France-Libye : Récit d’une relation équivoque

Alors que la mort de Mouammar Kadhafi laissait présager l’émergence de l’État de droit et de ses déclinaisons, le mythe d’une société unifiée est tombé. Timorée au sujet de la Tunisie, la France s’est précipitée en Libye pour alimenter le feu des révolutions. Elle a soutenu avec vigueur les forces rebelles fédérées autour du CNT (Conseil National de Transition). Le résultat : un imbroglio politique à l’issue incertaine. Quel impact a réellement eu l’action française en Libye ? Éléments de réponse.


Être du « bon côté de l’histoire »

L’histoire n’est jamais immédiate. Une leçon négligée par la France qui s’est hâtée de soutenir l’action d’un CNT en de nombreux points critiquable. Doit-on rappeler les bombardements par les rebelles de la ville de Syrte, place forte des pro-Kadhafi, sans distinction aucune entre les civils et les miliciens ? À cela s’ajoute l’accablant rapport du Conseil des droits de l’homme[1]qui pointe du doigt les exactions commises par les thouars[2] lors de leur marche vers Tripoli. On peut également s’interroger sur la représentativité de cette opposition au regard de la société libyenne dans son ensemble.

Qu’est-ce qui a donc motivé l’intervention française ? On ne peut pêcher par excès de réalisme lorsque l’on affirme que les intérêts sous-jacents des États priment bien souvent sur les convictions morales. La France est « montée au créneau dans le printemps arabe » pour inscrire son nom dans les pages de l’histoire, estime Mansouria Mokhefi, spécialiste du Maghreb et du Moyen Orient à l’Ifri[3].

Le désir d’être du « bon côté » de l’histoire, pour reprendre l’expression de la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton[4], serait le premier facteur explicatif du parti pris français. En ce sens, la France a argué d’un « droit de protéger » les populations civiles pour mettre fin aux exactions commises par les milices de Mouammar Kadhafi. « Quoi qu’il y ait eu après, il ne faut pas oublier cette dimension » rappelle Mme Mokhefi. Depuis 2006-2007, la France et le chef d’Etat libyen amorçaient leur réconciliation. Le voyage de l’ex-dirigeant libyen à Bruxelles, l’indemnisation (tardive) des victimes françaises de l’explosion du DC-10 d’UTA et du Boeing 747 de Pan Am, ou encore la libération des infirmières bulgares en témoignent.

Il ne va pas sans dire que les enjeux économiques de l’hexagone en Libye sont de taille. Si l’Italie est le premier partenaire commercial de la Libye, la France n’est pas en reste puisqu’elle occupe la sixième place, derrière la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Avant le conflit, les recettes pétrolières représentaient 95 % des exportations de la Libye, 60 % de son budget et 56 % de son PIB selon la commission des finances du Sénat français. De quoi allécher les puissances occidentales, dont la France. En récompense de son ingérence dans la révolte libyenne, le pays est en passe de bénéficier d’une large préférence commerciale. Des accords sont en cours de négociations dans les domaines pétrolier et aéronautique. D’autres sont en procédure de reconduite tel que l’échéancier de fourniture d’avions Airbus A320. Un autre objet attire les convoitises de la France : la possibilité de grands contrats d’exploitation de matières premières inexploitées comme le fer. Cet opportunisme économique reflète le jeu de la France dans cette histoire : redevenir un investisseur privilégié en Libye.

Autre facteur important selon la spécialiste de l’Ifri, la “personnalisation” de la politique étrangère. Une référence à l’ « aventure » de Sarkozy en Libye. Sa politique ouvertement unilatérale reflète bien un désir de puissance. La résolution 1973 du Conseil de Sécurité appelait à « l’arrêt complet des violences » par l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne. Le gouvernement français a outrepassé son mandat en détournant allègrement la résolution. Ceci s’est traduit par toute une série de violations flagrantes telles que l’armement du CNT par la France malgré l’embargo sur les armes, la présence de la DGSE[5] au sol ou encore les tirs des forces aériennes dans la zone d’exclusion sur l’Est du pays. Un« investissement sur l’avenir », précisait l’ancien ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé[6].

L’ignorance à la française

Jusqu’en 2011, la Libye était un pays fait d’alliances politiques savamment orchestrées par le guide Kadhafi. L’organisation clanique de la société s’est mue en un système politique dont il est difficile de sonder la réalité. Senoussi El Fikri s’y est attelé dans son ouvrage Le système politique libyen.On y distingue trois grandes tribus au rôle politique déterminant, qui se livrent une lutte impitoyable pour le pouvoir : les Warfallah, les Kadhafa et les Makarha. A cela s’ajoute le fait que les révoltes de l’année dernière ne sont pas le fruit d’un consensus national mais bien plus de « débordements spontanés. » On se souvient également de la conversation secrète entre le politicien autoproclamé Bernard-Henri Levy et Nicolas Sarkozy à l’heure où s’entrouvrait un basculement du pouvoir en Libye. Le CNT avait été désigné comme le seul et unique organe rebelle. Ce raccourci malencontreux a eu des conséquences désastreuses sur la société libyenne plus morcelée que jamais. A cette confusion politique s’ajoute la tripartition du pays en zones de conflits depuis la prise de pouvoir par le colonel Kadhafi en 1969. Tout l’enjeu aujourd’hui consiste en la délimitation des circonscriptions électorales et du nombre de sièges par région, chose peu aisée compte tenu des disparités régionales. Les rapports de force complexes entre les tribus n’ont pas fait l’objet d’une attention particulière au moment de l’intervention, une grossière erreur de jugement de la part de la France.

Qui plus est, la légitimité de la nouvelle organisation demeure contestée. Elle comprend d’anciens fidèles de Kadhafi reconvertis (pour l’occasion ?) en rebelles du pouvoir, tels que le ministre des Affaires étrangères Ali Al Ujeli, ancien ambassadeur libyen à Washington. Celui-ci aurait été proche du fils aîné de Kadhafi, Seif Al Islam. Des mains tâchées de sang peuvent-elles faire naître une démocratie respectable ? La question mérite d’être posée malgré la légitimité concédée au  gouvernement de transition par la communauté internationale. Le dernier verrou diplomatique avait sauté avec sa reconnaissance par l’Union Africaine le 20 septembre 2011.

La France a-t-elle négligé la nécessaire connaissance du terrain ? Mansouria Mokhefi répond que « parler de connaissance du terrain n’a pas de sens. Le nombre de spécialistes français de la Libye est très réduit et elle n’est pas réellement un sujet d’intérêt. »

Quand les rumeurs s’en mêlent

« La Commission (de l’ONU sur les crimes de guerre et les violations des droits de l’homme) est dans l’incapacité de confirmer que la mort de Mouammar Kadhafi est un assassinat illégal et réclame un complément d’enquête.»  Les raisons invoquées dans le rapport du 2 mars 2011: un manque de preuves sur les auteurs de la mort du général. Les théories du complot n’ont pas tardé à apparaître. Quel crédit pouvait-on accorder à celle de l’assassinat par un membre de la DGSE française ? Le scoop du Canard Enchaîné[7] avait été relayé par toute la presse française. On sait que Seif al Islam Kadhafi avait lancé l’hypothèse du financement électoral de Nicolas Sarkozy par son père. La perspective de jugement d’un Mouammar Kadhafi en vie aurait mis en péril le président Sarkozy et ses chances de réélection. Mansouria Mokhefi ajoute que « la mort de Kadhafi a pu paraître comme une aubaine pour la France». Pour autant, rien n’a permis d’affirmer avec certitude cette thèse. Il est possible de dire tout et son contraire. Aujourd’hui les accusations se portent sur les forces rebelles. Dans son rapport intitulé Mort d’un dictateur: Vengeance sanglante à Syrte, Human Rights Watch tente d’éclaircir les circonstances de sa mort. La démarche est salutaire. La fièvre des « révolutions » met en scène une logique d’intervention humanitaire pour le moins houleuse. Les ardeurs qui avaient suscité la possibilité d’une intervention au Mali laissent place aujourd’hui à une frilosité ambiante. Reste à savoir si la France, parmi d’autres nations, déploiera une stratégie réflexive capable de penser une véritable sortie de crise. Affaire à suivre.

 

Alice Laurent

 


[1] Rapport en date du 2/02/2011.

[2]  Il s’agit des rebelles armés.

[3]  Institut Français des Relations Internationales.

[4] Cette expression a été utilisée pour la première fois le 10/12/2011 lors d’une allocution prononcée à l’occasion du 63e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

[5] Les services du renseignement extérieur français

[6] Entretien accordé au Parisien le 27 août 2011.

[7] « Kadhafi condamné à mort par Washington et Paris », article publié le 26/11/11.

 

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