La « guerre hybride » (1/4) : l’expérience militaire des États-Unis comme condition préalable à l’émergence de la guerre hybride

La « guerre hybride » (1/4) : l’expérience militaire des États-Unis comme condition préalable à l’émergence de la guerre hybride

Formation « Marche des éléphants » d’avions de combat F-35A sur la base aérienne Hill (Utah) en novembre 2018. Le programme d’avion de combat F-35 est le programme d’armement le plus cher de l’histoire : plus de 400 milliards de dollars U.S. ont été dépensés alors que l’avion n’est pas encore pleinement opérationnel. Ce programme représente à lui seul l’envolée budgétaire états-unienne en matière d’achats d’équipements militaires depuis les années 1990, sans que de résultats tangibles ne soient obtenus en Irak et en Afghanistan. Crédits : Wikimedia Commons.

La fin de la Guerre Froide fut célébrée comme le « retour de la paix », étant donné que la menace d’une guerre régulière de haute intensité semblait disparaître en Europe. Toutefois, de nombreux conflits locaux ont éclaté depuis 1991, et les armées occidentales, alors que présentées comme les « meilleures du Monde », n’ont pas réussi à y apporter les solutions militaires pour favoriser le retour à la paix. Ces échecs, dont le plus notable est celui de l’opération Iraqi Freedom, ont nourri une réflexion dans les états-majors sur les raisons de l’échec d’armées de haute technologie face à des adversaires non étatiques – mais qui pourraient l’être -, moins équipés, mais plus innovants dans leurs tactiques et dans leurs choix d’équipement, dans un souci permanent d’efficacité stratégique. Ainsi émergerait un nouveau type de guerre : la « guerre hybride », où l’acteur régulier serait confronté à un adversaire qui emprunterait simultanément dans les registres de la guerre « régulière » et « irrégulière ». Classe Internationale vous propose une série de quatre articles afin de comprendre le concept de « guerre hybride ». 

S’intéresser à la « guerre hybride » suppose de comprendre les mécanismes ayant contribué à l’émergence de ce concept aux États-Unis. Éminemment états-unien, le concept de « guerre hybride » est révélateur du rapport complexe qui existe entre l’énorme institution militaire états-unienne et tout processus d’innovation technique ou tactique pouvant remettre en cause l’organisation du Pentagone. Bien que dotés d’outils d’identification des innovations, ces derniers font face à des limites (1) qui furent renforcées à l’issue de l’expérience traumatisante de la Guerre du Viêt Nam (2). Expurgeant de toute référence à cette expérience pourtant riche d’enseignements en matière de combat « irrégulier », les États-Unis adoptèrent les principes de la « Revolution in Military Affairs » pour moderniser leurs forces (3).

Photographie du Mémorial des Vétérans de la Guerre de Corée inauguré à Washington D.C. en 1995. Plus de 30 000 soldats états-uniens sont morts pendant le conflit. Crédits : Pixabay 

Section 1. Les outils d’innovation de l’U.S. Army et leurs limites

L’U.S. Army favorise officiellement le processus d’innovation au sein de ses forces. En effet, l’innovation et le retour d’expériences sembleraient être bien plus valorisés dans les Armées d’outre-Atlantique. Selon le colonel Michel Goya, observateur assidu de la chose militaire, « une grande latitude est laissée aux unités engagées dans l’action pour améliorer les quatre composantes du modèle [1], définir de nouvelles méthodes et structures, modifier certains équipements ou inciter à leur acquisition et parfois, modifier les façons de voir les choses [2] ». L’U.S. Army s’est ainsi doté de structures chargées de soutenir le processus d’évolution de la force en fonction des avancées doctrinales et technologiques. Le Training and Doctrine Command (T.R.A.D.O.C.), commandement spécifique de l’Army, existe depuis 1973 afin d’établir la doctrine d’emploi des forces et de l’adapter aux évolutions du monde. Le Center for Army Lessons Learned (C.A.L.L.) a été créé en 1983 afin de recenser tous les comptes rendus d’opérations pour en dégager les pistes d’évolutions susceptibles d’être constituées en doctrines d’emploi des forces. Ainsi, l’U.S. Army s’est dotée d’un outil permanent d’analyse des évolutions de la guerre et de conception des réponses à y apporter, reposant sur un cycle fluide de transmission de l’information entre l’unité et le haut-commandement. Le processus de circulation des nouvelles idées s’appuie aussi sur une deuxième sphère de circulation d’informations constituée par le nombre important de revues professionnelles, plus ou moins officielles, dédiées à la chose militaire, où les officiers peuvent exprimer leurs points de vue sur la nature de la guerre et ses évolutions. À titre de comparaison en France, le Commandement de Doctrine et d’Emploi des Forces de l’Armée de Terre n’a été créé qu’en 2004 et peu de revues militaires ou stratégiques existent dans notre pays, en comparaison avec le Royaume-Uni et les États-Unis.

Des freins structurels de l’U.S. Army existent dans sa prise en compte des innovations militaires. Toutefois, la circulation des nouvelles idées et leur promotion en son sein ne supposent pas leur mise en application automatique sur le terrain. Si l’on prend en exemple la composante terrestre des forces armées états-uniennes, l’U.S. Army, comme toute institution militaire, demeure rétive au changement qui remet en cause son organisation, les équilibres de pouvoirs qui y sont présents, ainsi que sa vision de la guerre. En effet, l’institution militaire est une administration qui serait particulièrement réticente à faire preuve d’innovation. Dès 1839, le colonel John Mitchel de la British Army indique que « les officiers entrent dans l’armée à un âge où ils sont plus amenés à se construire sur des opinions existantes qu’à se construire leur propre opinion. Ils ont grandi dans le but de mettre en pratique des ordres et des règles fondées sur ces opinions reçues ; ils s’identifient, dans une certaine mesure, à ces opinions existantes jusqu’à ce qu’elles deviennent, au fil du temps, absorbées au point d’être trop fermement ancrées pour pouvoir être secouées ou remises en question par la force d’un argument ou d’une réflexion. Dans aucune autre profession la crainte d’une innovation n’est aussi grande que dans l’armée [3] ». L’innovation, en tant que processus d’influence qui conduit au changement social ou technologique dont l’effet consiste à rejeter les normes sociales et hiérarchiques existantes et à en proposer de nouvelles, éprouverait des difficultés substantielles à éclore au sein de bureaucraties militaires particulièrement régies par des normes et une hiérarchie rigoureuse. Dès lors, ceux qui proposent des nouvelles idées sont majoritairement des officiers de l’U.S. Army, de facto peu susceptibles de remettre en cause les principes fondamentaux de l’institution à laquelle ils appartiennent et dans laquelle ils ont été formés par leurs supérieurs hiérarchiques. Ainsi, l’Army, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, n’a pas souhaité métamorphoser un système de force victorieux tant en Europe qu’en Asie.

L’Army demeure ancrée dans la perspective d’une guerre « régulière » face à un armée conventionnelle blindée et mécanisée. Elle n’est donc pas « obligée » d’explorer de voies nouvelles dans la conflictualité, dans un contexte où elle doit faire face à d’importantes réductions de ses budgets comme de ses effectifs. Dès lors, il s’agit plus de préserver ce qui a déjà montré son efficacité militaire que d’investir dans des innovations matérielles ou doctrinales qui sont, par définition, risquées. Cette donne est renforcée par la perspective d’un conflit majeur en Europe, dans le cadre de la Guerre Froide naissante. Bénéficiant alors à nouveau d’augmentations de crédits budgétaires pour faire face à sa nouvelle mission, l’Army établit son système de force sur la base des retours d’expériences précédents et, qui plus est, victorieux. La guérilla n’est alors que très peu étudiée, car assimilée à une forme d’infanterie légère que « tout bon soldat peut gérer » selon le général George H. Decker, chef d’état-major de l’U.S. Army entre 1960 et 1962[4]. La guerre de Corée (1950 – 1953) a également conforté l’U.S. Army dans la conception de son système de combat, malgré les pertes subies face à l’Armée Populaire de Libération chinoise, évolutive dans son emploi de la force et massive par son effectif.Le contexte stratégique de l’époque est également marqué par l’irruption des armes nucléaires tactiques et stratégiques, pour lesquelles les États-Unis consacrent des budgets colossaux.

L’Army, souhaitant préserver son budget et ses effectifs, s’est consacrée également au développement de l’arme nucléaire afin de ne pas être lésée dans les négociations budgétaires[5], ce qui l’a éloigné encore un peu plus de la perspective d’affronter un ennemi « irrégulier ». Dès lors, l’Army est démunie face à un combat « irrégulier », tant par le manque de doctrines d’emploi que par celui de forces entraînées aptes à faire face à ce type de conflit. Il faut toute l’insistance du Président des États-Unis John F. Kennedy pour que l’U.S. Army dépasse son indifférence à la guérilla. Dans un de ses échanges avec des officiers de l’Army, ce dernier se serait emporté : « Je veux que vous vous y contraigniez. Je sais que l’Army ne souhaite pas développer le domaine de la contre-insurrection et faire ce que j’estime nécessaire sauf si l’Army en est convaincue [6] ». C’est pourquoi l’Army a introduit un chapitre dédié à la guérilla et à la contre-insurrection dans l’édition de 1962 du Field Manual (F.M.) 100-5, le manuel doctrinal basique de l’Army. Toutefois, cette réforme n’aurait été que purement cosmétique selon Michel Goya : « rien n’est vraiment fait pour la mettre en œuvre [la réforme de la contre-insurrection], hormis quelques heures spécifiques introduites dans l’enseignement militaire supérieur [7]», alors que les États-Unis s’apprêtent à se confronter à un « nouveau » type de conflit. 

Photographie de soldats états-uniens déployés dans la province de Binh Dinh pendant l’opération Pershing, entre février 1967 et janvier 1968. Crédits : Flickr.

Section 2. L’expérience traumatisante de la Guerre du Viêt Nam (1955 – 1975)

L’expérience traumatisante de l’U.S. Army au Viêt Nam est due à l’inadéquation de la stratégie mise en œuvre par Washington pour atteindre ses objectifs stratégiques au Viêt Nam. L’échec fut tel qu’il créa un sentiment de déni empêchant les forces armées états-uniennes d’interroger les raisons de leur échec.

La stratégie des États-Unis pendant la Guerre du Viêt Nam fut inadaptée à la situation. Comme nous l’avons dit plus haut, les forces armées états-uniennes ont élaboré une stratégie construite sur les expériences victorieuses de la Seconde Guerre Mondiale et de la Corée lorsqu’elles s’apprêtent à intervenir massivement aux cotés de la République du Viêt Nam au milieu des années 1960, afin de freiner l’expansion des forces alliées de l’U.R.S.S. Plus rien ne s’oppose alors à ce que l’Army agisse selon ses préférences, surtout après la mort du Président Kennedy en 1963. Le chercheur Andrew Krepinevich a résumé parfaitement cette situation : « En réalité, l’expérience de l’Army en guerre de basse intensité et en guerre de contre-insurrection en particulier ne représentait qu’une portion congrue de l’histoire de l’Institution, en comparaison avec les trois guerres conventionnelles dans lesquelles elle combattit au cours de la première moitié du XXème siècle. C’est l’expérience de ces conflits – les deux guerres mondiales et la guerre de Corée – qui constitua la base de la stratégie de l’Army au Viêt Nam [8]». Les forces armées états-uniennes ont adopté une approche purement militaire au conflit vietnamien, dominée par les opérations « search and destroy », consommant 3 000 tonnes de munitions pour chaque de combat selon Michel Goya[9].

Le conflit a augmenté en intensité tant l’état-major états-unien considérait que la destruction des forces communistes déterminées ne pourrait s’obtenir qu’en respectant un rapport nombre d’ennemis tués-nombre de soldats perdus, ou « kill ratio », d’au moins 10 tués ennemis pour 1 soldat états-unien tué. Cette stratégie fut maintenue car elle était synonyme de victoire pour les forces états-uniennes. Si l’institution militaire enregistre des succès tactiques reconnus comme tels par son système d’évaluation opérationnelle, elle ne ressent alors pas le besoin de changer son système de force, bien que ce dernier puisse être incompatible avec l’objectif stratégique poursuivi. Prenons l’exemple d’un thermostat pour comprendre l’inadéquation de la stratégie états-unienne au Viêt Nam. Un thermostat est toujours efficace pour évaluer précisément le niveau de température, mais il ne permet pas de relever le taux d’humidité dans l’air ambiant.  Il ne lui est ainsi pas possible de répondre au besoin de déshumidifier la pièce, étant donné que tous les moyens de collecte de l’information sont déterminés pour atteindre un objectif préalablement défini : maintenir la température à son niveau constant.

Stephen P. Rosen nous en livre le meilleur exemple de compréhension de ce défaut d’analyse de la nature réelle de leurs succès par les institutions militaires : « le cas le plus connu est démontré par ce que déclara un officier l’U.S. Army en 1975 à son homologue de l’Armée nord-vietnamienne : l’U.S. Army n’a jamais subi de défaite militaire au combat au Sud-Viêt Nam. L’officier vietnamien approuva, mais ajouta que cela n’a pas été pertinent[10]». Aussi nombreuses que puissent être les opérations militaires réussies des États-Unis au Viêt Nam, si ces dernières répondent à un objectif de guerre conventionnelle –détruire les forces communistes -, étrangère à la nature d’un conflit de guérilla – soutenir et crédibiliser les efforts civilo-militaires des opposants vietnamiens au communisme -, elles demeurent inutiles, du fait de la faillite tant du système d’évaluation de l’efficacité des forces armées états-uniennes que de l’outil de renseignement déployé sur la péninsule indochinoise. Au-delà des dégâts causés par cette stratégie uniquement tactique[11], l’ennemi s’est adapté à cette puissance de feu, certes démesurée, mais de plus en plus soumise à des procédures de vérification, étant donné l’ampleur des bavures commises par les forces armées états-uniennes. Les Viêt-Cong ont limité la durée de leurs attaques des troupes états-uniennes, afin de se protéger de l’intervention des forces aériennes et de l’artillerie pour des opérations d’appui des troupes engagées au contact.

Ainsi, « en 1968, la moitié des combats sont trop rapides pour même générer une demande d’appui de la part des Américains[12]» selon Michel Goya. L’expérience du Viêt Nam fut traumatisante pour l’U.S. Army, qui chercha à s’en défaire, sans recourir à une analyse critique des raisons de l’échec : les programmes d’enseignement[13] sur la guerre « irrégulière » sont « bannies des programmes d’enseignement » après la guerre selon le colonel Goya. Surtout, les forces armées états-uniennes n’ont jamais ressenti un réel sentiment de défaite, étant donné qu’elles n’ont jamais été défaites lors des affrontements. Dès lors, la solution fut de procéder à un recentrage sur les conflits potentiels en Europe, là où les forces armées états-uniennes étaient le plus susceptibles d’être engagées dans un conflit « régulier ». La version 1976 du F.M. 100-5, pourtant réalisée par le T.R.A.D.O.C., est alors expurgée de toute référence à la guerre « irrégulière », pour se consacrer seulement au combat de haute-intensité en Europe face à l’Armée Rouge. Les forces armées états-uniennes ont alors choisi leur « guerre souhaitée », sans pour autant admettre que cette vision de la guerre ne pourrait pas toujours corréler avec la « guerre probable ».

L’impératif de « passer à autre chose » a empêché les forces armées états-uniennes d’interroger les raisons de leur échec au Viêt Nam. Les années 1980 furent un peu plus heureuses pour l’U.S. Army, qui procéda au renouvellement de ses principaux matériels et développa de nouvelles doctrines consacrées à la mobilité. L’infanterie légère s’est développée, en suivant le concept Air-Land Battle dont le but est de constituer une imbrication étroite entre les forces terrestres et aériennes. Ainsi, un commandement intégré des forces spéciales provenant de toutes les branches des forces armées est inauguré en 1982, deux ans après l’ouverture du National Training Center de Fort Irwin, chargé de créer des environnements de guerre simulées les plus réalistes possibles. En 1989, l’opération Just Cause conduite au Panama est un succès militaire. Un succès bien plus éclatant est obtenu en 1991, à la suite de l’opération Desert Storm conduite en Irak, qui confirme les choix doctrinaux et technologiques de l’Army effectués en faveur d’un combat « régulier » rapide car construit sur le recours à la technologie. Celui-ci est alors identifié comme étant d’importance égale à l’homme dans la conduite de la guerre. Dès la seconde moitié des années 1970, le Bureau des Ressources Humaines de l’Army affirmait que « celle [l’approche] de l’armée est de voir l’homme comme une partie intégrante des systèmes d’armes[14] », où l’homme n’est qu’un opérateur de systèmes technologiques perçus comme infaillibles car supérieurs à leurs équivalents dans les autres armées étrangères.

Dès lors, seul l’Homme est considéré comme responsable des erreurs sur le champ de bataille, et non la machine, ce qui a favorisé les partisans d’une robotisation accrue des forces armées états-uniennes. De plus, ce mode de guerre est d’autant plus favorisé qu’il s’accommode pleinement des évolutions majeures des années 1990, où l’on célèbre le raccourcissement des distances permises par l’explosion des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (N.T.I.C.) Un succès militaire immédiat retransmis en direct sur les chaînes de télévision, tel que le succès de l’opération Desert Storm, a représenté un sésame de choix pour les commandants de l’Army et les États-Unis. Les fantômes de l’échec au Viêt Nam sont bel et bien oubliés, comme l’atteste ce moment de fierté du Président des États-Unis George H.W. Bush le 2 mars 1991 : « Par Dieu, nous nous sommes débarrassés du syndrome du Viêt Nam une bonne fois pour toute ! »[15].

Obusier d’artillerie N.L.O.S. du programme “Future Combat System” de l’U.S Army, destiné à remplacer les principaux véhicules de combats en service. Il fut annulé en 2009, après avoir coûté plus de 18 milliards de dollars U.S. aux contribuables états-uniens. Crédits : Flickr.

Section 3. L’inefficacité de la « Revolution in Military Affairs » (R.M.A.) dans les conflits contemporains

Le processus de modernisation des forces armées états-uniennes fut influencé par la R.M.A. dans les années 1990, ce qui ne permit pas aux États-Unis de concevoir une stratégie adaptée à leurs objectifs lors de l’opération Iraqi Freedom.

La R.M.A. renforça la place de la technologie dans l’appareil de planification militaire états-unien. La logique consistant à perpétuer les modèles de forces auréolés de la victoire est alors bien établie aux États-Unis en 1991. Rien ne semble s’opposer à l’« hyperpuissance » états-unienne. Dans ce cadre, toute critique sur l’adéquation du système de forces des lendemains de 1991 aux guerres probables est d’autant moins acceptée qu’elle renvoie aux sombres échecs du Viêt Nam, dont les nombreux enseignements sont toujours refoulés. Dénuées d’adversaire structurant, les forces armées états-uniennes s’engagent dans une « Révolution des Affaires Militaires », une notion qui émerge alors pour désigner la concentration de technologies militaires clés[16] accroissant la suprématie militaire des États-Unis à l’aube du XXIème siècle. Ainsi, les travaux de conception de la guerre future donnent à la technologie un rôle dominant, afin d’écraser rapidement l’adversaire, à distance de sécurité, en combinant l’emploi d’une puissance de feu colossale et infaillible dans des opérations terrestres limitées mais rapides et puissantes grâce à l’emploi de forces spéciales. La stratégie opérationnelle des armées se voit alors dominée par la stratégie des moyens[17] mise en œuvre ; ce sont les matériels en dotation, leurs améliorations et l’introduction de nouveaux matériels qui ont défini les concepts de « guerres futures » développés par l’Army.

La technologie a structuré les perceptions du champ de bataille par une confiance démesurée placée dans l’élément matériel, alors que le facteur humain a été négligé. Ainsi, les effectifs de l’Army sont tombés à 480 000 personnels en 1999, soit leur niveau le plus bas depuis 1940, alors qu’ils étaient de 780 000 en 1989. En baissant les effectifs, il s’agit ainsi de dégager des fonds supplémentaires pour financer des programmes d’armement complexes et coûteux, tels que le programme Future Combat Systems de l’Army, pour lequel 18 milliards de dollars ont été dépensés avant qu’il ne soit annulé[18]. Or, il s’agit davantage de matériels et de tactiques conçus pour obtenir la victoire dans des « guerres souhaitées » contre un « adversaire idéal » que l’on affronte au cours d’une unique bataille décisive que de guerres probables. Les difficultés rencontrées tant dans les « opérations autres que la guerre[19] » aux Balkans qu’en Afghanistan n’ont pas remis en cause la poursuite par les forces armées états-uniennes de leurs programmes de modernisation complexes et coûteux car ayant fortement recours aux nouvelles technologies.

La stratégie des États-Unis en Irak n’a pas permis le retour de la paix après la chute de Saddam Hussein. C’est dans l’assurance de remporter une victoire facile que l’Army se déploie en Irak à partir du mois de mars 2003, dans le cadre de l’opération « Iraqi Freedom », dont le but est de défaire le pouvoir du président Saddam Hussein pour instaurer la démocratie en Irak. Bagdad fut prise en 19 jours, ce qui, encore une fois, semble confirmer la validité du concept de guerre éclair technologique mis en avant par le Pentagone. Cependant, les forces états-uniennes se sont retrouvées confrontées à de nombreuses difficultés en Irak, au fur et à mesure que l’ennemi s’est adapté – encore une fois – à une force étrangère aux actions prévisibles car déconnectées des réalités politiques du contexte irakien. Le 8 septembre 2003, le Secrétaire à la Défense des États-Unis Donald Rumsfeld déclarait dans un mémo qu’il « n’a aucune visibilité sur qui sont les méchants en Irak et en Afghanistan[20] ».

En effet, les forces armées des États-Unis n’ont aucune connaissance des réalités socio-politiques de l’Irak. La forte confiance dans la technologie a conduit l’Army à négliger le renseignement militaire : seuls 400 spécialistes, membres du dernier des quatre bataillons de renseignement dissous par l’Army dans les années 1990, sont disponibles en 2003. Ces derniers restent toutefois focalisés sur le renseignement technique, au désavantage du renseignement humain, et se distinguent par leur manque de connaissances linguistiques et culturelles sur le Moyen Orient en général et l’Irak en particulier. À l’automne 2003, le général John Custer, directeur du renseignement au Commandement états-unien pour le Moyen Orient, émet cet aveu cinglant : « Nous commençons à réaliser la valeur et l’importance du renseignement humain en Irak[21] ». Par ailleurs, cette confiance en la technologie a progressivement amené les institutions militaires états-uniennes à une aversion de la prise de risque et de la perte d’hommes dans des opérations de combat. Les effectifs déployés en Irak par la Coalition étaient de 160 000 soldats déployés en Irak, mais dont seulement la moitié étaient des troupes combattantes déployées dans des opérations de contrôle de zone. Ainsi, pour prendre le contrôle d’un pays de 27 millions d’habitants dotés de centres urbains densément peuplés, le volume de fantassins déployés fut inférieur à celui des policiers de la ville de New York selon Michel Goya[22].

Le décalage entre le corpus doctrinal et les programmes d’équipement de l’Army et la réalité du terrain irakien est si colossal qu’il faut « près de trois ans à l’armée américaine pour adopter une doctrine de contre-insurrection dans le cadre des opérations en Irak » selon le chercheur Joseph Henrotin[23]. En effet, le F.M. 3-24, qui redonne à la guérilla et à la contre-insurrection une place dans l’enseignement supérieur militaire états-unien, ne fut publié en décembre 2006, au moment où les États-Unis redéfinissent leur engagement en Irak vers un « surge » qui se traduisit par une augmentation de l’effectif combattant et à l’arrivée de généraux offrant plus d’intérêt aux théories de la guerre insurrectionnelle[24].  « L’idée de la bataille décisive n’est plus aussi pertinente qu’auparavant. C’est désormais la phase de stabilisation de l’espace terrestre qui concentre l’effort principal ». Les forces états-uniennes n’ont pas pris en compte ce principe énoncé par le général Bruno Cuche[25] pour toute opération de guerre au milieu des populations, dont il faut assurer la sécurité, l’emploi, l’accès aux biens de première nécessité, soit tout ce que le général Cuche désigne par le terme « stabilisation ».

Dès lors, une guerre poursuit avant tout des objectifs politiques, et elle ne peut seulement être limitée aux seules opérations cinétiques de destruction de l’ennemi. Une guerre est également « par essence darwinienne. Seul le plus adapté y survit, partant du principe de sagesse militaire que celui qui engage des opérations militaires ne le fait pas pour perdre[26]». Ainsi, les belligérants font évoluer leur système de combat pour l’adapter à leur adversaire, en contournant ses forces, et en exploitant ses faiblesses, et c’est précisément ce principe structurel de la guerre qui a été oublié par les forces états-uniennes et occidentales, qui le redécouvrent lors de l’essor du concept de « guerre hybride ».

Patrouille conjointe de soldats états-uniens et irakiens dans la ville de Mahmudiya en Irak en 2005. Les conséquences des échecs de l’engagement militaire états-unien en Irak sont toujours perceptibles aujourd’hui. Crédits : Flickr.

Louis OUVRY

[1] U.S. Army, U.S. Navy, U.S. Air Force, U.S. Marine Corps. L’U.S. Space Force n’a été créée que le 29 décembre 2019.

[2] Michel GOYA, S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent, éd. Perrin, Paris, 2019, p. 302.

[3] John MITCHELL, Thoughts on Tactics and Military Organization, cite dans Jay LUVAAS, The Education of an Army : British Military Thought 1815 – 1940, éd. University of Chicago Press, Chicago, 1964, p. 43. Texte original traduit : « Officers enter the army at an age when they are more likely to take up existing opinions than to form their own. They grow up carrying into effect orders and regulations founded on those received opinions; they become, in some measure identified with existing views, till, in the course of years, the ideas thus gradually imbibed get too firmly rooted to be either shaken or eradicated by the force of argument or reflection. In no profession is the dread of innovation so great as in the Army ».

[4] William ROSENEAU, U.S. Internal Security Assistance to South Vietnam. Insurgency, Subversion and Public Order, éd. Routledge, Abingdon-on-Thames (U.K.), 2012, p. 74. Texte original traduit : « any good soldier can handle guerillas ». 

[5]  L’effort d’innovation atteint des proportions considérables, à un point tel que Michel Goya évoqua une « bulle atomique » (op.cit. p. 314) centralisant tous les efforts de réflexion des armées états-uniennes pendant les années 1950. La décennie vit le développement des missiles balistiques intercontinentaux, du bombardier B-52, et de toute une panoplie d’armes nucléaires de petite taille, tels que Special Atomic Demolition Munition, une arme nucléaire transportée à dos de soldats.

[6]  John F. Kennedy. Propos rapporté par Elvis Stahr dans une interview de Robert H. Farell réalisée le 18 août 1964, mentionnée par Andrew KREPINEVICH, The Army and Vietnam, éd. John Hopkins University Press, Baltimore, 1986, p. 31. Texte original traduit : « I want you guys to get with it. I know that the Army is not going to develop in this counterinsurgency field and do the things that I think must be done unless the Army itself wants to do it »

[7] Michel GOYA, op.cit., p. 324.

[8] Andrew KREPINEVICH, op.cit, p. 7. Texte original traduit : « In sum, the Army’s pre-vietnam experience in low intensity conflict in general and in COIN in particular represented a trivial portion of the service’s history as compared with the three conventional wars that it had fought over the previous half century. It was the army’s experience in these conflicts – the two world wars and the Korean war – that formed the basis for its approach to the war in Vietnam ».

[9] Michel GOYA, op.cit., p. 329.

[10] Stephen P. ROSEN, op. cit., p. 46. Texte original traduit : « the best known case is exemplified by what a U.S. Army officer told his Nort Vietnamese counterpart in 1975 that the United States Army had never been defeated in combat in South Viêt Nam. The North Vietnamese officer replied that was true, but irrelevant ».

[11] 7 millions de tonnes de bombes furent larguées sur la péninsule indochinoise entre 1965 et 1975. 3,4 millions de tonnes de bombes furent larguées par les Alliés sur tous les fronts de la Seconde Guerre Mondiale. 

[12] Michel GOYA, op.cit., p. 330. 

[13] Ibid, p. 334

[14] Paul DICKSON, The Electronic Battlefield, éd. FoxAcre Press, 2012, mentionné dans Joseph HENROTIN, Techno-guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, éd. Nuvis, Paris, 2014, p. 100.

[15] Maureen DOWD, « After the war : White House Memo ; War introduces a tougher Bush to nation », 2 mars 1991, The New York Times. Texte original traduit : « By God, we’ve kicked the Vietnam syndrome once and for all ! ».

[16] Mouvement de pensée construit sur la prédominance de la technologie pour conduire les guerres futures, que l’on souhaite courtes et réalisées à distance de sécurité. Certains tenants du concept ne prédisent rien de moins que la fin du « brouillard de la guerre » ; la technologie permettant de rendre « transparente » une zone de 100 000 km2. Voir Étienne DE DURAND, « Révolutions dans les Affaires Militaires. « Révolution » ou « Transformation » ? », Revue Hérodote n° 209, éd. La Découverte, Paris, 2003.

[17]  La stratégie opérationnelle consiste à la conduite des opérations militaires permise par la stratégie des moyens, qui consiste en l’organisation d’un système armé (ordonnancement, matériels, logistique). 

[18] Stew MAGNUSON, «Future Combat System didn’t truly die », Revue National Defense, Arlington (U.S.), 26 septembre 2017.

[19] Terminologie employée dans les années 1990 par le Pentagone. Voir Michel GOYA, op.cit., p. 341. 

[20]  Donald RUMSFELD, cité dans Craig WHITLOCK, Leslie SHAPIRO et Armand EMAMDJOMEH, « The Afghanistan Papers. A Secret History of War », journal Washington Post, 9 décembre 2019. Texte original traduit : « I have no visibility into who the bad guys are in Iraq and Afghanistan ».

[21] Jacques ISNARD, « Le Pentagone a négligé le renseignement humain et manque d’indicateurs pour repérer les extrémistes », journal Le Monde, 30 octobre 2004.

[22] Michel GOYA, Irak, les armées du chaos, Deuxième édition, collection « Stratégies et Défense », éd. Economica, Paris, 2009, p. 31.

[23] Joseph HENROTIN, Techno-guérilla et guerre hybride : le pire des deux mondes, éd. Nuvis, collection « La Pensée Stratégique », Paris, 2014, p. 132.

[24] Le général David H. Petraeus en est le meilleur exemple. Commandant de la Multinational Force – Iraq de février 2007 à septembre 2008, il promut la diffusion d’ouvrages théoriques sur la guérilla et la contre-insurrection au sein des forces. Il a notamment particulièrement encouragé la lecture de l’ouvrage du français David Galula Contre-Insurrection. Théorie et pratique, dont il a rédigé la préface de l’édition de l’ouvrage aux éditions Economica en 2008.

[25] Le général Cuche fut Chef d’état-major de l’Armée de Terre de 2006 à 2008. Citation mentionnée par Michel GOYA, op. cit., p. 5.

[26] Joseph HENROTIN, op. cit., p. 14.

ClasseInternationale

Sur un sujet similaire

Le viol de guerre : une arme invisible aux conséquences dévastatrices.

Le viol de guerre : une arme invisible aux conséquences dévastatrices.

Le Liban, un an après

Le Liban, un an après

La « guerre hybride » (3/4) : la seconde guerre du Liban (2006), le parfait exemple d’un « conflit hybride » ?

La « guerre hybride » (3/4) : la seconde guerre du Liban (2006), le parfait exemple d’un « conflit hybride » ?

Quelle place pour l’action humanitaire dans le cadre du terrorisme d’État ?

Quelle place pour l’action humanitaire dans le cadre du terrorisme d’État ?

No Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *