Rwanda, justice et verrouillage politique

Le 1er octobre, l’ONU rendait public un rapport concernant des événements ayant eu lieu en République Démocratique du Congo entre 1993 et 2003. Massacres de réfugiés hutus par les troupes du FPR, soupçons d’actes génocidaires… Kigali n’a pas tardé à dénoncer un rapport instrumentalisé voire révisionniste. Mise au point.

Paul Kagamé a montré son opposition au rapport de l’ONU.

« [L]es attaques systématiques et généralisées décrites dans le présent rapport révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide. » Cette seule phrase issue du rapport de l’ONU a mis le feu aux poudres dans la région des Grands Lacs. Énumérant une série d’événements ayant eu lieu en RDC entre 1993 et 2003, les Nations Unies ont mis en lumière les exactions commises par l’Armée Patriotique Rwandaise (APR), bras armé du Front Patriotique Rwandais (FPR), dirigée par Paul Kagamé après la fin du génocide de 1994.

Il n’en fallait pas davantage pour déstabiliser la région, tiraillée entre construction démocratique et dérive autocratique, le tout embrouillé par un difficile travail de mémoire. Paul Kagamé a ainsi lancé une grande campagne de critiques à l’encontre des Nations Unies et de leur rapport. « [Celui-ci] manque d’honnêteté, il est tronqué et il révèle les intentions malveillantes de ses auteurs ; il est influencé par certaines organisations de défense des droits de l’homme, comme Human Rights Watch, par des groupes qui ont de mauvaises intentions à notre égard… », a jugé le chef d’Etat, avant d’ajouter, dans une interview au quotidien belge Le Soir : « […] Ce rapport n’est pas neuf, il recycle de vieilles rumeurs, répète des accusations déjà formulées auparavant, ce sont toujours les mêmes déchets. »

Négationnisme et double génocide

Si Paul Kagamé n’utilise pas le terme exact, il est déjà sur beaucoup d’autres lèvres : double génocide. Cette théorie n’a en effet rien de nouveau. Aux lendemains du génocide de 1994, elle a été formulée par les anciens défenseurs du gouvernement du Hutu Power et reprise par certains observateurs et acteurs – notamment par François Mitterrand et Alain Juppé dans certains entretiens –. Elle tend à considérer que, parallèlement au génocide anti-tutsi d’avril 1994, le FPR aurait lui aussi commis « son » génocide à l’encontre des Hutus, pendant sa rébellion puis après sa prise de pouvoir. A cet égard, la théorie du double génocide tient du révisionnisme.

Les estimations de Gérard Prunier, historien spécialiste de l’Afrique de l’Est, révèlent d’ailleurs que, si 800 000 Tutsis ont été massacrés pendant le génocide, « seuls » 10 000 à 30 000 Hutus ont trouvé la mort. Au delà de ces considérations chiffrées, nul chercheur ne pourra aujourd’hui soutenir de façon sérieuse cette thèse du double génocide. L’ONU ne le fait d’ailleurs absolument pas dans le présent rapport.

Et cela tient à la définition même du génocide, telle qu’édictée par les conventions de Genève de 1948 : « des actes […] commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. » Une définition vague qui s’est affinée avec le temps, notamment dans sa dimension politique, en insistant sur la portée intentionnelle et en incluant la planification des moyens génocidaires.

Or, pour revenir aux événements rwandais, si la planification – politique et médiatique via la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM) – ne fait aucun doute pour le génocide du Hutu Power, elle ne peut être ni prouvée, ni observée dans les actions du FPR. A cet égard, définir ces dernières comme des actes génocidaires n’aurait pas de sens, sauf à prouver par une enquête impartiale ce caractère planificateur. Or il n’en n’est rien dans le rapport de l’ONU.

La justice et l’opposition toujours étouffées par le génocide

L’obsession de Paul Kagamé de s’ériger en pourfendeur du révisionnisme au nom de l’unité nationale et de la reconstruction rwandaise est on ne peut plus louable. Néanmoins, on l’a vu avec les dernières élections présidentielles de l’été 2010, des dérives peuvent poser un certain nombre de problèmes d’ordre démocratique.

Après la publication du rapport onusien est ainsi apparue une sorte de théorie du complot d’ampleur internationale contre l’unité rwandaise et la stabilité de la région des Grands Lacs – qui, il est vrai, a entamé une reconversion économique et, sur certains points, politique indéniable -.

La ministre des Affaires Étrangères rwandaise, Louise Mushikiwabo, déclarait en effet, au mois d’octobre à des journalistes : « Alors que la région des Grands Lacs fait de remarquables progrès en établissant la paix, la sécurité et la collaboration économique, la publication de ce rapport, sous le masque des droits de l’Homme, ne peut être perçue que comme une cynique et dangereuse tentative de détruire des victoires durement acquises. »

Faire de ce rapport une attaque contre le Rwanda uni post-génocidaire peut potentiellement s’avérer très efficace au plan de la politique intérieure de Paul Kagamé. Toutefois, il participe d’un climat et surtout d’un processus d’assimilation extrêmement dangereux – représenté, entre autres, par la loi rwandaise dite « idéologie du génocide » – qui lie directement demande de justice et négationnisme.

En considérant que demander la lumière sur les agissements du FPR après 1994 revient à nier son rôle salvateur dans l’arrêt du génocide perpétré par le Hutu Power, voire à l’impliquer dans un possible contre-génocide, Kagamé ferme la porte à une opposition intérieure – en témoigne les interdictions de certains partis politiques – mais surtout à une justice internationale. Or, selon le journaliste Christophe Rigaud, de Courrier International, « les violences qui déchirent encore aujourd’hui le Nord-Kivu [RDC, ndlr], découlent de ces précédents conflits », dont l’un des acteurs principaux n’était autre que le Rwanda. C’est donc à des milliers de Congolais, familles de disparus du Kivu, que Paul Kagamé refuse la justice.

Redéfinir le terme de génocide

C’est autour du terme même de génocide que s’imbriquent ces enjeux. Ainsi, pour Aldo Ayello, ancien envoyé spécial des Nations Unies pour ramener la paix au Mozambique (1992-1994) puis de l’Union européenne comme facilitateur de paix dans la région des Grands Lacs (1996-2007), « l’application inappropriée du concept de génocide discrédite le mapping report [des Nations Unies] »

En effet, l’opposition du Rwanda au rapport de l’ONU d’une part et la situation politique intérieure rwandaise cadenassée par la loi « idéologie du génocide » d’autre part, illustrent une nécessaire redéfinition du concept. Il est sans doute important de faire apparaître plus clairement la dimension politique du génocide telle qu’elle semble désormais admise dans la communauté scientifique. L’objectif est clair : dissocier les actes génocidaires des crimes de guerre relevant du massacre de masse.

Une question se pose à laquelle deux réponses co-existent sans doute : quelle peut-être l’attitude de Paul Kagamé ? D’une part, de façon idéologique : éviter toute assimilation – d’ailleurs fausse – entre le gouvernement génocidaire de 1994 et celui issu du FPR, c’est à dire en finir avec la théorie du double génocide. D’autre part, utiliser cette dénonciation du négationnisme, d’abord pour ne pas avoir à rendre des comptes sur des massacres de masse commis par les troupes de FPR et révélés par le rapport de l’ONU, ensuite pour étouffer l’opposition intérieure.

Alors que s’est ouvert à Kigali, le 9 décembre, une conférence organisée par la Commission Nationale rwandaise de Lutte contre le Génocide, reste au président rwandais à prouver que son pays est bien sur la voie d’une reconstruction politique en acceptant le principe d’une enquête impartiale. S’il est temps de solder la période du génocide et de la chasse aux sorcières, Paul Kagamé y trouvera-t-il toutefois son intérêt ?

Mathieu OLIVIER

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