JO 2014 : la fasotchination

Depuis l’ouverture des Jeux Olympiques le 7 février dernier à Sotchi, force est de constater que les commentaires occidentaux portent plus sur l’état du village olympique que sur la compétition. De nombreux auteurs, avant tout russes, dénoncent ce « Russia-bashing ». Retour sur un pays qui fascine autant qu’il révolte.

Des commentaires inutiles et blessants

Il n’y a pas de wifi ni de poignées à toutes les portes, mais cela n’a pas empêché les sportifs de gagner des médailles d’or, ni Julia Lipnitskaia (patinage artistique) d’éblouir le monde par sa performance de dimanche dernier. Mais le même jour, ce qui retient aussi l’attention, notamment sur Twitter, ce sont… les toilettes dans les hôtels du village olympique. On se moque aussi, plusieurs jours après, de la petite taille de l’ex-patineuse Irina Rodnina qui a allumé la flamme olympique avec Vladislav Tretyak. Autant d’attention portée à des détails qui, admettons-le, sont peu significatifs, voire triviaux dans le traitement d’un événement sportif aussi important que les Jeux Olympiques surprend. Mais à en croire Jean-Robert Raviot, comme suggéré dans un article de Rue89 [1], « les Occidentaux n’ont pas les codes pour comprendre la Russie ».

Vraisemblablement, la majorité des journalistes occidentaux qui se sont rendus à Sotchi non seulement ne possèdent pas les codes, mais encore ne se sont-ils pas même donné la peine de les acquérir. Se renseigner sur le pays dans lequel on se rend ? Quelle idée ! Mieux vaut s’éterniser sur le fait qu’en Russie, on ne boit pas l’eau du robinet.

Ces journalistes (et autres twittos actifs) contribuent à diffuser des préjugés déjà bien connus sur la Russie, qui ternissent son image. Les JO de Sotchi étaient pourtant l’occasion pour ce pays de réaffirmer sa place sur la scène internationale.

Au lieu de cela, les médias occidentaux tentent de la rabaisser en dénonçant un niveau de vie inférieur et ce qu’ils appellent « les Jeux de Poutine ». Une grande partie des Russes est exaspérée et a l’impression qu’on lui vole « son » moment. Pourquoi se focaliser autant sur le dysfonctionnement technique qui a amené un des anneaux à ne pas s’ouvrir lors du symbole des JO ? Certes, il s’agissait d’un moment fort, mais l’allumage de la flamme olympique, sans doute plus important, ne fait l’objet que de quelques tweets, alors qu’il fut magistralement exécuté. De quoi être en colère après une telle couverture médiatique très partiale des événements.

Des attitudes volontairement dénigrantes ?

Ce n’est pas la première fois que la presse occidentale malmène ainsi l’image de la Russie. La loi contre la propagande homosexuelle, votée en juin dernier, est un bel exemple. Il n’est pas rare qu’elle soit désignée sous le terme de « loi anti gay », un raccourci des plus dangereux. La formulation de la loi est très vague, et porte bien sur la « propagande », non pas sur les personnes, à l’inverse d’une loi votée dernièrement au Nigeria qui punit de 14 ans de prison les personnes reconnues coupables d’homosexualité. Cette dernière n’est pas encore illégale en Russie, au grand dam de certains. Les déclarations homophobes de certains dirigeants russes rendent déjà le climat assez insoutenable pour la communauté LGBT russe sans qu’il y ait besoin d’en rajouter.

La Russie fascine autant qu’elle fait peur. Mais au-delà, doit-on voir dans cet acharnement médiatique une stratégie de dénigrement volontaire de la part des pays occidentaux, qui n’ont en général que peu d’intérêt à ce que la Russie se réinscrive en position de force dans l’espace mondial ? Il est en effet beaucoup plus efficace, pour minorer l’importance d’un pays, de le ridiculiser auprès des opinions publiques plutôt que de l’affronter au Conseil de sécurité de l’ONU. Voyez donc par vous-mêmes, si Gus Kenworthy n’avait pas été là pour sauver ces chiots, qui sait ce qu’il en serait advenu… [2].

Contre-productif au possible

Des critiques pertinentes, pourtant, il y en aurait beaucoup à faire. Cependant, celles-ci devraient porter sur les Jeux Olympiques en eux-mêmes plutôt que sur le pays d’accueil. Le projet a coûté entre 30 et 40 milliards d’euros, du jamais vu pour des JO d’hiver. On est allé construire le stade olympique pour des JO d’hiver dans une station balnéaire au bord de la mer Noire où l’hiver dernier il faisait +14 ° C. La majorité de la poudreuse est donc de la fausse neige fabriquée en masse. Des tonnes de déchets s’accumulent dans une énorme décharge à ciel ouvert. De telles dépenses et exubérances ne sont pas vraiment surprenantes, bien que choquantes. Tout pays accueillant les Jeux cherche pendant ce laps de temps à impressionner le monde entier. Les JO organisés à Sotchi n’échappent pas à la règle. Ils sont une occasion rêvée pour montrer la puissance du pays. Les Russes se targuent de ce qu’ils ont réussi à construire en seulement sept ans.

Cela en vaut-il la chandelle ? Les JO ont-ils encore une signification, doit-on continuer à les organiser ? Le Canada a-t-il réellement regagné en puissance depuis la tenue des Jeux à Vancouver en 2010 ? Voilà des questions sur lesquelles il faut se pencher, plutôt que de s’attarder sur l’interdiction de jeter le papier toilette dans la cuvette (un des sujets les plus récurrents sur Twitter !). Parce que tous ces commentaires irrespectueux sur un pays que l’on n’essaye pas de comprendre blesse la population, qui – et qui pourrait le lui reprocher ? – se braque et se regroupe autour de sa figure la plus proéminente actuellement… Vladimir Poutine. Le même homme contre lequel il n’y a pas si longtemps, en décembre 2011, des milliers de Russes étaient allés manifester. Des récents sondages ont révélé que sa côte de popularité remontait en flèche. Alexeï Navalny peut bien se moquer lui aussi des défaillances du village olympique pour se faire bien voir de l’Occident et légitimer son image d’opposant, l’important aujourd’hui pour les Russes n’est plus le manque de libertés mais les attaques contre leur pays. Ils préfèrent donc soutenir l’homme qui s’est investi personnellement dans l’élaboration des Jeux, lui faisant atteindre son but : redorer son image auprès de la population et s’assurer le soutien de celle-ci.

Cette attitude des pays occidentaux est d’autant plus regrettable que Poutine semblait enfin tendre la main à l’Europe. Durant les mois précédant l’ouverture des Jeux, il avait libéré les opposants politiques les plus médiatiques (les Pussy Riots, Mikhaïl Khodorkovsky…) et proposé d’amender la loi sur la propagande homosexuelle. L’attitude est certes très opportuniste, mais symboliquement forte. Les pays européens, à l’exception des Pays-Bas dont les relations n’ont pourtant pas été des plus calmes avec la Russie en 2013 [3], n’ont pas jugé ces efforts suffisants pour envoyer ne serait-ce qu’un représentant de leur gouvernement à la cérémonie d’ouverture. Un affront difficile à oublier pour un chef d’Etat cherchant à consolider sa place parmi les grands de ce monde.

La cérémonie d’ouverture a « mal » commencé avec le ratage du sigle olympique. Elle a cependant fini en beauté avec l’allumage magistral de la flamme. Espérons qu’il en aille de même pour la couverture de la fin des JO.

Références

[1] http://blogs.rue89.nouvelobs.com/sotchi-dans-la-colle/2014/02/14/le-sotchi-bashing-vu-de-russie-ils-ont-la-rage-quon-sen-soit-sortis-232329

[2] http://defenseanimale.com/jo-de-sotchi-un-skieur-americain-veut-sauver-des-chiens/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=jo-de-sotchi-un-skieur-americain-veut-sauver-des-chiens

[3] http://www.rfi.fr/europe/20131019-pays-bas-russie-relations-tendues-arctic-sunrise-cambriolage/

Pour aller plus loin

http://rt.com/op-edge/western-media-russia-bashing-293/

http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/feb/05/russia-anti-gay-law-criticism-playing-into-putin-hands

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