]. Il annonce, à l’image des premiers écrits sionistes, un nouvel Holocauste aux Etats-Unis né de la résurgence progressive de l’antisémitisme. Ainsi, Kahane redoute d’abord la montée en puissance de l’antisémitisme noir qui naît à cette époque et qui ancre son combat dans l’islam à l’image de la conversion médiatique de Malcom X.

Meir Kahane lors d'une manifestation à Washington en 1977 (Crédits : AP Photo/Charles Tasnadi).
Meir Kahane lors d’une manifestation à Washington en 1977 (Crédits : AP Photo/Charles Tasnadi).

La tentation violente  ou la rupture avec la figure du « juif du ghetto »

Au sein de la JDL, Kahane crée les groupes Chaya[2] chargés de s’attaquer aux ennemis de la Ligue et à ceux perçus comme des menaces pour la communauté juive américaine. Ces petites unités très mobiles permettent au mouvement de se faire rapidement connaître par la société et les autorités américaines. La JDL passe alors d’une violence largement symbolique à une violence physique et criminelle. Kahane est ainsi arrêté par les autorités américaines pour détention illégale d’armes, de munitions et d’explosifs. De ce fait, dès le milieu des années 1970, la JDL apparait pour le FBI comme une entité terroriste. Pour échapper à des poursuites judiciaires plus lourdes, Kahane fuit alors vers Israël. A son arrivée en septembre 1971, il fait installer un nouveau centre de la JDL à Jérusalem. Sur place, son mouvement attire d’abord des juifs américains qui l’avaient suivi dans sa démarche d’alyah ainsi que de nombreux juifs ayant pu quitter l’URSS et les démocraties populaires. Avec son implantation au sein de l’État hébreu, le mouvement se dote d’une véritable dimension nationaliste. Kahane appelle désormais à une vague d’immigration massive vers la Terre d’Israël (Eretz Israël), notamment dans son ouvrage Never Again, paru en 1972. Le mouvement continue ses manifestations antisoviétiques et dénonce le blocage administratif fait aux juifs soviétiques d’émigrer en Israël. En 1974, Kahane est encore à l’origine de la naissance d’un groupuscule violent : Terror Neged Terror (Terreur Contre Terreur). L’acronyme TNT mélangeant hébreu et anglais traduit dès l’origine l’objectif violent du mouvement. L’idée qui prévaut alors est d’adopter un mode d’action violent en utilisant des moyens similaires à ceux de ses ennemis. Ce groupe actif jusque dans les années 1980 accomplit plusieurs actes d’agressions violentes à l’encontre des populations civiles palestiniennes. Cependant le mouvement est démantelé par la police dans les années 1984-1985

La politisation du combat face au « cancer arabe »[3]

Lors de son arrivée en Israël, Kahane avait d’abord déclaré vouloir se désintéresser du champ politique et affirmait vouloir constituer un kibboutz et un centre éducatif. Cette stratégie trahissait l’évolution de sa pensée et de son idéologie consécutive à son alyah. Alors qu’aux États-Unis, il percevait son existence comme menacée du fait de sa propre prévision d’une montée de l’antisémitisme, en Israël, il ne cherche pas dans un premier temps l’affrontement avec ceux qu’il perçoit comme ses ennemis. Kahane préfère effectuer un repli communautaire en s’appuyant sur une endogamie sociale et accorde dans ce nouveau système une place primordiale à l’éducation ainsi qu’à la formation politique et religieuse de la jeunesse.  

Cependant, l’isolement affiché ne dure qu’un temps. En effet, Kahane comprend en Israël qu’il ne parviendra à fédérer un mouvement cohérent et massif qu’en définissant les Palestiniens comme l’ennemi commun. Le mouvement prend alors une dimension nouvelle. Pour ce faire, Kahane décide d’investir le champ politique pour diffuser son idéologie. Dès décembre 1973 il décide de se présenter aux élections législatives. Le scrutin se joue dans le contexte de l’après Guerre du Kippour. Malgré la victoire finale, Israël sort meurtri du conflit, du fait du nombre de victimes mais aussi du choix des forces arabes coalisées d’entamer leurs opérations le jour de Yom Kippour, fête majeure du calendrier hébraïque. Les espoirs de paix semblent alors lointains. Pour Kahane, le moment apparaît comme propice à une diffusion plus large de ses idées auprès de la population israélienne. Rentrer dans le jeu politique lui permet de gagner en visibilité et de s’attacher le soutien de nouveaux sympathisants. Toutefois, son parti politique Kach[4] ne récolte que 0,8% des suffrages et n’obtient donc aucun élu à la Knesset. Kahane réitère sa participation lors des élections de 1977 et de 1981 mais peine de nouveau à convaincre. L’échec de Kach s’explique par la montée en puissance du Bloc de la Foi, un parti d’ultra-orthodoxes nationalistes, mieux structuré et plus à même de rassembler une base électorale conséquente. L’année 1984 marque une rupture puisqu’avec plus de 25 000 voix, Kach rentre enfin au Parlement. Une analyse fine des suffrages exprimés souligne son ancrage assez important dans les yeshivot [5] et au sein de l’armée. Son électorat se caractérise aussi par sa jeunesse. Kahane parvient en effet à mobiliser les électeurs nés après 1948 et la naissance de l’État d’Israël, pour qui la cohabitation avec les populations arabes n’est pas naturelle. Il semble aussi avoir profité d’une lente polarisation de la société au niveau ethnique, social ou politique. Son élection lui confère une tribune politique sans précédent, ses déclarations chocs à la tribune de la Knesset lui permettant d’orienter le débat dans le sens qu’il avait préétabli.

Kahane prononçant un discours devant des membres de la JDL
Kahane prononçant un discours devant des membres de la JDL

La radicalisation du discours politique

En rentrant dans le jeu électoral israélien, Kahane participe à une radicalisation du discours politique en revendiquant des propos ouvertement racistes à l’égard des populations arabes d’Israël. Pour le journaliste E. Sprinzak, beaucoup de députés adoptent alors par défaut un « Kahane-like language ». Son positionnement sans équivoque séduit et participe à sa popularité croissante. Le message politique revendiqué est ainsi clairement affiché : imposer aux Arabes une terreur de tous les instants par l’intimidation, le racisme d’État ou les violences physiques rendant leur existence quotidienne impossible et les forçant de fait à fuir.Il appuie ses propres revendications par un prétendu droit historique issu de la Bible, rendant légitime les aspirations juives sur le « Grand Israël ». Pour le politologue E. Sprinzak, le discours politique de Kahane s’apparente ainsi à une véritable « ideo-theology » empruntant à la fois des éléments bibliques et d’autres issus des grandes théories des sciences sociales.L’idéologie du mouvement Kach se construit aussi autour d’un ouvrage rédigé par Meir Kahane, intitulé « They Must Go », « They » faisant référence aux populations arabes de Palestine et d’Israël. Dans ce pamphlet, Kahane part du constat de la dichotomie qui s’est opérée entre l’annonce d’un État « juif » lors de la déclaration d’indépendance et la présence de plusieurs centaines de milliers d’arabes dans ce même État. Il refuse de reconnaître un éventuel État palestinien qui viendrait contredire l’injonction divine d’occuper l’entièreté « d’Eretz Israël ». La seule solution pour palier à une démographie défavorable aux Juifs serait, pour lui, de faire partir les arabes des terres revendiquées, en usant si nécessaire de la force. Pour de nombreux spécialistes, l’étude de la violence politique revendiquée et du contenu programmatique du Kach fait apparaître de nombreuses similarités avec des idéologies fascistes et racistes. Ainsi pour le journaliste M. Viorst, la pensée kahaniste est assimilable aux lois de Nuremberg lorsqu’elle entend créer un état d’Israël « arab-frei »[6], débarrassé de sa population arabe, méprisée et discriminée.

Après son élection, il déclare d’ailleurs ne pouvoir soutenir qu’une coalition forte ayant le courage d’annoncer publiquement le projet de déplacer les populations palestiniennes en dehors du « Grand Israël ». Enfin, son succès s’explique aussi par la montée d’un courant anti-arabe de plus en plus fort dans les milieux modestes et les périphéries urbaines. Son élection lui permet aussi de jouir pendant 4 ans d’une immunité parlementaire complète, empêchant ou freinant toute poursuite judiciaire à son encontre. Par ricochet, il organise une binarisation de la scène politique israélienne, ses polémiques rythmant le débat médiatique. Ainsi, lors de plusieurs discours devant ses partisans, il parle de « cancer des arabes », « cancer dont il faut se prémunir ». Interrogé par les médias israéliens et occidentaux à cet égard, il confirme ces propos et affirme préférer cette violence quitte à s’attirer les foudres du monde entier plutôt que de revivre un nouvel Holocauste.

Kahane posant devant la Menorah de la Knesset, le parlement israélien
Kahane posant devant la Menorah de la Knesset, le parlement israélien

Le « syndrôme Massada »

Dans la pensée de Kahane, la violence ou tout du moins l’autodéfense permet de revenir à un judaïsme « d’antan ». La mobilisation de ces exemples historiques permet à Kahane d’établir un lien direct entre les juifs de la JDL et les juifs de l’Antiquité, à l’image des héros juifs glorifiés que constituent Judas Maccabée ou Bar Kokhba farouches opposants aux régimes polythéistes des Séleucides ou des Romains. Dans cette valorisation des épisodes de la résistance juive biblique ou para-biblique, la ténacité et le courage des zélotes de Massada deviennent des modèles à suivre. Ceci n’est pas propre au mouvement Kach puisque dès les années 1910, l’organisation paramilitaire juive HaShomer avait pris pour devise : « Judea fell in blood and fire, in fire and blood shall Judea rise ». Dans la même idée, la Haganah, la proto-armée israélienne affichait ses ambitions en proclamant « We fight, therefore we are ». Par la violence et l’agressivité, le juif devient plus libre et affirme son indépendance. Dans ce contexte, la dissymétrie du rapport de force est ainsi recherchée puisque seule compte la victoire finale, peu importe les moyens employés. Pour les partisans de Meir Kahane, l’État hébreu est engagé dans une « guerre des berceaux » avec les populations arabes vivant tant en Israël qu’en Palestine, dont les croissances démographiques sont plus importantes. Cette démarche vise à favoriser l’endogamie sociale pour éviter toute déliquescence culturelle ou religieuse et encourager la préservation de soi. Ainsi, les individus jugés trop arabophiles deviennent des victimes potentielles. Par ailleurs, les contacts et les alliances avec les autres groupes ethniques ou religieux existent mais ne sauraient être pérennes. Les partisans de Kahane essaient à plusieurs reprises de provoquer des conflits entre les colons et les populations arabes afin de rendre la cohabitation impossible. Enfin, la violence prônée envers les arabes permet d’unifier le mouvement kanahiste par la désignation d’un bouc émissaire commun.

Les troupes d'haShomer, la proto-armée juive en tenue de bédouin
Les troupes d’haShomer, la proto-armée juive en tenue de bédouin

Une violence vengeresse

Au fil du temps, la violence change de dimension dans la pensée kahaniste pour revêtir des aspects beaucoup plus spirituels, et devenir libératoire et rédemptrice. Cette perception profondément novatrice de la violence fait la spécificité de la théorie kahaniste. Ainsi, pour Kahane, la violence politique envers les non-juifs ne connait pas de limite. E. Sprinzak montre avec raison que de tels mouvements violents de contre-terrorisme ont parfois existé dans la jeune histoire d’Israël mais pas dans de telles proportions. Le groupe HaShomer (le Protecteur) s’était constitué lors de la période mandataire pour contrer la violence des populations arabes. Cependant, ces mouvements n’ont jamais fait que justifier leur propre pratique de l’autodéfense. Si de telles violences ont eu lieu dans les années 1920 ou 1930, elles ne sont jamais que pensées dans une logique de court terme et ne font pas appel à un éventuel combat idéologique ou religieux. Kahane ne fait pas de distinction entre la période pré et post-indépendance. Dans son pamphlet Hillul HaShem (la désacralisation de Dieu), Meir Kahane met en forme sa théorie de la revanche. Cela lui permet de justifier et de présenter comme légitime les formes de violences qu’il revendique. Pour lui la désacralisation du nom de Dieu, provient d’abord de la soumission inconsciente des juifs aux « gentiles« , les non-juifs : « When the Jew is beaten, God is profaned! When the Jew is humiliated God is shamed! When the Jew is attacked it is an assault upon the Name of God! »[7]. Il souhaite ainsi s’opposer aux théories du Rav Kook largement diffusées alors et qui voulaient que les dirigeant sionistes laïcs aient accompli le dessein divin sans s’en rendre compte en permettant l’établissement de l’Etat hébreu. Pour Kahane, au contraire, les gentiles auraient favorisé la naissance d’Israël en soumettant les juifs et en laissant faire l’Holocauste. Ainsi, la re-sacralisation du nom de dieu intervient par le combat contre les non juifs peu importe leur identité. Loin de s’arrêter à ce simple constat, Kahane appelle directement à la violence, une violence liée au désir de revanche, à savoir faire subir aux autres, ce que les juifs ont vécu. La violence répond ainsi à la violence dans une logique proche de celle de la loi du Talion comme le montre la fondation du groupe Terror Neged Terror. Dans son propre paradigme religieux, la revanche n’est plus un acte individuel mais prend une dimension collective symbolique en venant venger deux mille ans d’humiliations : « A Jewish fist[8] in the face of an astonished Gentile world that had not seen it for two millennia, this is Kidush Hashem » (sacralisation du nom de Dieu)[9]Sprinzak relève de fortes similarités de l’idéologie de Meir Kahane avec les écrits du militant marxiste noir Frantz Fanon. En effet, tous deux semblent justifier une violence brutale sans limite pour guérir des blessures profondes causées par des années d’humiliations et de ségrégations. Cependant, chez Fanon, cette violence est sociale par son inspiration marxiste tandis qu’elle est d’inspiration religieuse pour Kahane. La violence contre les non juifs ainsi justifiée religieusement ne peut alors être contenue. Et Kahane de déformer la loi du Talion : « deux yeux pour un œil »[10].

Comic book réalisé pour les 20 ans de la mort de Kahane
Comic book réalisé pour les 20 ans de la mort de Kahane

La mise à l’écart du monde politique

Inquiet de la montée en puissance des idées ultra-nationalistes et de la radicalisation progressive du discours politique, le gouvernement travailliste décide en 1985 de voter une loi interdisant aux partis incitant ouvertement au racisme de se présenter aux élections législatives. Le mouvement de Meir Kahane apparaît ainsi comme directement visé. Le rabbin d’origine américaine semble alors incarner une nouvelle forme de radicalité jusque là assez inédite en Israël ou tout du moins restée marginale ou très limitée dans le temps. Les médias parlent alors volontiers de « syndrôme Kahane »[11]. Meir Kahane reste cependant député jusqu’en 1988 mais ne peut présenter de liste aux élections. De fait il est exclu du jeu politique israélien et perd une tribune importante. Son parti ainsi rejeté, tombe dans la semi-clandestinité mais reste pour un temps particulièrement puissant. Difficile d’estimer combien de sièges Kach aurait pu obtenir lors de ces élections de 1988 mais les différentes études d’opinion menées montraient une imprégnation de plus en plus forte de ses idées au sein de la population israélienne. Ainsi à la fin des années 1990, un sondage révèle que près de 50% de la population israéliennes soutenait une expulsion des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, idées pour lesquelles Kahane avait été traité de « vampire » et de « ver »[12] quelques années auparavant.

Une nébuleuse en déclin ?

Cependant, la nébuleuse politique et religieuse qui se structure autour de la figure de Meir Kahane ne parvient pas à survivre à la mort de son leader en 1990. Ce dernier est en effet assassiné le 5 novembre par un fondamentaliste égyptien à la sortie d’un discours prononcé à Manhattan devant une assistance de juifs ultra-orthodoxes. Le déclin du kahanisme après la disparition du rabbin montre le véritable pouvoir charismatique de ce dernier. Selon Max Weber, le charisme du chef permet en effet à celui-ci d’incarner un idéal collectif pour le groupe qu’il représente et surtout de participer au dépassement des membres, dépassement pouvant aller jusqu’au sacrifice. En effet, Meir Kahane n’est que très rarement impliqué dans les violences que l’on lui reproche et utilise une violence par procuration par le biais de ses partisans.

Si les tentatives de faire perdurer ses idées existent encore, elles peinent désormais à s’imposer faute d’une incarnation suffisante et de divisions internes majeures. En, effet, après 1990, le parti Kach, se scinde en deux réduisant à nouveau la portée du message du défunt rabin. Un religieux d’Hébron, Avraham Toledano, prend la tête du mouvement, légitimé par son savoir théologique et son appartenance à la communauté ultra-orthodoxe d’Hébron. En opposition, les descendants du rabbin assassiné, son fils notamment, Binyamin Ze’ev Kahane, forment le parti Kahane Chai[13]. Avec l’amorce du processus de paix à Oslo, les thèses kahanistes reviennent sur le devant de la scène. Les négociations entamées par Yitzak Rabin avec les Palestiniens font du Premier ministre un traître à sa patrie pour nombre de ses compatriotes. En novembre 1992, après une attaque sur un marché arabe de la vieille ville de Jérusalem, les principaux leaders de deux mouvements sont mis en examens pour « incitation au terrorisme ». Les deux partis basculent définitivement dans la clandestinité après l’adoption des lois antiterroristes votées suite au Massacre du Tombeau des Patriarches de 1994. Baruch Goldstein, auteur de la tuerie, était en effet un partisan affiché des idées kahanistes et provenait lui aussi de la colonie de Kirbet Arya près d’Hébron. Cet événement tragique traumatise une large partie de la population israélienne et discrédite sur le long-terme l’usage d’un tel niveau de violence contre des civils palestiniens. Yigal Amir, assassin d’ Yitzak Rabin semble aussi avoir fréquenté un temps les milieux kahanistes et sa présence aux funérailles de Baruch Goldstein est dénoncée a postériori par les autorités israéliennes. Etroitement surveillés et démantelés peu à peu, les mouvements se réclamant de Meir Kahane perdent alors de leur influence. Ainsi, Kahane Chai périclite rapidement et ne survit pas à l’assassinat de son leader et de sa femme lors de la seconde Intifada en 2000. Cependant, on observe encore aujourd’hui des résurgences de ces mouvements notamment du fait de l’avènement d’internet qui permet une diffusion plus grande des thèses  kahanistes. Le département d’État américain estime aujourd’hui leurs partisans à une petite centaine mais continue de les considérer comme des organisations terroristes[14]. Enfin, les anciens supporters de l’idéologie kahaniste sont aujourd’hui largement discrédités dans le jeu politique israélien même si beaucoup ont depuis abandonné la violence comme arme politique. Avidgor Lieberman, ancien ministre des affaires étrangères sous le gouvernement Netanyahou, et fondateur du parti d’extrême-droite Israël Beitenou, a été attaqué à plusieurs reprises pour son appartenance supposée au Kach.

Religieux devant un graffiti sur une mosquée de Jérusalem. A droite : "Un bon arabe est un arabe mort". A gauche : "Que vive Kahane".
Religieux devant un graffiti sur une mosquée de Jérusalem.
A droite : « Un bon arabe est un arabe mort ».
A gauche : « Que vive Kahane ».

L’attaque du 31 juillet 2015 a rappelé aux autorités israéliennes l’existence de groupes extrémistes, relativement autonomes et pour qui la pensée kahaniste constitue une base idéologique majeure. Le contexte particulier des colonies sert de foyer idéal à la diffusion de la pensée du défunt rabbin, à l’image des “Jeunes des Collines”. Ces derniers organisent régulièrement des attaques à l’encontre des populations palestiniennes voisines, notamment des actes d’intimidation. Leur slogan, “le prix à payer”, rappelle largement ceux utilisés par les groupes d’action violents mis en place par Kahane en utilisant le thème de la vengeance. Les nombreux articles consacrés à ce sujet par la presse internationale ont montré l’existence d’un noyau radical, toujours actif, et hostiles à tous compromis avec les Palestiniens. La réponse forte apportée par le gouvernement Netanyahou en recourant aux détentions administratives – ces mesures n’avaient pas été appliquées depuis longtemps pour les populations juives – vient souligner son appréhension quant à l’existence d’individus radicalisés capables de faire rapidement dégénérer un climat sécuritaire déjà particulièrement tendu. L’actuel embrasement de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza semble indiquer que ces inquiétudes étaient justifiées.

Thomas Gagnière

[1] E. SPRINZAK, p. 52

[2] « Animal » en hébreu

[3] Expression employée par Meir Kahane lors d’une interview à la télévision israélienne.

[4] « Ainsi » en hébreu

[5] écoles religieuses

[6] Cité dans M. VIORST,

[7] Cité dans E. Sprinzak, p. 50

[8] On retrouve ce poing vengeur dans le logo de la JDL (un poing noir levé sur un fond jaune).

[9] Cité dans E. Sprinzak, p. 50

[10] Interview à CNN, 1983

[11] Cité dans E. SPRINZAK, p.16.

[12] Cité dans D. KING, « The False Prophet: Rabbi Meir Kahane: From FBI Informant to Knesset Member by Robert I. Friedman »

[13] « Que vive Kahane » en hébreu

[14] http://www.start.umd.edu/tops/terrorist_organization_profile.asp?id=61

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Une réflexion sur “« Deux yeux pour un oeil » : Meir Kahane et le « terrorisme » juif

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