La prostitution… Discutons-en !

« Les marchandises ne peuvent point aller d’elles-mêmes au marché ni s’échanger entre elles. Il nous faut donc tourner nos regards vers leurs gardiens et leurs conducteurs, c’est-à-dire leurs possesseurs. Les marchandises sont des choses et, conséquemment, n’opposent à l’homme aucune résistance. Si elles manquent de bonne volonté, il peut employer la force, en d’autres termes s’en emparer  ». (Marx, Le Capital, Livre premier, Chapitre II, 1867). Ainsi sont considérées les personnes, essentiellement des femmes, parfois mineures, contraintes à la prostitution. Déshumanisées, elles cessent de s’appartenir pour devenir la seule possession des proxénètes. Le processus s’opère généralement après le passage dans des « camps de dressage »[1] où elles sont brisées psychologiquement à force de viols et de mauvais traitements. Les pouvoirs publics ne peuvent rester muets face à ces drames engendrés par la prostitution. Mais que faire au juste ?

Crédits Andrea Colliaux/Canalblog.com
Crédits Andrea Colliaux/Canalblog.com

 

Légalisation, abolition ou prohibition ?

Afin d’affronter les problèmes soulevés par la prostitution, plusieurs solutions contradictoires sont proposées. Il y a, tout d’abord, l’idée de légaliser la prostitution. Cette légalisation permettrait d’atteindre un triple objectif : briser le lien entre la prostitution et le crime organisé ; améliorer la santé des personnes prostituées et celle de leurs clients par le biais de contrôles médicaux réguliers ; et intégrer les profits de la prostitution au PIB des États. Ces derniers ont donc tout intérêt à légaliser même si seul l’argument fédérateur de l’amélioration des conditions de vie des prostituées est mis en avant.

Mais il s’avère que les résultats de ce type de politiques sont catastrophiques. Loin d’avoir fait disparaître les réseaux mafieux ou d’avoir amélioré la situation de ces femmes, la légalisation a entraîné l’explosion du trafic humain lié à la prostitution partout où elle a été mise en place. Avec la légalisation, les proxénètes deviennent de respectables hommes d’affaires et peuvent blanchir l’argent issu de la traite et des trafics d’armes ou de drogue au sein même de l’industrie prostitutionnelle. D’où la décision de la mairie d’Amsterdam en octobre 2003 de fermer la zone de tolérance ouverte à la prostitution de rue. Il « apparaissait impossible de créer pour les femmes prostituées une zone saine et contrôlable qui ne soit pas récupérée par le crime organisé » avoue Job Cohen alors maire de la ville. Cette récupération des marchés sexuels légaux par les réseaux mafieux est l’un des principaux fléaux de la légalisation. Cette situation est vérifiable dans tous les pays où la prostitution a été légalisée (Danemark, Allemagne, Norvège, Pays-Bas, Grèce, Australie, Finlande, Espagne, Suisse, Autriche, Tunisie, Hongrie), comme dans ceux où les maisons closes appartiennent à l’État (Indonésie, Turquie) ou encore dans les pays qui considèrent la prostitution comme une manne vitale pour leur économie (Thaïlande, Philippines). Suite à ce constat, force est d’avouer que ce sont les « entrepreneurs du sexe », c’est-à-dire les proxénètes, qui retirent le plus de bénéfices de la légalisation.

Autre phénomène engendré par la légalisation : une hausse incontestée du nombre total de prostituées. Ainsi, les Pays-Bas comptent autant de prostituées que la France, un pays pourtant seize fois plus grand. Et les nouvelles « recrues » sont principalement d’origine étrangère ce qui atteste de la hausse de la traite des femmes induite par la légalisation.

Face aux échecs de la légalisation, des voix s’élèvent en faveur de l’abolition de la prostitution. Dans cette optique, la prostitution est considérée comme une atteinte aux droits des femmes. L’abolir serait donc un pas de plus fait en faveur de la reconnaissance de leur dignité et permettrait surtout de mettre un terme aux trafics liés à la prostitution. Les politiques qui en découlent sont principalement la pénalisation du client puisque les femmes sont considérées comme des victimes à protéger. Le problème de cette idéologie abolitionniste, soulevé par des féministes et des intellectuels comme Elisabeth Badinter, est qu’elle repose sur deux partis pris : la sexualité tarifée constitue une atteinte à la dignité des femmes et les prostituées sont toutes des victimes de leurs clients.

L’idéologie abolitionniste met donc de côté celles qui ont choisi de pratiquer la prostitution comme activité professionnelle. Ces femmes rappellent qu’elles ont la maîtrise de leur corps et qu’elles ne sont pas (toutes) victimes de la prostitution. Les prostituées volontaires luttent essentiellement pour la reconnaissance de leurs droits, et notamment le droit à la retraite dans les pays où elles ne possèdent pas de statut juridique. Mais rappelons qu’elles ne prônent pas pour autant le réglementarisme[2] de la prostitution qui conduit forcément à l’apparition de maisons closes, synonymes d’esclavage pour les personnes prostituées. En effet, les maisons closes ne se forment pas sans la hiérarchie qui va avec, si bien que les filles auparavant libres se retrouvent sous la domination des maquereaux et des tenancières des établissements de sexe.

D’autre part, dans les pays abolitionnistes que sont la Suède, la Norvège, la Finlande et l’Islande, les résultats sont plus que mitigés. Ainsi a-t-on cru pendant un temps au succès du modèle suédois, qui pénalise les clients. Dans ce pays, bien que les autorités attestent d’un recul de la prostitution, les associations de défense des prostituées et de leurs droits témoignent de l’apparition de bordels flottants, la voie fluviale n’étant pas soumise à la même réglementation que la terre ferme. Loin d’avoir disparu, la prostitution s’est donc simplement déplacée, ce qui rend les conditions d’exercice des prostituées encore plus précaires qu’auparavant.

Il existe enfin une troisième position face à la prostitution qui est le prohibitionnisme. Dans cette approche, non seulement les proxénètes mais aussi les prostituées sont considérés comme des criminels. Les pays du Sud sont majoritairement prohibitionnistes (Égypte, Maroc, Arabie Saoudite, Birmanie, Iran, Philippines, Vietnam…). Dans ces États, le risque de condamnation a des conséquences catastrophiques pour les personnes prostituées qui, en plus de subir les pressions et les violences des proxénètes, doivent pratiquer dans l’illégalité.

Bien que certains pays restent dans le flou concernant la prostitution, ils sont nombreux à appliquer des lois prohibitionnistes. C’est le cas de la France où la prostitution en soi n’est pas pénalisée mais où les maisons closes sont interdites, les proxénètes poursuivis et où, depuis la loi sur la sécurité intérieure de Nicolas Sarkozy de 2003, le racolage passif est un délit. Cette loi s’est d’ailleurs avérée contre-productive puisque les filles sont obligées de se cacher, ce qui précarise leurs conditions d’exercice. Ce genre de politiques relève en fait de la logique NIMBY (Not in my backyard – « Pas dans mon arrière-cour ») qui a pour but de chasser la prostitution de l’espace public en la reléguant dans des endroits isolés où les personnes prostituées sont rendues encore plus vulnérables.

Une solution introuvable ?

Ce tour d’horizon montre qu’aucune solution ne va de soi : pénaliser les filles dans une logique prohibitionniste est contre-productif puisque cela précarise leur situation ; pénaliser le client amène des résultats controversés, avec un déplacement de la prostitution en lieu et place de son abolition ; et la légalisation ne conduit qu’à un accroissement du phénomène prostitutionnel.

Une quatrième voie, qui a donné les meilleurs résultats jusqu’à maintenant en matière d’aide aux prostituées voulant sortir des réseaux, est la pénalisation des seuls proxénètes. Mais c’est aussi ce qu’il y a de plus difficile à mettre en place. Les prostituées qui dépendent de maquereaux ont en effet peur de témoigner et les réseaux desquels elles sont prisonnières sont difficiles à démonter sans leur coopération. Aujourd’hui, le modèle le plus probant en la matière est l’Italie : depuis 1998, un permis de six mois est accordé aux prostituées étrangères qui réussissent à sortir d’un réseau, renouvelable pour un an si elles ont besoin de plus de temps pour trouver un emploi légal. L’accord de ce permis n’est pas soumis à la dénonciation de leur proxénète comme en France, en Autriche ou encore en Belgique, si bien que les filles sont plus nombreuses à sortir des réseaux et coopèrent assez facilement avec les autorités une fois qu’elles se sentent à l’abri.

Mais dans la plupart des autres pays, la volonté politique manque pour appliquer ce genre de solutions. Le problème, sans doute, est que la prostitution est uniquement considérée comme une question de sécurité publique. Les objectifs qui en découlent sont d’afficher une baisse de la criminalité en démantelant les réseaux de proxénètes et de rendre la prostitution invisible. Bien que ce soit le discours officiel, il ne s’agit donc pas prioritairement de protéger les personnes prostituées non volontaires ou de garantir les droits des volontaires. Si l’on veut réellement améliorer le sort de ces personnes, peut-être faut-il s’inquiéter de leur sécurité avec autant de zèle que de la sécurité publique.

Par Mathilde Godoy


[1] Il en existe par exemple un certain nombre dans les Balkans, étape intermédiaire avant l’arrivée des filles en Europe de l’Ouest.

[2] Gestion de la prostitution par les pouvoirs publics.

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