Géopolitique de l’enseignement supérieur : un critère de puissance ou d’influence ?

Que vaut l’Asian Institute of Technology face au célèbre M.I.T. ? Les relations entre savoir et pouvoir sont très étroites, tout particulièrement dans le domaine de l’enseignement supérieur. Ainsi, les institutions délivrant cet enseignement – études après le baccalauréat – sont aujourd’hui en concurrence.

Source: innovationmanagement.se
Source: innovationmanagement.se

Être en mesure de d’offrir un enseignement supérieur de qualité est devenu un enjeu de puissance pour les États car la reconnaissance au niveau international des universités d’un pays participe à l’influence de ce dernier sur la scène internationale. Et ce n’est plus l’ancienneté des structures qui détermine leur rayonnement : la plus veille université du monde, Al Quaraouiyine (Maroc), n’est pas prête de dépasser Harvard au classement de Shanghai[1]. D’autre part, l’enseignement supérieur relève de plus en plus d’un positionnement territorial localisé qui ne profite plus vraiment au prestige du territoire national, le processus de mondialisation ayant conduit à l’autonomisation progressive des entités universitaires. Dès lors, les États doivent adapter leurs stratégies face à l’internationalisation et l’autonomisation de l’enseignement supérieur afin de continuer à bénéficier du rayonnement de leurs institutions.

L’enseignement supérieur, l’alma mater[2] de la puissance des États ?

Orientation stratégique et compétitivité de l’enseignement supérieur. Le capital humain, véritable déterminant de la puissance à long terme, se définit comme « l’ensemble des investissements tels que l’éducation […] et la migration qui améliorent la productivité d’une personne sur le marché du travail ». L’approche de la grande poussée des modèles contemporains précise que les effets de formation[3] sont indispensables au développement d’un État. C’est là que se dessinent les grandes orientations stratégiques des nations (défense, industrie militaire, hautes technologies ou innovation). Ces décisions se mesurent en termes de transferts, de captation, de flux et de développement sectoriel. Les externalités des rendements du capital humain se manifestent par l’imitation (stratégies militaires, outils d’information), le déplacement de main-d’œuvre (enjeux démographiques, territoriaux, urbains) et par la compétitivité des universités. À l’ESM Saint-Cyr, ils instruisent pour vaincre.
Entre la démarche d’internationalisation exacerbée, le boom du marché mondial de l’enseignement supérieur et la multiplicité des coopérations, l’enjeu des réseaux universitaires, tels qu’Alumni Network, reste important. La bonne maîtrise de l’higher education englobe celle de la dynamique démographique, de la pérennité de la population et du territoire. Le concept de complémentarité[4] participe au bon pilotage des compétences d’une population et à sa cohésion intellectuelle.
Pourtant, dans certains pays les universités ont été délaissées et les qualifications dévalorisées, ce qui participe au phénomène de fuite des cerveaux. Ces mouvements migratoires intellectuels bénéficient aux États attractifs et performants déjà en position de force, si bien que les puissants restent puissants.

La division public-privé de l’enseignement supérieur : efficacité des modèles de gestion et finalité de l’action. Les gouvernements peuvent jouer un rôle clé à travers des interventions « non sélectives » tels les investissements dans l’éducation. L’encouragement catalytique de la sphère étatique souligne les effets sur la population, les enjeux des subventions et la linéarité conflictuelle dans le processus d’éducation, des collèges privés incompétents aux universités publiques sous-estimées. Dans la théorie des changements structurels, la transition démographique de hauts taux de fertilité vers des taux plus faibles confirme en parallèle une forme croissante d’urbanisation, de multiplicité d’infrastructures et de politiques de qualification.
La gestion privative des établissements a conduit à l’autonomisation de la puissance des universités au détriment des États. La compétitivité des structures d’enseignement se reflète dans les tensions qui brident les financements dans le supérieur et la recherche. Les enjeux sont donc internes et externes. Ainsi, les investissements dans le capital humain ne suffisent pas pour nourrir la puissance d’un État par le simple jeu de la rentabilité privée et de la rentabilité publique. A priori le prestige bénéficie essentiellement à l’université à titre privé et non à l’État dans son ensemble. La révolution de la dépendance internationale (RDI) met l’accent sur des politiques davantage concentrées sur l’éducation primaire plutôt qu’universitaire pour cette raison. Ceux qui profitent le plus des diplômes, ce sont les diplômés eux-mêmes, pas forcément les États. En atteste la mobilité professionnelle ou estudiantine à l’échelle nationale et internationale.

L’enseignement supérieur, vecteur d’influence des États

L’influence, entre pouvoir de séduction et formation des élites. L’enseignement supérieur dispose d’un réel pouvoir de séduction : la réputation des universités au niveau mondial est un facteur de reconnaissance. Ainsi, l’évocation de la Sorbonne pour la France ou de Harvard pour les États-Unis est synonyme de lieux prestigieux où un enseignement de qualité attire les étudiants étrangers, les chercheurs et les conférenciers. La considération de ces universités dans l’imaginaire collectif au niveau mondial a donc des répercutions pour les États en termes d’influence. Certains pays bénéficient d’un « capital de sympathie » [5] et apparaissent comme des acteurs importants sans recours à la coercition (soft power). Le classement de Shanghai, bien qu’imparfait, révèle que les dix premières universités mondiales sont situées aux États-Unis (huit) et au Royaume-Uni (Cambridge et Oxford), ce qui montre bien que l’enseignement supérieur est non seulement un facteur d’influence mais en partie un baromètre de la puissance.
D’autre part, l’enseignement supérieur joue un rôle primordial dans la formation des futures élites. Certaines écoles sont spécialisées dans la formation des hommes et des femmes politiques comme peut le faire l’École Nationale d’Administration en France, qui attire des futurs fonctionnaires au-delà de nos frontières. Les grandes écoles françaises sont donc un instrument de reproduction des élites et diffusent un mode de pensée, des façons d’entreprendre ou encore des modèles politiques. Les formations dispensées permettent aux étudiants d’acquérir des connaissances théoriques qui leur seront utiles dans leur futur métier de dirigeants. Dans cette dynamique de réseau, les décideurs du Sud souvent formés en Occident exportent ses modèles et développent une relation privilégiée. Les établissements certifient la légitimité des détenteurs du pouvoir (smart power).

La mise en place de nouvelles pratiques dans un contexte d’internationalisation. Du fait de la mondialisation, une économie de la connaissance s’est mise en place. Elle se caractérise par la commercialisation à l’échelle mondiale des produits de la recherche et de l’enseignement[6]. Un marché mondial de l’enseignement supérieur, dans lequel les universités sont en concurrence entre elles, s’est développé. Dans ce contexte, de nombreuses universités privées se créent, notamment en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Afrique. L’enseignement supérieur s’internationalise et de nouveaux acteurs arrivent sur le marché comme la Chine, l’Inde ou encore le Brésil. Afin d’être reconnus sur le plan international, les établissements d’enseignement supérieur mettent en place de nouvelles pratiques, comme l’internationalisation[7], et essayent d’attirer un maximum d’étudiants étrangers. Initié par l’Union Européenne, le processus de Bologne tend à uniformiser les systèmes nationaux et à faciliter les échanges et la venue d’étudiants étrangers. L’accent est aussi mis sur la pratique des langues étrangères et les programmes de mobilité comme le programme Erasmus, pour que l’Europe alimente son propre levier d’influence. L’homogénéisation des modèles aurait pour finalité une synergie de la connaissance au service du territoire commun. D’autres coopérations régionales voient le jour sur ce même schéma comme en Afrique de l’Ouest (CRUFAOCI[8]) où des projets de centres d’excellence[9] ont été lancés dans le but de renforcer l’offre universitaire et de mettre en commun les ressources des établissements supérieurs. Le creusement des inégalités entre les établissements les plus prestigieux et ceux de « second rang » fait écho au phénomène de « centre et périphéries » [10]. Pour y remédier, des modes d’enseignement alternatifs[11] se développent.

Ainsi, l’enseignement supérieur nourrit à la fois la puissance et l’influence dans une véritable logique géostratégique. Cependant, son évolution est ambivalente: la privatisation s’accentue, des processus de coopération régionaux se créent. L’ouverture de la Sorbonne à Abou Dhabi (2006) atteste par exemple de la renommée de cette institution et participe au rayonnement de la France. C’est donc un vecteur de son influence conforme à la diffusion de son modèle de civilisation.
« Les visionnaires influents, qui entendent des voix dans le ciel, distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelque écrivailleur de facultés ». Cette réflexion de Keynes souligne que l’enseignement supérieur[12] mérite autant d’attention que les instruments purement coercitifs[13] ou que les politiques de développement culturel dans la logique de rayonnement des États.

Mathis HACCOUN
Marilène LANGLOIS

[1] Classement académique des universités mondiales (par Jiao-Tong University) selon six critères comme le nombre de publications ou le nombre de prix Nobel et de médailles Fields attribués aux élèves et aux équipes pédagogiques.
[2] Traduction du latin : la mère nourricière.
[3] Les effets de formation concernent les centres de formation professionnelle, la formation sur le tas, les écoles secondaires ou les universités.
[4] Une action prise par une entité qui augmente les incitations pour les autres d’adopter des actions similaires.
[5] « Une émotion positive que l’opinion publique éprouve envers […] une idée, un concept et qui s’obtient généralement par le biais d’une bonne réputation, d’une crédibilité acquise au fil du temps ou d’un événement marquant ». Université de Montréal. Vocabulaire des RP.
[6] http://www.diploweb.com/L-enseignement-superieur-en.html
[7] « L’internationalisation est définie comme étant la diversité des politiques et des programmes que les universités et les gouvernements mettent en œuvre pour faire face à la mondialisation », in http://unesdoc.unesco.org/images/0018/001831/183168f.pdf
[8] Conférence des recteurs des universités francophones d’Afrique et de l’Océan Indien.
[9] http://www.banquemondiale.org/fr/news/feature/2013/07/29/investing-in-science-and-technology-across-west-africa
[10] UNESCO (2009) « Évolutions de l’enseignement supérieur au niveau mondial : vers une révolution du monde universitaire », p. 7
[11] Enseignement à distance via internet, téléconférences, Université de Jungle pour la population indigène au Venezuela.
[12] Le budget 2004 pour l’enseignement supérieur est de 1,3% du PIB en France (4ème rang) contre 2,9% pour les États-Unis (1er rang).
[13] Budget 2012 pour la défense en France 58,9$ milliards (6ième rang) contre 682$ milliards pour les États-Unis (1er rang).

Pour aller plus loin

UNESCO : Evolutions de l’enseignement supérieur au niveau mondial : vers une révolution du monde universitaire

Le Monde : Le gros appétit du Brésil en matière d’enseignement supérieur

Slate : La Chine bientôt première puissance universitaire ?

Géopolitique et carte de l’enseignement supérieur

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