Le cinéma de Scorsese, une représentation de la société américaine

Le cinéma de Scorsese, une représentation de la société américaine

Présentation générale

Qui est Martin Scorsese ?

Martin Scorsese au Festival du film de Londres en 2019  Crédits : Mike Marsland – Getty

Martin Scorsese naît le 17 novembre 1942 à Flushing, à Long Island. Ses parents sont originaires de Little Italy et sont issus de la première génération de ces immigrés.  Vers 1950, la famille Scorsese quitte son domicile du Queens pour retourner dans son quartier italien dont ils sont originaires. Scorsese passe donc toute son enfance dans ce quartier pauvre de New York, foyer de l’immigration italienne. Ce retour à Little Italy est à la fois un traumatisme et un privilège pour le jeune homme. Le fait de grandir dans ce ghetto italien lui fait se sentir comme un étranger : il hait son pays autant qu’il l’aime. Sa santé étant fragile, il observe le monde depuis l’enceinte de ce quartier, sans y vivre réellement. Ce n’est qu’en grandissant que Scorsese découvrira le monde autour de Little Italy.

Il cherche à animer sa vie passée à la maison. S’il se rêvait d’être peintre, le cinéma apparaît alors comme un échappatoire d’un grand secours. Ayant grandi dans une famille où les livres ne trouvaient pas leur place, le cinéma lui offre une ouverture sur le monde. Souffrant d’asthme, son père l’emmène souvent au cinéma pour lui changer les idées, sans aggraver son état. Ces sorties ainsi que l’arrivée de la télévision dans le foyer Scorsese permettent au futur réalisateur de forger sa culture cinématographique, c’est ainsi que sa passion naît.

Le futur réalisateur a des ambitions diverses. À l’approche de l’adolescence, il envisage d’être prêtre. Il affirme plus tard que c’est l’arrivée du Rock and Roll qui l’empêchera de continuer dans cette perspective. Il cultive alors sa passion pour le cinéma, qui lui permettait plus jeune de s’évader. Avant d’entrer à l’Université de New York, Scorsese s’amuse à créer la Rome Antique dans les intérieurs de Little Italy, filmant ses amis dans des draps faisant office de toges. Son premier film amateur s’intitule Vesuvius VI.  Il étudie ensuite la littérature au début des années 1960 au Washington Square College de l’Université de New York dans le but de devenir professeur d’anglais. Il fait la rencontre de Haig Manoogian dont le cours sur l’Histoire du cinéma le pousse à changer de cursus. Pendant ses études il est proche d’autres étudiants New Yorkais tels que Brian de Palma, Robert Downey ou Michael Wadleigh. Manoogian avait pour devise « Filmez ce que vous connaissez » un credo que Scorsese prend à la lettre.  

Son œuvre, ses débuts

Les années 1960 marquent un tournant dans le cinéma. L’influence d’Hollywood baisse et la télévision devient le média le plus influent. Scorsese entre donc sur le marché dans une période de crise. Il tente de faire distribuer son premier long métrage Bring on the Dancing Girls mais n’y parvenant pas, il monte des actualités pour la chaîne CBS-TV. Tentant d’échapper à une période noire, il accepte un projet contre la guerre du Vietnam. The Big Shave sera alors son troisième court métrage en 1967.  Le film provoque le malaise auprès des spectateurs. Le réalisateur avoue plus tard que son film n’est pas seulement politique, il représente aussi son mal-être personnel de l’époque. Scorsese est alors à bout et décide de partir pour l’Europe afin de tourner des publicités.

L’expérience lui déplaît mais lui permet de trouver un distributeur pour Bring on the Dancing Girls, réintitulé I Call First et enfin rebaptisé Who’s That Knocking at my Door ? Joseph Brenner, qui en est le producteur, est spécialisé dans le cinéma érotique et demande au réalisateur d’ajouter une scène de nu, qu’il tourne en urgence à Amsterdam. Le long métrage sera enfin publié en 1969 à New York puis à Los Angeles. C’est la première fois que Scorsese attire l’attention de Robert De Niro.

En 1971, Martin Scorsese part à Los Angeles après avoir été engagé pour monter le film de François Reichenbach, Medicine Ball Caravan. Il passe neuf mois sur ce projet. Être en Californie lui permet de côtoyer Steven Spielberg et George Lucas. Le tournage de Boxcar Bertha lui sert à apprendre à respecter des délais de production. Il continue toutefois à survivre pendant un temps grâce à ses travaux de monteur. Plus tard, il cherche un producteur pour Mean Streets qui est présenté à Cannes en 1973, salué par la critique. Le film est alors sa première œuvre importante et lui ouvre enfin les portes de Hollywood.

 Des œuvres qui témoignent du monde actuel

Des récits autoportraits

Martin Scorsese a vécu toute son enfance dans le quartier new-yorkais de Little Italy, un ghetto qui, en plus d’être un quartier berceau de l’immigration, est contrôlé par la fameuse mafia italienne. Scorsese s’inspire de son quartier et de sa vie dans ses films, respectant les conseils méticuleux de ses professeurs d’université. Mean Street, son premier succès, est directement inspiré de sa vie à Little Italy. On propose à Scorsese de déplacer son intrigue à Harlem mais il refuse pour raconter son histoire. Il précise dans de nombreuses interview que c’est l’un de ses propres films préférés puisqu’il y raconte sa vie et celle de ses amis. 

Martin Scorsese utilise donc ses propres expériences de vie dans ses films, ce qui leur donne cet aspect authentique. Prenons l’exemple du film Casino qui sort en 1995 et raconte l’histoire de Sam Rosthein, un passionné du pari. Le film entier est une métaphore de Hollywood. En effet, Las Vegas dans le long-métrage peut être considéré comme une représentation de la chute du cinéma hollywoodien. La ville fait rêver, on ne voit que par elle et progressivement on se rend compte du subterfuge qu’elle représente. Ce n’est pas sans rappeler les débuts cinématographiques de Scorsese lui-même qui se produisent lors de cette chute Hollywoodienne. Avant les années 1960, Hollywood était le berceau par excellence du cinéma mais l’arrivée de la télévision permet l’émergence d’autres genres cinématographiques. Sam Rosthein peut d’ailleurs être assimilé à Scorsese : il est un parieur arrivant au milieu de Las Vegas et en apprend les règles assez vite, il aurait pu être un metteur en scène qui débarque à Hollywood et qui y fait sa place comme Scorsese.

Le film Les Affranchis, sorti plus tôt en 1990 comporte aussi certains aspects autobiographiques. Ce film conte l’histoire de Henry Hill, un gangster New Yorkais interprété par Ray Liotta et deux de ses amis complices de la mafia. Tout d’abord, le film parle de la mafia italienne, que Scorsese a pu côtoyer pendant son enfance. De plus, le film prend en compte les défauts de l’être humain, défauts que s’attribue Scorsese à lui-même. À travers les personnages, il reprend ses propres traits de caractère. Encore une fois, le personnage principal découvre un monde hors norme, comme Scorsese à découvert Hollywood. Dès son jeune âge, cloîtré chez lui, le réalisateur est fasciné par le monde qui l’entoure, une caractéristique que l’on retrouve chez Henry dans Les Affranchis. L’univers traditionnel et moralisateur qui régit le film est bien évidemment inspiré de l’éducation dont Martin Scorsese a bénéficié.

Comme chaque artiste, Scorsese utilise son expérience et ce qui l’entoure pour créer des films. Chaque artiste tend à mettre dans son œuvre des morceaux de lui-même et le réalisateur en est un exemple pertinent. C’est cet engagement personnel qui fait du cinéma de Scorsese une représentation de l’Homme moderne et le rend si authentique.

Inspirées de faits de société réels : Pileggi

Martin Scorsese réalise donc des films authentiques et pour cela il n’hésite pas à exploiter des faits réels. 

Dans son film Shutter Island (2010), Martin Scorsese fait appel à l’histoire d’Auschwitz pour accentuer la violence que subit le personnage. Ici, cette référence permet de toucher un grand nombre dans le public : c’est une mémoire de guerre encore récente et qui peut atteindre tout le monde. Cela permet à la fois de dénoncer l’horreur de la Shoah tout en débloquant les émotions du spectateur.

Ce n’est pas l’unique raison pour laquelle Scorsese fait appel à la réalité dans ses films. En effet, prenons à nouveau l’exemple du film Casino. Tout d’abord, l’histoire de Sam Rosthein, le parieur fou patron d’un casino, a vraiment existé. Casino s’inspire de l’ouvrage de Nicholas Pileggi, journaliste spécialisé dans le monde de la mafia, Casino : Love and Honor in Las Vegas qui est réadapté spécialement pour le film. En effet l’auteur est l’allié de Scorsese pour la création du film, on se rend donc bien compte que le souci du détail est un trait du réalisateur. La façon dont est tourné Casino rappelle également un documentaire : une technique qui évoque le procédé littéraire du narrateur qui raconte l’histoire. Tous ces éléments se rejoignent pour faire de ce film un film sur la mafia italienne le plus crédible possible.

Si cette association a tant de succès, c’est bien parce que Pileggi et Scorsese n’en sont pas à leur coup d’essai. En 1990 déjà ils collaborent pour sortir Les Affranchis. Ce film est inspiré du livre Wiseguy : Life in a Mafia Family sorti en 1986. Wiseguy parle de Henry Hill, un gangster italien associé à la famille Lucchese. Dans le livre, on retrouve l’histoire de ses plus grosses casses, ainsi que son arrestation. C’est le gangster lui-même qui se livrera à Pileggi pour son livre. Cela explique donc l’exactitude du propos de l’auteur et donc, du film de Scorsese. 

Scorsese raconte donc dans ses films des histoires inspirées de la vie des Hommes. L’une des raisons de son succès, sans aucun doute. Une histoire de gangster est plus palpitante lorsqu’on sait que tout ce qui s’est passé est vrai. De plus, Scorsese a pu, grâce à Pileggi et ses recherches, montrer tous les aspects de ces gangster, en ne racontant pas seulement leurs casses mais aussi leur façon de vivre au quotidien, avec leur famille. Cet aspect authentique donne encore une fois un côté plus accessible au film. 

La récurrence du thème de la violence

En philosophie, la violence est un sujet extrêmement discuté. Celle-ci peut être systémique, physique ou symbolique. Lorsque Scorsese est jeune, la télévision arrive dans les foyers et avec elle, l’indéniable médiatisation de la violence. Le réalisateur s’approprie donc le sujet tout entier. On constate en effet que c’est un motif récurrent à presque tous ses films.

Scorsese aborde la violence au sens systémique lorsqu’il fait allusion à la Shoah dans Shutter Island. Ce crime contre l’humanité est montré ici comme la représentation de la violence même. Les séquences du film sont impressionnantes pour montrer au spectateur ce que peut ressentir le jeune homme lorsqu’il est face à l’horreur absolue sans en être aucunement préparé. Dans le film, Teddy Daniels et Chuck Aule, deux marshals, se rendent sur une île pour enquêter sur la disparition d’une patiente d’un hôpital psychiatrique de haute sécurité. Dans une scène, on voit Teddy cauchemarder et on entre dans ses songes. Cette scène est particulièrement violente puisque le marshal reçoit des flashback de ses années en tant que soldat. On y voit des montagnes de cadavres, dans les camps d’extermination de l’époque. Ici, Scorsese fait de cette scène un rendu très « studio », tout paraît artificiel et les effets spéciaux ne sont pas bien intégrés mais c’est volontaire de la part du réalisateur. Tout d’abord cela permet de faire la différence entre songe et réalité, même si au cours du film les deux se confondent facilement. Mais surtout, ce choix de représentation édulcore la violence de façon à la rendre regardable mais aussi plus intense. On ressent réellement le malaise du personnage grâce à cette scène. Les critiques ont notamment reproché à Scorsese ces scènes trop édulcorées voire kitch mais c’est ce qu’il utilise pour faire ressentir cette arrivée à Dachau. La violence est si présente dans le film que le personnage devient fou à l’instar des patients de l’hôpital. Cette folie est à juste titre car il sera le seul à tenir compte de cette violence là, tandis que les autres semblent trouver cela normal. Di Caprio, l’acteur principal du film, dit lui-même avoir eu du mal à se remettre du tournage, psychologiquement parlant. 

Scorsese dénonce donc la violence en lui donnant un aspect « faux ». Le réalisateur aborde celle-ci dans son sens physique dans Casino. En effet, la violence régit la vie des gangsters dans le film. Ils en usent pour asseoir leur autorité sur leur ennemi mais aussi pour répondre à une trahison. La nature du personnage principal, Sam Rosthein, semble être violente. Lorsque Ginger tombe dans ses bras, l’homme est apaisé mais dès qu’elle commence à lui mentir il ne peut s’empêcher de réagir avec excès. Leur relation est basée sur les violences, morales comme physiques d’ailleurs et c’est ce qui fait le parallèle entre vie personnelle et vie de gang. Sam semble traiter sa femme comme si elle lui devait tout et ne supporte aucune trahison, c’est pourquoi il s’emporte vite.

La violence chez Scorsese surgit, elle est aussi là où on l’attend le moins. On sait lorsque l’on regarde l’un de ses films qu’on va y être confrontés pourtant elle surprend toujours. Entre les gangsters, la moindre petite erreur suffit à faire abattre des foudres de violence inarrêtables. Dans Raging Bull la violence est masochisme, le personnage l’utilise comme moyen d’expression. On pense alors que chez Martin Scorsese, elle est nécessaire : on ne peut représenter l’Homme sans représenter la violence. 

Critique de cette société moderne

L’éthique du gangster : la question du bien et du mal : Sophie Djigo

Le mot éthique ramène à la question du bien et du mal. Cette question est purement humaine, les animaux ne se la posent pas. Dans le monde qui nous entoure, chaque chose à son contraire, le bien ne peut donc exister sans le mal. Le gangster au cinéma permet de poser cette question de façon plus évidente. Il représente dans les films un personnage auquel il est facile de s’identifier car il n’est pas parfait, contrairement au héros. Il est un miroir dans lequel le spectateur du film peut se regarder, voir ses propres défauts. Ils plaisent par leur charisme mais surtout car eux ont osé vivre cette vie hors de la banalité. Ils ne sont pas « moyens » et vivent de leur désir. On peut voir ces gangsters comme des privilégiés, d’où l’utilisation du terme affranchi : ils sont hors des lois et des normes de notre société. Ils peuvent tout faire. On se demande alors comment il est possible d’attribuer une éthique à des personnages dont les principaux outils sont des liasses de billets et des revolvers. En effet, le gangster du cinéma des années 30 représente le cauchemar des citadins. Dans le premier Scarface de Hawks, le film se termine par la mort et l’on voit cette ombre d’un homme avec un révolver : cela inspire la peur. Cette éthique du gangster est une thèse proposée par Sophie Djigo.

Cet affranchissement dont bénéficie le gangster au cinéma peut vite devenir un fardeau. En effet, même si ces nouveaux héros réussissent à sortir des normes de la société, ils se retrouvent vite contraint de respecter de nouvelles règles. On parle alors d’éthique du gangster. Les gangs sont régis par des codes, des valeurs que chacun doit respecter sous peine de lourdes sanctions. De plus, cet affranchissement peut vite devenir un enfer puisque le gangster se retrouve enfermé dans ces lois tyranniques. On voit aussi dans le cinéma qu’un gangster n’est jamais vraiment en sécurité. Il n’est plus protégé par la loi mais par ses « amis ». Cependant, ces amis peuvent devenir très rapidement des ennemis. Cette éthique du gangster sert à montrer l’envers du rêve américain dans de nombreux films.

Henry et Karen Hill devant chez Karen. /© Production/Warner Bros

Martin Scorsese sort en 1990 Les Affranchis. Dans ce film, on retrouve l’histoire de Henry Hill, un gangster lié à la mafia italienne de Brooklyn. On suit, à travers le narrateur, qui est Henry lui-même, son histoire et celle de la mafia. Henry idéalise au début le fait d’être un gangster : ne pas avoir à faire la queue dans les magasins etc. Le film montre qu’ils ne sont pas comme les autres, ils sont au-dessus des lois. La bande dont fait partie Henry a en quelque sorte le contrôle de la ville, personne ne daigne les contrarier. On se rend bien compte de cette éthique du gangster que Scorsese met en place dans Les Affranchis : Henry a souvent peur de ne pas respecter les règles. Il n’est pas le plus haut placé et même s’il a tous les droits, il doit suivre les règles s’il ne veut pas en subir les conséquences. La punition dans un gang est souvent la mort. Dans le film, Henry a peur que ses amis deviennent des ennemis. Scorsese cristallise tout cet univers moral. On se rend compte du privilège et de l’affranchissement dont ils profitent lorsqu’ils se retrouvent en prison. Malgré l’enfermement, ils continuent à cuisiner tous ensemble, ils vivent presque normalement. La prison qui ferait peur à n’importe quel autre criminel ici n’effraie pas les membres du gang. 

Dans Les Affranchis, on retrouve l’éthique du gangster dans le sens où les personnages sont dans la mesure. Le clinquant n’a pas sa place. Le goût oui. On retrouve la passion de la cuisine, de la tradition, on porte de beaux costumes mais on ne montre pas à tout prix son argent : les gangsters de Scorsese sont réfléchis. On voit également souvent Jimmy Conway, en quelque sorte le mentor de Henry, le freiner quand celui-ci voit trop « gros » pour des futurs casses. On retrouve quand même un brin de folie à la Scarface dans le personnage de Tommy (Joe Pesci) mais le personnage reste intelligent. Les gangsters doivent toujours être craints : dans une scène Tommy teste la peur qu’il inspire en faisant semblant qu’il va frapper Henry car celui-ci s’est moqué de lui.

Dans Les Affranchis, on se rend donc bien compte de l’importance des règles au sein même de la mafia. Scorsese montre que cet affranchissement se termine presque toujours par une chute.

Martin Scorsese sort le film Casino en 1995. On y retrouve les mêmes ingrédients que pour Les Affranchis : une histoire de gangster inspiré d’un livre de Nicholas Pileggi, jouée par Joe Pesci et Robert De Niro. Ici, il s’agit de l’histoire de Sam Rosthein, un parieur invétéré qui gère un casino à Las Vegas. Dans Casino, la frontière entre bien et mal est impossible à tenir. Les gangsters ne font pas la part entre vie privée et travail ce qui mène à leur perte. En effet, c’est Ginger dont Sam tombe amoureux qui sème la discorde entre les deux associés, puis cette même discorde atteint le business tout entier. Dans l’une des scènes du film, on voit Nicky faire le petit déjeuner de son fils. On voit ce second aspect du gangster, son deuxième visage. Le gangster a une vie trépidante mais malgré cela il est toujours rattrapé par les obligations de la vie. Ceci fait aussi le contraste percutant entre bien et mal car la scène avec son fils est touchante alors que quelques minutes avant on pouvait le voir tabasser des hommes.

Dans le film, les mauvaises actions des personnages ne semblent jamais mauvaises. Le personnage principal lui-même montre que quelque chose est mal seulement quand les autres le voient, seulement quand on est pris. Sam Rosthein dit « Ailleurs, on me mettrait en prison pour ce que je fais. Ici, on me récompense et je suis vu comme quelqu’un qui a réussi ». A Las Vegas, tout est permis. 

Ici aussi, l’ascension du gangster se fait crescendo, jusqu’à la chute fatale. Le gangster est aveuglé par son succès, son pouvoir et en veut toujours plus mais cela ne peut que finir mal. D’un côté Nicky n’est pas assez discret et se fait virer de tous les casinos, de l’autre Sam voit trop grand et se laisse avoir par l’amour.

Tout au long de Casino, à chaque mauvaise action d’un personnage, Scorsese met en place une musique entrainante en trame de fond. Ceci dédramatise la scène et édulcore la violence : un procédé que le réalisateur pratique souvent. Dans ce cas, cela accentue ce côté charismatique du gangster. Leurs actions sont orchestrées. Cette mise en scène sert aussi à détruire cette vision du rêve américain : tout est beau jusqu’à ce qu’on découvre l’envers du décors. Las Vegas est en réalité remplie de fraudes en tout genre. À la fin du film, les gangsters sont pourtant perdants : ce contraste montre encore une fois que plus l’on a de pouvoir, plus la chute est violente.

Une critique de la société moderne dans son entièreté à travers la critique des réseaux de la mafia

On l’a bien compris, la mafia est régie par des règles strictes que chaque membre doit respecter sous peine de grosses répercussions. Scorsese choisit de la représenter dans ses films pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le réalisateur connaît celle-ci puisqu’ayant grandi à Little Italy il y était confronté durant son enfance. Toutefois, si Scorsese choisit ce sujet, c’est aussi et surtout parce qu’il s’en sert pour critiquer la société même. Il utilise les fonctionnements et dysfonctionnements de la mafia aux États Unis pour critiquer son propre environnement, Hollywood, mais aussi la façon de fonctionner du pays en lui-même. 

Dans le film Casino, celle-ci est donc forcément le sujet clé. Tout d’abord, le fait de la représenter permet à Scorsese dans le film de montrer à quel point la vie d’un gangster est plus complexe qu’on le pense. Chaque Homme a ses défauts et ces défauts peuvent mener plusieurs hommes sur le mauvais chemin. Nicky est trop ambitieux et pas assez discret ce qui mène, petit à petit, à la perte de tout le réseau. Cette idée de réseau est importante et très représentée : tous finissent mal, ayant touché de près ou de loin au monde du Tangiers (le nom du fameux Casino). La mafia représente une sorte de grande famille, cependant, chacun se retrouve seul en finalité. Pour Martin Scorsese, cette mafia représente en quelque sorte le monde politique d’aujourd’hui. Lorsque l’un tombe, les autres qui sont liés, de près ou de loin, tombent avec. Les coups bas sont permis et chacun respecte des règles sous peine de se faire sanctionner.

Sam Rosthein dans son casino, Casino 

Cette mafia permet aussi au réalisateur de montrer sa propre idée du American Dream. À l’époque où sort le film, les États-Unis font rêver et la ville de Las Vegas en particulier attire. En effet, celle-ci représente l’endroit de tous les possibles. C’est comme s’il n’y avait plus de lois, chacun peut devenir qui il veut sans se soucier du regard des autres. On peut se faire de l’argent facilement, sans avoir de soucis avec la justice. Le film Casino et sa représentation de la mafia permet donc de montrer l’autre face de la ville de Las Vegas et incarne la fin du rêve américain. C’est un endroit régi par les gangsters, le désert qui l’entoure est rempli de corps enterrés, dont on ne retrouvera jamais la trace. Scorsese fait donc à travers ce film un parallèle entre le rêve et la réalité. 

Dans le film Casino, la mafia est aussi une critique de la société en général. On y voit une représentation des femmes très limitée : elles ne sont là que pour l’ornement, ne posent pas de questions tant qu’il y a de l’argent à la maison. Cet aspect est mis en avant lorsque Sam parle de Ginger, il dit « qu’elle chauffe la salle » comme une bête de foire, là uniquement pour appâter les clients alors qu’elle est sa femme. Grâce à ce film, Scorsese fait le portrait de tout une classe. Le fait que Sam Rosthein parle à la première personne reprend les codes du documentaire. Cette forme permet de rattacher le spectateur au réel pour mieux dénoncer. 

On retrouve également cet aspect dans Les Affranchis. Le film est aussi à la première personne, ce qui donne l’impression que l’on est aux côtés d’un journaliste infiltré dans la mafia, afin d’en découvrir les secrets. Il questionne les normes. Comme nous l’avons vu, les gangsters sont soumis à une sorte d’éthique. Cette représentation permet de se demander comment la société réagit face à ces gangs. S’ils ont tous les droits c’est surement car quelqu’un leur laisse. Lorsque Karen, la femme de Henry Hill dans le film prend la narration, on se rend compte encore une fois de la place de la femme dans la mafia. Elle entre dans ce monde où les femmes sont dorlotées, un monde à part. Comme son mari, elle est parachutée au milieu de ces gens mais reste tout de même à l’écart pas sa différence. Ici encore les femmes servent uniquement à être belles pour que leurs maris impressionnent les autres.

Jimmy Conway et Henry Hill au restaurant dans Les Affranchis

Grâce aux Affranchis, Scorsese critique l’Homme et sa façon d’être conditionné dans notre société. Il utilise le personnage de Henry puisqu’il est facile de s’identifier à celui-ci dans le sens ou il manque souvent d’ambition, c’est un suiveur. C’est là l’intérêt du film puisqu’il n’est pas centralisé sur une grande figure de pouvoir. Sa façon d’être affranchi permet aussi au réalisateur de critiquer un élément essentiel de l’être humain : la peur constante de l’échec. En effet, cette peur d’être médiocre et de ressembler à tout le monde est une façon de montrer que la place de l’échec est inhérente à la condition humaine : l’Homme est voué à échouer par la mort, c’est inévitable alors il fait tout pour contourner cette règle. Tout comme le gangster est voué à échouer dans Les Affranchis et dans les autres films de Martin Scorsese.

Grâce à ces films, Scorsese décrit donc la société et l’humain. Un film qui peut sembler simplement divertissant par le charisme de gangsters que rien n’arrête s’avère être une réelle analyse du comportement humain de la part du réalisateur.

Une dimension raciale et religieuse

Par son passé, la question raciale est quelque chose dans laquelle Scorsese baigne constamment. Cela se ressent souvent à travers ses œuvres.

On peut revenir, une fois encore, à cette représentation de la mafia. La mafia est un monde fermé, où tous sont issus de la même religion, des mêmes origines. Chez Scorsese, ils sont italiens la plupart du temps. Bien entendu, étant lui-même italo-américain, cela fait sens. Cette mafia peut donc faire allusion à la société dans le sens où, trop souvent, les immigrés étant rejetés car étrangers, finissent par rester uniquement entre eux. Dans Les Affranchis, on retrouve l’idée selon laquelle un Irlandais ne peut prétendre à être un aussi bon caïd que les autres. Il n’est pas italien donc il ne pourra jamais être accepté entièrement dans ce cercle qu’est la mafia. On retrouve également cette idée dans Casino, lorsque l’un des hommes lié au Tangiers se fait assassiner en retournant à sa voiture. Nicky dit en fond « Ils avaient beau l’aimer, il n’était pas italien ». Cette phrase montre que cet homme n’avait aucune raison d’être épargné puisqu’il ne faisait pas réellement partie de la « famille ».

Dans Shutter Island, Scorsese dénonce le crime humanitaire commis pendant la seconde guerre mondiale. Le film entier est rempli d’allusion à ce génocide. Tout d’abord, le Marshal Teddy Daniels était lui-même soldat lors de la seconde guerre mondiale et durant le film le spectateur a très souvent accès à ses flashbacks lors de son arrivée à Dachau. Ces images très dures dénoncent la violence dont l’Homme peut faire preuve, par simple racisme. Dans l’une des scènes où les deux marshals interrogent un docteur de l’hôpital psychiatrique, le docteur dit « Is legal immigration a crime ? ». Ici, le personnage du docteur sert à dénoncer les expériences faites sur les juifs durant la Seconde Guerre Mondiale à travers les expériences qu’il fait aux criminels dans le film. De plus, cette phrase montre que n’importe quel acte, aussi horrible soit-il, peut passer pour légal tant l’Homme et ses lois sont tordues.

Scorsese fait aussi apparaître la notion religieuse dans son œuvre.  En effet, la religion semble prendre une place importante dans sa vie, c’est donc naturellement qu’il y fait allusion dans ses films. L’expression la plus flagrante de ceci est son film La Dernière tentation du Christ, sorti en 1988. Ici, Scorsese dévoile une vision de la vie de Jésus qui ne respecte pas théoriquement le dogme, ce qui lui vaudra une critique de la part des catholiques intégristes. Dans Mean Streets, on revient à ces oppositions raciales par lesquelles le réalisateur dépeint en quelque sorte des guerres de religions, opposant américains protestants d’un côté et Irlandais catholiques de l’autre. Dans Shutter Island, encore une fois, les allusions religieuses sont nombreuses. Notamment au sujet de la violence dont nous avons parlé précédemment, un gardien qui accueille le personnage principal lui assène sa vision du monde : pour lui la violence est un outil que Dieu a donné à l’homme pour combattre en son nom et l’ordre moral n’existe pas. La religion fait partie des petits actes du quotidien des personnages de Scorsese, qu’ils soient flics, gangsters ou de simples citoyens. L’importance de la tradition vient aussi de cela chez le cinéaste. 

Comme la religion et l’idée de « race » est un questionnement constant dans la condition de l’Homme, c’est tout naturellement que Scorsese ajoute ceci dans ses œuvres. On ne peut parler de l’humanité sans évoquer ces deux thèmes propres à l’être humain. 

Conclusion

Le cinéma de Martin Scorsese est un cinéma américain, riche en références religieuses et personnelles. Le réalisateur met en scène l’Homme dans son entièreté. A travers ses œuvres, il critique aussi bien la société entière que l’être humain. Pour cela, il utilise plusieurs aspects principaux telle que la notion de la violence, de la famille ou encore de la religion. Mais il met aussi en place des représentations directes et explicites, comme il le fait avec la mafia ou encore la shoah. Ses films posent de vraies questions au sujet de la violence humaine. On peut se demander jusqu’où l’Homme est-il prêt à aller pour atteindre son but, pour ne pas être comme les Hommes. Ceci pose, par la même occasion, des questions intéressantes sur la notion de l’échec et la place que celui-ci prend dans la vie d’un Homme. Le réalisateur prend également sa propre vie comme exemple et se remet lui-même en question dans ses œuvres. L’exactitude et le réalisme de ses films ont un effet authentique, notamment car il s’inspire de sa vie et de celle d’autres figures qui ont réellement connu ce monde. Ainsi, Scorsese dresse sa représentation de l’Homme moderne.

À travers cette étude, on voit donc que les films de Martin Scorsese sont bien plus profonds que de simples films de gangsters ou de simples thrillers. Ils amènent à une réflexion sur la condition humaine.                                                       

        Valentine Weiss

Bibliographie

–       SCORSESE Martin, Casino, scénario par M. Scorsese et N. Pileggi, Universal Pictures, 1995. 178mn.

–       SCORSESE Martin, Les Affranchis, scénario par M. Scorsese et N. Pileggi, Warner Bros, 1990. 146mn.

–       SCORSESE Martin, Shutter Island, scenario par Laeta Kalogridis, Phoenix Pictures Productions, 2010. 130mn.

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