Un shabbat est un shabbat

Été2012. Je viens de décrocher mon premier stage au CRFJ (Centre de Recherche Français à Jérusalem), dépendance du CNRS. Le directeur, Olivier Tourny, et l’anthropologue, Florence Heymann, me mettent au défi : réaliser une enquête sociologique sur le rapport entre homosexualité masculine et judaïsme[1]. Excité par ce nouveau challenge, me voici parti en quête de témoignages. Une semaine après le début de mes recherches, je réussis à m’entretenir avec Daniel Jonas, le président de Havruta[2], l’une des associations de gays religieux les plus médiatisées d’Israël. Désireux de vouloir m’aider dans mon travail, il me convie au shabbat que l’organisation a préparé pour ses membres. « Tu vas rencontrer des gens très intéressants », me dit-il.

Gay ou non, le respect de la tradition juive par les religieux reste intact. Ici à Jérusalem, au mur des Lamentations lors de Tisha Beav, commémoration de la destruction du Temple.
Gay ou non, le respect de la tradition juive par les religieux reste intact. Ici à Jérusalem, au mur des Lamentations lors de Tisha Beav, commémoration de la destruction du Temple.

Vendredi 3 août 2012, 19 heures. Je pénètre au sein de l’Institut Kerem, non loin du centre-ville de Jérusalem, accompagné d’une bouteille de vin rouge kasher qui m’a été conseillée dans un magasin de vins de la rue Emek Refaim[3]. La bouteille semble faire plaisir à Daniel qui court dans tous les sens, affairé aux derniers préparatifs de la soirée. C’est à peine s’il a le temps de m’avouer ne pas connaître ce vin, et de me demander de poser la bouteille sur la table « au cas où quelqu’un veuille bien en boire ». Je me rappelle alors les propos tenus la veille par Yeshai Moskovitch, l’un des membres du Bureau de Havruta : « Tu peux ramener le vin mais je doute que certains en boivent. Tu n’es pas juif ». Bon…on verra le moment venu.

La bouteille toujours à la main, je me présente auprès des quelques personnes déjà présentes. Parmi elles, se trouvent un rabbin new-yorkais du nom de Neal Kaunfer, un couple d’Allemands judéo-chrétien, et un juif espagnol. Le ton éclectique de la soirée est d’ores et déjà donné. La conversation débute sans plus tarder : le rabbin new-yorkais est ici en vacances, tandis que l’un des deux Berlinois[4] et le Barcelonais étudient l’hébreu et la Torah afin de renouer avec leur judaïté.

Pendant ce temps, les autres participants font leur entrée : poignées de mains et accolades sont de mise pendant près d’une demi-heure. Vers vingt heures, Daniel fait une annonce générale dans la cour, invitant tout le monde à se rassembler dans la salle de prière du premier étage, pour que débute la cérémonie du Kabbalat Shabbat[5] : attention, c’est parti !

Une fois dans la salle, chacun dispose les chaises de manière à créer plusieurs niveaux d’arcs de cercle. Le résultat est plus ou moins harmonieux…L’office sera présidé par Daniel pendant près d’une heure. J’assiste donc pour la première fois de ma vie à une inauguration de shabbat: des prières, beaucoup de chansons au rythme assez entraînant (on est bien loin des chants grégoriens), des claquements de mains…Chacun est libre durant l’office : certains prient à voix haute avec ferveur, tandis que d’autres murmurent à peine ; d’autres se lèvent régulièrement alors que certains restent assis ; certains en profitent pour faire la causette avec leurs voisins qu’ils n’ont pas vu depuis un moment ; et puis il y a moi, le mécréant, qui observe. Même si je ne comprends pas un mot de ce qui est dit,  je parviens à ressentir l’énergie véhiculée par l’assemblée : c’est puissant.

Une fois l’office terminé, chacun redescend et prend place autour des tables dressées dans la cour. Je retrouve alors mes camarades du début. Bien que nous soyons installés, interdiction encore de boire ou manger : il faut d’abord que soient récités le Anna be-kho’ah[6] et le Lekhah Dodi[7], puis que soit accompli le kiddoush[8]. Lors du Lekhah Dodi, le rabbin Neal Kaunfer m’avoue que dans certaines synagogues gays des États-Unis, les paroles ont été modifiées afin que la mariée se transforme en marié.

Une fois le cérémonial accompli, nous nous asseyons et commençons enfin à manger. Heureusement car mon ventre grognait de plus en plus. Et là, on me rappelle qu’une chose a été oubliée : le lavement des mains. Bon… et bien direction la cuisine où est disposé un bac d’eau prévu à cet effet.  Je me demande alors ce que cette eau a de spécial. « Rien, elle sort du robinet », me répond-t-on.

Les mains ayant été lavées, les entrées commencent à circuler de table en table et les conversations à s’engager. L’Espagnol avoue alors être encore dans le placard. Il me dit que, compte-tenu de l’environnement dans lequel il évolue, il lui est impossible de clamer son homosexualité haut-et-fort. J’essaye d’en savoir plus, mais apparemment le sujet le met très mal à l’aise. Je rappelle alors que les gays sont autorisés à se marier en Espagne, contrairement à la France,  ce qui permet de changer de sujet rapidement.

Le mariage intéresse mes voisins de table dans la mesure où sont présents deux couples mariés : les deux Berlinois et deux Israéliens dont l’un, Elroi, parle le français (enfin un !). Les premiers se sont mariés il y a un an à Berlin et les seconds quelques années auparavant aux Pays-Bas. Ils évoquent alors le Pacs et pensent qu’il s’agit d’un mariage civil pour les couples de même sexe. Je m’empresse de leur rappeler les réalités de ce pacte, et plus généralement de la condition des homosexuels en France: que cela ne va pas de soi, que de nombreux combats doivent encore être menés. Ils semblent quelque peu surpris (dire une telle chose du pays des droits de l’Homme !) mais je les rassure immédiatement en leur disant que le mariage et l’adoption pour tous font partie des promesses électorales du nouveau président François Hollande. Un peu de patience encore…

Le fait d’avoir évoqué la France facilite la conversation avec Elroi qui y a séjourné durant plusieurs mois. Il me confesse que le fait d’être gay et religieux à Tel Aviv est un frein aux rencontres. Cela fut la cause d’un long célibat qui lui a fait envisager l’abandon de la religion. Heureusement pour lui, il rencontra à temps son actuel mari, religieux et habitant Tel Aviv lui aussi. Il profite de notre conversation pour me dire que la religiosité de Jérusalem lui manque parfois. Étonné, je lui demande alors les raisons qui l’ont poussé à emménager à Tel Aviv : « le travail, comme la plupart des gens ici, car c’est là-bas que se trouve le travail, pas à Jérusalem».

Ayant encore faim, je me mets dans la queue pour le buffet. Face à moi se trouve une jeune fille, l’une des rares présentes à la soirée, coiffée avec des dreadlocks. Elle vient de temps en temps aux événements de l’organisation en tant que bisexuelle et agnostique. Le spectre des participants s’agrandit de plus en plus.

De retour à ma place, il est désormais question de la position des différents courants du judaïsme à l’égard de l’homosexualité. Mes voisins de table appartiennent pour la plupart au judaïsme conservateur (massorti), bien plus tolérant vis-à-vis des homosexuels que le courant orthodoxe ; ceci explique en grande partie leur choix.

Soudain, un homme se lève et demande l’attention de toute l’assistance. Le silence gagne subitement les quatre-vingt-dix convives, tandis qu’Elroi s’installe à mes côtés afin de me traduire le discours qui est sur le point d’être prononcé. Pendant quinze minutes, le futur rabbin a insisté sur la nécessité pour les gays religieux de rester soudés et de s’aider mutuellement au sein d’une communauté à part entière ; de continuer à œuvrer en faveur du développement de cette communauté parce que la force réside dans le fait d’être ensemble. L’exemple de la communauté juive est d’ailleurs abondamment repris.  Le discours est fort : tout le monde a les yeux rivés sur lui, tandis que ses paroles semblent toucher le cœur et l’esprit de chacun, même le mien. Il me donne presque envie de faire partie moi aussi de cette communauté solidaire. Un tonnerre d’applaudissements conclut ses dernières paroles.

La fin du discours coïncide pratiquement avec la fin du repas, ce qui permet aux personnes présentes d’aller de table en table afin de discuter avec les autres participants. Je fais donc de même en m’installant à un coin de table d’où émane des mélodies orientales. On me sourit, je souris, je ferme les yeux, j’écoute, je suis transporté.

Cependant l’heure tourne, tout comme ma tête, car kasher ou non, du vin reste du vin. Mes voisins de table n’ont d’ailleurs pas dit non à la bouteille que j’ai ramenée. Alors que je m’apprête à partir, un jeune homme m’interpelle pour converser. Il se présente à moi comme étant un dati light[9]. « C’est avec l’âge que j’ai décidé de prendre du recul par rapport à la religion. Plus tu grandis, plus tu te découvres, ainsi que le monde extérieur. En faisant cette découverte, tu décides si tu veux continuer ou non à croire » m’explique-t-il. Etant sur le point de lui serrer la main, il me pose la question que personne ne m’avait encore posée depuis le début de la soirée : « Es-tu religieux ?- Non- Pourquoi ?- Parce que je préfère d’abord croire en moi avant de croire en quelque chose de plus grand- C’est une bonne réponse. Shabbat Shalom- Shabbat Shalom ».


[1] Les résultats de cette enquête seront présentés pour la première fois publiquement lors d’un débat organisé par Les Éveillés et Socialisme et Judaïsme mardi 26 février 2013 au Cercle Bernard Lazare, 10 rue Saint-Claude, 75003 Paris, à partir de 20 heures.

[3] Rue très connue à Jérusalem, située au cœur de la colonie allemande.

[4] La plupart des participants rencontrés lors de la soirée m’ont demandé à ce que ne figurent pas leurs noms dans le compte-rendu.

[5] Il s’agit de la cérémonie d’entrée en shabbat.

[6] Prière juive implorant la protection et le soutien de Dieu pour le retour de la diaspora juive en Israël.

[7] Autre prière juive chantée le vendredi soir à la tombée de la nuit afin d’accueillir la « fiancée shabbat ».

[8] Cérémonie de sanctification du shabbat (ou d’un autre jour saint suivant le calendrier hébraïque)  au moyen d’une bénédiction prononcée sur une coupe de vin kasher.

[9] Une personne dont la religiosité s’exprime très faiblement.

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