Venezuela : le chavisme, origines et héritages.

Première partie : Hugo Chávez au pouvoir.

« La politique vénézuélienne n’est pas caractérisée par le socialisme, le communisme ou le capitalisme, elle est définie par la rente pétrolière, et c’est une constante quel que soit le régime »
ancien ambassadeur de France au Venezuela.

En février 2014, le Venezuela a vu la mort de Simón Díaz, son chanteur le plus célèbre (auteur de Caballo viejo[1], connue en France sous sa version Bamboleio), mais aussi des manifestations de grande ampleur. Bien qu’elles perdurent depuis le 4 février, ces manifestations sont passées au second plan en Europe, masquées par la révolte ukrainienne.

Le Venezuela est souvent étudié avec des filtres idéologiques, principalement à cause de la forte polarisation politique du pays. Les manifestants vénézuéliens descendent dans la rue pour marquer leur opposition à la politique économique du président Maduro, pour se plaindre de la corruption et de la hausse de l’insécurité. Les grilles de lectures idéologiques ne permettent pas d’informer sereinement sur le chavisme[2], ce qui contribue à une méconnaissance de la situation de ce pays. Tentons de présenter les fractures et enjeux politiques du Venezuela ces quinze dernières années, marquées par la figure d’Hugo Rafael Chávez Frías.10173359_726052384093741_1598685626_n

Avantageusement connu pour avoir le plus grand nombre de miss Monde depuis la création du concours, le Venezuela recèle d’autres richesses. Ce pays d’Amérique du Sud ouvert sur les Caraïbes est peuplé de 28 millions d’habitants sur une superficie de 916 000 km² (1,7 fois celle de la France métropolitaine). Le Venezuela a une grande diversité géographique : on y trouve le lac de Maracaibo (le plus grand d’Amérique du Sud), le fleuve Orénoque (2100 km), la forêt amazonienne, la cordillère des Andes ainsi que de vastes plaines (appelées Llanos). Le pays produit une grande diversité de fruits et légumes grâce à ces différents climats. Le territoire concentre également les plus grandes réserves de pétrole au monde[3].

Depuis la nationalisation de la production de pétrole en 1976 par le président C. A. Pérez, le Venezuela bénéficie d’une manne financière et le pays fonctionne comme un Etat-providence. La corruption découle de cette situation, alors que les inégalités et la violence augmentent. Les années 1990 sont marquées par la défiance croissante envers les institutions de la IVe République, par les crises économiques à répétition et par une instabilité politique chronique. Hugo Rafael Chávez Frías est élu à la présidence de la République en 1998 pour répondre à ces problèmes.

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La diversité géographique et climatique du Venezuela. De gauche à droite, le fleuve Orénoque, les Andes à Mérida, les champs des Llanos à Sabaneta (DR) http://www.arte-amazonia.com/2011/04/07/orinoco-exhibition

Aux yeux des partisans d’Hugo Chávez, la cuarta república (IVe république) qui s’achève en 1999, incarne la corruption et l’alternance de connivence entre les partis AD (démocrates-sociaux) et COPEI (démocrates-chrétiens), sans grande redistribution des revenus pétroliers.

L’arrivée au pouvoir

En 1958, après plusieurs dictatures militaires, les principaux partis du Venezuela ont signé un pacte (le pacte de Punto Fijo), pour un enracinement des institutions démocratiques, en excluant le parti communiste vénézuélien du pouvoir à l’initiative des Etats-Unis. C’est dans ce cadre que la production de pétrole est nationalisée en 1976, dotant l’Etat de larges ressources. En 1989, la hausse des prix et les promesses non tenues du président Carlos Andrés Pérez font descendre les habitants de Caracas dans la rue. La répression gouvernementale fait entre 300 et 1000 morts et cet évènement, le Caracazo, fait vaciller la IVe république.
En 1992, le lieutenant Hugo Chávez met au point un coup d’Etat militaire, qui échoue. Il est pris et appelle ses compagnons à déposer les armes, prononçant à la télévision une phrase célèbre : « malheureusement, pour le moment, les objectifs que nous nous étions fixés n’ont pas été atteints »[4], qui le place dans la filiation de Fidel Castro[5]. Chávez apparaît comme un homme qui assume ses actes, même manqués (« et moi, face au pays et face à vous, j’assume la responsabilité de ce mouvement militaire bolivarien »[6]), et gagne ainsi des soutiens. Il est emprisonné puis gracié (1994). Le président C. A. Pérez est destitué par la Cour Suprême pour malversations en 1993, et il finit sa vie à Miami. H. Chávez incarne le changement dans la crise institutionnelle qui perdure, il milite pour une Ve République et sa popularité est croissante.
Les principaux partis tentent de contrer l’ascension d’H. Chávez en formant un « pôle démocratique » contre lui, sans pouvoir empêcher son élection à la présidence en 1998. Le nouveau président a un grand soutien populaire. La nouvelle Constitution, promulguée en 1999, garantit les institutions démocratiques (liberté d’association, liberté d’expression…), et élargit la participation des citoyens dans la vie politique (droits des communautés amérindiennes, poste de Défenseur du Peuple…).
Les nouvelles personnalités qui arrivent à la tête de l’État affirment leur rejet des institutions antérieures, et particulièrement des partis AD et COPEI.

No volveran, Cristobal Jiménez, chanson llanera (style musical de la région des Llanos) au message politique chaviste contre la IVe république et les partis AD et COPEI adecos y copeyanos esos nunca volverán” (“les membres d’AD et de COPEI ne reviendront jamais”)

Par son attitude, son style, son physique, Chávez tranche avec les hommes politiques vénézuéliens traditionnels. Son lien avec la population est renforcé par l’émission dominicale Alo Presidente[7].

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Hugo Chávez arborant sa veste aux couleurs du drapeau vénézuélien, et le béret rouge de militaire. http://elmundo.com.sv/fallece-presidente-hugo-chavez

H. Chávez met au point un programme d’alphabétisation ambitieux, qui fait disparaître l’illettrisme en 4 ans. Les militaires participent aux diverses missions sociales et obtiennent le droit de vote à partir de 2000, une première depuis 1961). Pour les opposants, ces programmes contre l’illettrisme ont été une occasion de diffuser les idées communistes.

Le chavisme à l’international

Le chavisme est également défini par une posture indépendante sur la scène internationale, menant à la création de l’ALBA (Alianza Bolivariana para los pueblos de nuestra América), et à des mesures symboliques comme la modification d’éléments du drapeau vénézuélien. H. Chávez s’inspire d’el libertador Simón Bolívar, natif de Caracas, qui a mené la guerre contre les armées espagnoles dans les années 1810 et 1820, participant à l’indépendance du Venezuela. Simón Bolívar, révéré dans toute l’Amérique latine, avait forgé un État éphémère (Gran Colombia) unifiant Venezuela, Colombie, Panama et Équateur. Chávez réenchante ce rêve d’unité, et renforce le culte de Simón Bolívar[8] : c’est la Révolution bolivarienne.

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Le drapeau vénézuélien avant et après 2006, date à laquelle une huitième étoile est ajoutée.

Des représentations de Simón Bolívar dans l’espace public. Au centre, le symbole de l’unité latino-américaine. (DR)

Sous le leadership d’H. Chávez[9], l’OPEP fait monter les prix du pétrole sur les marchés internationaux, ce qui donne au pays la possibilité de dépenser plus pour l’éducation, la réduction de la pauvreté, et de maintenir des prix fixes pour les biens de première nécessité afin de lutter contre l’inflation.

Cependant, dès le début de la décennie apparaissent les premières voix discordantes du chavisme. Jesús Urdaneta, ancien camarade de Chávez à l’école militaire, qui avait également participé au coup d’Etat manqué de 1992, se démarque du gouvernement dès 2000 en pointant du doigt la corruption, et le financement par le gouvernement vénézuélien des FARC colombiens[10]. Ce dernier point est un sujet de discorde récurrent avec le voisin colombien. H. Chávez est en conflit avec la Colombie, et reconnaît les FARC comme un mouvement révolutionnaire légitime. Il fait l’intermédiaire pour la libération d’otages des FARC colombiens à de nombreuses reprises durant sa présidence.

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L’évolution des cours mondiaux du brut, en US$, depuis l’arrivée d’H. Chávez au pouvoir. Source INSEE : http://www.bdm.insee.fr/bdm2/choixCriteres.action?codeGroupe=298

Le coup d’Etat de 2002 et son importance dans la mémoire chaviste
En avril 2002, Hugo Chávez fait l’objet d’une tentative de coup d’Etat. Après une proposition de loi de contrôle des terres agricoles, l’opposition se structure. H. Chávez annonce le renvoi de dirigeants de l’entreprise pétrolière nationale PDVSA, et les travailleurs de PDVSA mènent une grève en protestation. Suite à des manifestations à Caracas qui sont réprimées, les télévisions privées et certains militaires relaient la prétendue démission du président. H. Chávez est détenu durant deux jours dans des bases militaires alors que Pedro Carmona, président du principal syndicat patronal, occupe le pouvoir vacant comme président de la République. Les chaînes privées retransmettent les manifestations de l’opposition, mais elles ne diffusent pas les protestations des habitants de Caracas chavistes, deux jours plus tard. La marche de ces habitants des quartiers populaires sur le palais présidentiel pour restaurer le gouvernement élu dans ses fonctions constitue une référence pour le chavisme. L’armée est majoritairement favorable à H. Chávez, et le gouvernement provisoire issu du coup d’Etat doit abandonner le palais présidentiel après 48h.

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Habitants de Caracas manifestant en avril 2002 pour le rétablissement d’H. Chávez, victime d’une tentative de coup d’Etat. http://www.noticias24.com/fotos/noticia/7659/en-fotos-los-sucesos-del-11-y-13-de-abril-que-marcaron-historia-en-el-pais/

Cet évènement rafraichît encore les relations entre le Venezuela d’une part, l’Espagne et les Etats-Unis d’autre part, ces derniers Etats ayant adopté une position neutre voire hostile envers le gouvernement élu. Les conseils de F. Castro à H. Chávez durant la crise renforcent, à l’inverse, les liens entre ces deux chefs de gouvernement. Ce qui marque le plus le gouvernement chaviste est l’attitude des médias : les chaînes de télévision ont pris fait et cause pour l’opposition[11], à l’exception notable de CNN. La chaîne d’Etat VtV (Venezolana de Television) a été empêchée d’émettre durant le coup d’Etat. Les références des partisans de Chávez à l’attitude de l’opposition lors de ce coup d’Etat manqué se multiplient dans les années suivantes, et encore aujourd’hui.

L’affaiblissement des contre-pouvoirs

Il y a une évolution vers la concentration des pouvoirs au milieu de la décennie. H. Chávez est renforcé par l’échec d’un référendum révocatoire en 2004 (sa révocation est rejetée à 58,91%). L’opposition boycotte les élections législatives de 2005 pour rejeter l’usage du vote électronique, ce qui donne un parlement largement chaviste. H. Chávez est réélu à la présidence en 2006 (à 62,84%). En 2007, il propose un référendum pour inscrire le socialisme dans la Constitution, et supprimer les limites de réélection pour plusieurs fonctions politiques, dont la présidence. Ce référendum est rejeté à 50,7%, mais suite à un autre référendum, en 2009, la limite de réélection est enlevée. Cela permet à Hugo Chávez d’être réélu en octobre 2012. La parole reste libre, néanmoins, le mépris affiché par Chávez pour les contre-pouvoirs, et la perte de puissance de ceux-ci, rapprochent le dirigeant des caudillos[12] traditionnels latino-américains. Le général Baduel, allié de Chávez lors du coup d’Etat de 2002 puis ministre de la défense, s’oppose au président au sujet du référendum de 2007. Il est traduit en justice pour détournements de fonds et emprisonné pour huit ans.
La polarisation des médias télévisés est croissante. Le pouvoir crée de nouvelles chaînes publiques, s’oppose au renouvellement de la licence de la chaîne d’opposition RCTV en 2007, puis investit dans la chaîne d’opposition Globovision en 2013 pour la rendre moins contestataire. Il en résulte que l’opposition a moins de visibilité à la télévision. A la fin des années 2000, H. Chávez garde un avantage certain en termes électoraux. La maladie -à partir de 2011- et sa succession (il meurt le 5 mars 2013) changent la donne.

Porté au pouvoir en 1998 pour offrir une alternative aux institutions de la quatrième République en crise, H. Chávez met en œuvre le changement, dans la démocratie. C’est la Révolution bolivarienne, qui se heurte dès ses débuts à des critiques de l’opposition, mais est appuyée par la majorité. Après le coup d’Etat manqué que certaines parties de l’opposition mettent au point en 2002, les contre-pouvoirs sont affaiblis progressivement.
A la fin des années 2000, H. Chávez garde un avantage certain en termes électoraux. La maladie -à partir de 2011- et sa succession (il meurt le 5 mars 2013) changent la donne. Les manifestations qui durent depuis deux mois en résultent. La mort d’H. Chávez , son bilan et l’apparition des manifestations seront abordées dans la suite de cet article, « la difficile transition ».

Félix Cabannes

Quelques dates clés :

1958 : Pacte de Punto Fijo : les principaux partis s’accordent pour un enracinement des institutions démocratiques (après plusieurs dictatures militaires), mais excluent le parti communiste vénézuélien du pouvoir.
1976 : Nationalisation du secteur pétrolier, création de PDVSA.
1989 : Caracazo, des manifestations à Caracas contre la hausse des prix et l’application d’une politique dictée par le FMI sont réprimées.
1992 : Coup d’Etat raté d’Hugo Chávez gracié et libéré en 1994 il fonde le Movimiento Quinta República.
1998 : Election d’Hugo Chávez à la Présidence de la République avec 56% des suffrages.
1999 : Nouvelle Constitution, début de la Ve république et de la « Révolution bolivarienne ».
2000 : Réélection d’Hugo Chávez avec 59,7% des suffrages.
2002 : Le coup d’Etat anti-chaviste raté du 11 avril.
2006 : Réélection d’Hugo Chávez avec 62% des suffrages.
2007 : Référendum pour la suppression de la limite de mandat présidentiel, rejet par 50,6% de No.
2009 : Référendum révocatoire gagné par Hugo Chávez avec 54,8 de .
2012 : Réélection d’Hugo Chávez avec 55% de suffrages.
2013 : Mort d’Hugo Chávez le 5 mars et élection de Nicolás Maduro le 14 avril.
2014 : Manifestations qui se diffusent, à partir du 4 février.

[1] Caballo viejo : https://www.youtube.com/watch?v=gCtGTNijCl8
[2] Deux exemples français. Martine Billard, coprésidente du Parti de gauche français, se rend à Caracas durant les élections présidentielles de 2012 au Venezuela, et affirme sans crainte « un peu plus et je pouvais me croire rue Montorgueil ». De l’autre côté du spectre politique, Daniel Cohn-Bendit accuse Chávez d’antisémitisme pour mieux le diaboliser, au mépris des faits.
[3] http://www.connaissancedesenergies.org/l-arabie-saoudite-possede-les-plus-importantes-reserves-de-petrole-au-monde-131029
[4] « lamentablemente, por ahora, los objetivos que nos planteamos no fueron logrados » https://www.youtube.com/watch?v=PJQHmzW9Jlg
[5] F. Castro avait prononcé « l’histoire m’absoudra » (« la historia me absolvera« ) après un coup d’Etat manqué en 1953.
[6] « y yo, ante el país y ante ustedes, asumo la responsabilidad de este movimiento militar bolivariano »
[7] Il y présente sa politique et discute des thèmes qui lui plaisent, chante des chansons traditionnelles avec des artistes de gauche, dans un programme flexible du point de vue horaire. Le plus long a duré 8 heures et 7 minutes, en 2007 : http://www.alopresidente.gob.ve/historia/28/1633
[8] Bolívar a donné son nom au plus grand aéroport du Venezuela, à une ville, une région, à la monnaie, et depuis 1999 au pays, la République bolivarienne du Venezuela. Toutes les communes du Venezuela ont une place Simón Bolívar avec sa statue. Notons qu’ailleurs en Amérique latine (Colombie…) les élèves apprennent également la vie de Simón Bolívar.
[9] En 2000, Chávez organise à Caracas la première réunion de chefs-d’Etat de l’OPEP depuis 25 ans.
[10] Mentionnons que cette information est contestée par les chavistes.
[11]The Revolution will not be televised”, documentaire irlandais sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=Id–ZFtjR5c
[12] Caudillo (espagnol caudillo, chef, du bas latin capitellum, de caput, tête) (…) En Amérique latine, chef politique qui exerce un pouvoir personnel. (définition du site internet de Larousse)

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