Sous la forêt, la mine. La forêt allemande de Hambach, symbole de la lutte pour la fin du charbon en Europe

En septembre 2018, les forces de l’ordre entamèrent l’expulsion systématique des activistes de la forêt de Hambach, dans l’ouest de l’Allemagne. Érigés en symbole européen de la lutte contre l’extraction minière, ces bois voient en effet converger, depuis plus de dix ans, des milliers de citoyens et de militants venus de toute l’Allemagne et des pays voisins. Ils aspirent à mettre un terme à la déforestation et l’exploitation de la plus grande mine de charbon à ciel ouvert d’Europe. En plus de révéler les contradictions fondamentales du système écologique allemand, cette mobilisation pose, en creux, la question essentielle de la place des citoyens dans l’Union européenne, et ce également en dehors des grandes échéances électorales.

« Les forêts précédent les peuples, les déserts les suivent » (1). La célèbre doxa écologiste prend tout son sens lorsqu’on tourne ne serait-ce qu’un instant notre regard outre-Rhin, vers la forêt allemande de Hambach (Hambacher Forst) près de Cologne, dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Une forêt primaire vieille de 12 000 ans qui, en quelques décennies, a été réduite à l’état de poussière par les puissantes excavatrices de RWE (Rheinisch-Westfälisches Elektrizitätswerk Aktiengesellschaft), la plus importante compagnie d’électricité allemande. Dans les sous-bois de l’ancestrale forêt se tapissent nombre d’espèces protégées, depuis le Vespertilion de Bechstein aux oiseaux rares en passant par le loir ou la grenouille agile (2). C’est toutefois un tout autre trésor qui, sous les racines des chênes et des charmes, suscite la convoitise des industriels : le lignite ou « houille brune » abonde dans les sous-sols de Hambach. Ce charbon de qualité inférieure, utilisé comme combustible pour les centrales thermiques, représente une source d’énergie bon marché et très polluante, mais pourtant nécessaire au financement de la « transition écologique » allemande. En effet, en raison de la sortie du nucléaire décidée par le pays en 2011 pour 2022, et alors que les prix des droits à polluer se sont effondrés sur le marché européen (3), le charbon reste une source très importante de production électrique pour l’Allemagne: près de 40% de la production d’électricité est issue de l’exploitation charbonnière en 2017, contre 25 % en moyenne en Europe et moins de 2% en France.

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La mine de Hambach vue depuis le point d’observation d’Elsdorf-Angelsdorf (Johannes Fasolt/2006)

Les déserts suivent les peuples

Ainsi, depuis l’acquisition du site en 1978 par la groupe de production d’électricité RWE, plus de 90% de la superficie originelle du bois de Hambach a déjà disparu. Petit à petit et hectare par hectare, la mine dévore la forêt : chaque année en effet, le gouvernement du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie autorise RWE à étendre de 100 hectares l’immense carrière de lignite rhénane, bien qu’elle représente à elle seule la plus importante source d’émissions de CO2 du Vieux Continent. Le permis d’ores et déjà accordé à RWE prévoit l’extraction de 1,3 milliard de tonnes de lignite supplémentaires d’ici 2045 sur le site. Par conséquent le prochain agrandissement de la mine, pour l’heure suspendu par la justice allemande dans une décision du vendredi 5 octobre, pourrait bien être le dernier s’il venait à se réaliser: ne subsistent en effet à ce jour que 200 hectares sur les 4100 que comprenait l’écrin sylvestre autrefois.

Et il ne s’agit là que de  l’arbre qui cache la forêt : au-delà des conséquences écologiques désastreuses, les substances et particules fines émises par l’extraction minière nuisent à la santé des habitants de la région et à celle des activistes venus défendre celle qu’ils surnomment affectivement « Hambi ». En matière sanitaire, une étude publiée en 2016 par quatre ONG (4)révèle d’ailleurs que l’exploitation charbonnière provoque 23 000 morts prématurées en Europe chaque année, la Pologne (4 690 décès) et l’Allemagne (2 490 décès) étant les Etats les plus touchés par les émissions générées sur leurs territoires. Cette pollution bien sûr ne connaît pas de frontières et affecte aussi les populations des pays voisins, conduisant à une européanisation toujours plus importante de la question du charbon.

Par ailleurs, pas moins de six villages ont été rasés pour permettre l’exploitation de la mine de Hambach et près de 3000 personnes ont déjà été déplacées. Ici et là, des paysages sont balafrés, des habitants expropriés, des églises et monuments historiques rasés, des cimetières déplacés. Dans le village d’Immerath, au nord-ouest de Cologne, les habitants ont fait leurs adieux à leur église Saint-Lambert – du moins ceux qui n’avaient pas encore été expulsés vers Immerath Neu (« le nouveau Immerath », ville construite de toutes pièces pour accueillir les déplacés). Vieux d’un siècle, l’édifice a été déconsacré puis rasé en janvier dernier pour ouvrir la voie à l’extension du site minier. Et alors qu’au pays de Goethe et de Schiller, la culture ploie face aux excavatrices, de nombreuses voix s’élèvent dans toute l’Union contre le polluant combustible.

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Les excavatrices de la compagnie RWE dans la mine à ciel ouvert de Garzweiler, sur le site d’Hambach
(Raimond Spekking/2013)

En Allemagne, une dépendance au charbon incompatible avec l’Accord de Paris

Si la révolution industrielle était un monstre qui se nourrissait de charbon, la transition énergétique allemande s’en délecte aussi. Le noir minerai est même indispensable à la sécurité énergétique du pays depuis que la chancelière Angela Merkel a décidé de sortir son pays du nucléaire, quelques jours après la catastrophe qui frappa en mars 2011 la centrale de Fukushima Daiichi, au nord-est du Japon. Dix réacteurs nucléaires ont d’ores et déjà fermé en Allemagne, et les derniers devraient cesser de fonctionner à l’horizon 2022. Alors plébiscitée outre-Rhin, la décision de sortie progressive de l’énergie nucléaire n’en demeure pas moins difficilement compatible avec les objectifs climatiques du pays. Comme bien d’autres Etats en effet, l’Allemagne s’est engagée dans le cadre de l’Accord de Paris (2015) à réduire ses émissions de gaz à effet de serre en vue d’atteindre la neutralité carbone (5) en 2050. La diminution de la part du nucléaire dans le mix énergétique conduit cependant le pays à se tourner rapidement vers d’autres sources d’énergie. Le gaz naturel majoritairement importé (dont 40% de Russie) est coûteux ; et si le renouvelable connaît un essor spectaculaire (près de 30% de la production électrique), le pays repose largement sur ses quelques 150 centrales à charbon pour pallier à l’incertitude inhérente à ces énergies vertes. Elles sont en effet bien trop sensibles aux variations météorologiques pour assurer dès aujourd’hui la continuité de la production électrique du pays.

Générateur d’énergie, le charbon est également générateur d’emplois, et le secteur minier jouit donc depuis toujours d’une bienveillance particulière de la classe politique allemande, toute tendance politique confondue – avec la notable exception des Verts (Bündnis 90/Die Grünen). Les responsables craignent tout particulièrement les conséquences sociales d’une sortie du charbon, les mines et autres centrales employant près de 20 000 personnes dans la Ruhr, en Lusace et dans le centre du pays. Autant de régions où la reconversion professionnelle des salariés du charbon sera particulièrement délicate. La fin de l’extraction houillère entraînerait en outre une forte augmentation du prix de l’énergie, alors que les consommateurs allemands paient déjà l’électricité la plus chère d’Europe (0,298 € TTC/kWh en moyenne en 2016 contre 0,171 € TTC/kWh en France). Il s’agit là d’ailleurs de l’un des arguments avancés par RWE pour justifier l’extension de la mine de Hambach. Les militants écologistes lui opposent une toute autre réalité, fondée sur le coût environnemental de l’exploitation du charbon, largement sous-estimé jusqu’à présent. Une étude menée par le Bureau fédéral de l’environnement (Umweltbundesamt) en 2017 (6) met ainsi en lumière les coûts sanitaires et matériels de l’extraction minière, estimés à 46 milliards d’euros en 2016 en raison des émissions de gaz à effet de serre et de polluants atmosphériques.

« Écouter la forêt qui pousse plutôt que l’arbre qui tombe » (Friedrich Hegel)

Dans ce contexte, la forêt de Hambach cristallise les tensions autour de la dépendance allemande au charbon brun et se voit même érigée en symbole de la lutte pour la fin du l’extraction minière en Europe. Face à l’adversité en effet, certains choisissent de garder espoir  et depuis 2012, des dizaines de militants écologistes ont investi Hambach, perchés dans des cabanes installées dans les arbres, faisant de la forêt millénaire l’une des plus anciennes zones à défendre d’Europe. Cette occupation a pris fin avec l’expulsion manu militaride ces activistes en septembre 2018, opération durant laquelle un photographe a trouvé la mort suite à une chute d’une vingtaine de mètres.

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Une cabane dans les arbres de la forêt de Hambach
(Tim Wagner/2018)

Face à l’ampleur de la crise, la Cour régionale administrative de Münster  a récemment suspendu le déboisement des derniers hectares de la forêt de Hambach, invoquant une directive européenne sur la protection de la faune et de la flore, tant que la justice n’aura pas examiné sur le fond le recours déposé par l’organisation environnementale Bund, soit d’ici 2020 environ. Cette décision offre aux défenseurs de l’environnement une victoire tardive après six années d’engagement. Loin de s’essouffler, la mobilisation contre l’exploitation charbonnière réunit des activistes écologistes venus de toute l’Europe : le dernier week-end d’octobre, près de 6500 personnes – dont 300 français – se sont rassemblées près de Cologne pour participer à une grande action de désobéissance civile en bloquant les infrastructures de la mine de Hambach. Alors que la COP 24 s’est ouverte à Katowice en Pologne, au cœur d’un des plus grands bassins houillers d’Europe, des dizaines de milliers d’activistes de l’environnement (6) ont manifesté pour une sortie accélérée du charbon d’ici 2020, à Berlin et à Cologne.

Au regard d’une telle mobilisation, le gouvernement de coalition d’Angela Merkel a créé en juin 2018 « la commission charbon » (Kohlekommission). Constituée de 21 membres, elle est chargée de mettre en œuvre une sortie structurée de l’énergie fossile. Des informations déjà divulguées dans la presse évoquent la date de 2038 pour une sortie définitive du charbon. Bien trop tard, pour beaucoup, alors que l’année 2018 est déjà l’une des plus chaudes jamais enregistrées depuis le début du XXème siècle…

Zélie Waxin

 

 

Notes :

(1) La désormais célèbre citation est communément attribuée à François-René de Chateaubriand, bien qu’elle n’ait jamais été située dans l’œuvre de l’écrivain. Se référer à la recherche de Jean-Michel Le Bot, « Contribution à l’histoire d’un lieu commun : l’attribution à Chateaubriand de la phrase « les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent » », disponible à l’adresse : https://journals.openedition.org/socio-logos/2634

(2) La forêt de Hambach est riche de quelques 140 espèces protégées. Une liste en est dressée par les militants de Hambach sur leur site internet, disponible à l’adresse : https://hambacherforst.org/hintergruende/der-wald/bedrohte-tierarten/

(3) Le marché carbone européen – dit ETS, European Union Trading Scheme– créé en 2005 permet d’échanger des droits d’émission de CO2 au même titre que des titres financiers. Les cours du prix de la tonne de carbone sont tombés très bas ces dernières années, avec toutefois une nouvelle évolution à la hausse : la tonne de carbone atteindra 25 euros fin 2018 et pourrait s’établir en moyenne entre 35 et 40 euros par tonne au cours des cinq prochaines années.

(4) Étude « Europe’s Dark Cloud. How coal-burning countries are making their neighbours sick », par les quatre ONG Sandbag, Health and Environment Alliance (HEAL), Climate Action Network (CAN) Europe et WWF. Disponible à l’adresse: http://awsassets.wwfffr.panda.org/downloads/dark_cloud_full_report.pdf

(5) État d’équilibre à atteindre entre les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine et leur retrait de l’atmosphère par l’homme ou de son fait.

(6) Étude disponible à l’adresse : https://www.umweltbundesamt.de/sites/default/files/medien/1410/publikationen/2017-11-02_position_kohleverstromung-klimaschutz_fin_0.pdf

(7) A Berlin, entre 5000 activistes, selon la police, et 16 000 selon les organisateurs, ont manifesté pour la fin de l’extraction charbonnière. A Cologne, ils étaient entre 10 000 et 20 000.

Sources :

Articles de presse :
AFP. 2018. « En Allemagne, une église rasée pour faire place à une mine de charbon », La Croix, 11 janvier. Disponible à l’adresse : https://www.la-croix.com/Monde/Europe/En-Allemagne-eglise-rasee-faire-place-mine-charbon-2018-01-11-1200905181
Andrade, Arjuna. 2018. « La pollution à nos corps défendant », Les Nouvelles de l’Eco, France Culture, 1er novembre. Disponible à l’adresse : https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouvelles-de-leco/les-nouvelles-de-leco-du-jeudi-01-novembre-2018
Barroux, Rémi. 2016. « Le charbon entraîne 23000 morts prématurées en Europe chaque année », Le Monde,5 juillet. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/pollution/article/2016/07/05/le-charbon-entraine-23-000-morts-prematurees-en-europe-chaque-annee_4964092_1652666.html
Belhassen, Antoine. 2018. « Dans la forêt de Hambach, le ‘Notre-Dame-des-Landes allemand’ », Courrier International, 14 septembre. Disponible à l’adresse : https://www.courrierinternational.com/article/dans-la-foret-de-hambach-le-notre-dame-des-landes-allemand

DPA.2018. «Deutscher Umweltpreis verliehen», Zeit Online, 28 Octobre. Disponible à l’adresse: https://www.zeit.de/news/2018-10/28/deutscher-umweltpreis-verliehen-181028-99-567278
Nerbollier, Delphine. 2018. « L’Allemagne freine face à la sortie du charbon », La Croix, 4 octobre. Disponible à l’adresse : https://www.la-croix.com/Economie/Monde/LAllemagne-freine-face-sortie-charbon-2018-10-04-1200973730
Parth, Christian. 2018. «Hambacher Forst. Das ist die Mitte der Gesellschaft», Zeit Online, 6 Octobre. Disponible à l’adresse: https://www.zeit.de/gesellschaft/2018-10/hambacher-forst-demonstration-rodung-rwe-armin-laschet
Pinzler, Petra. 2018. « Abholzung: Lasst die Baüme stehen! », Zeit Online, 22 août. Disponible à l’adresse: https://www.zeit.de/2018/35/abholzung-hambacher-forst-kohle-umweltschutz

Documentaires :

ARTE Regards. 2018. Les anti-charbon se battent contre le déboisement d’une forêt. Disponible à l’adresse : https://www.arte.tv/fr/videos/079474-050-A/arte-regards/

Études :
Sandbag, HEAL, CAN Europe & WWF. 2016. « Europe Dark’s Cloud. How coal-burning countries are making their neighbours sick », juin. Disponible à l’adresse: http://awsassets.wwfffr.panda.org/downloads/dark_cloud_full_report.pdf

Umweltbundesamt. 2017. « Kohleverstromung und Klimaschutz bis 2030. Diskussionsbeitrag des Umweltbundesamts zur Erreichung der Klimaziele in Deutschland », novembre. Disponible à l’adresse: https://www.umweltbundesamt.de/sites/default/files/medien/1410/publikationen/2017-11-02_position_kohleverstromung-klimaschutz_fin_0.pdf

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