Rendez-vous syriens à Istanbul

Avec le clan des Assad qui s’éternise au pouvoir, des bandes terroristes qui pullulent et se médiatisent, une révolution rendue orpheline par l’acharnement de la Russie et de l’Iran face à une « communauté internationale » qui tourne en rond, le conflit “syrien” s’enlise et la question des réfugiés et de l’exil est de plus en plus abordée. Le sujet devient autrement digne d’intérêt lorsque l’on évoque les Syriens de Turquie.

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Dans chaque pays, la question des réfugiés est naturellement et/ou volontairement imbriquée à la politique intérieure et extérieure de l’Etat qui accueille. Il faut rappeler que la Turquie accueille chaque jour de nouveaux arrivants – selon Amnesty International, en septembre dernier, la Turquie a accueilli 130 000 réfugiés en trois jours – alors que les conditions d’accueil se dégradent et que les pays européens en accueillent très peu.

C’est ainsi qu’en Turquie, la question des « réfugiés » (1) syriens est devenue inséparable du soutien ou de la condamnation de la politique de Recep Tayyip Erdogan, Premier Ministre de 2002 à 2014 et Président de la République depuis août dernier. Ainsi, ceux qui sont en faveur de l’ouverture de la frontière aux Syriens sont catalogués comme étant pro-Erdogan et les autres comme y étant opposés. La réalité est plus complexe étant donné que le gouvernement AKP (Parti pour la Justice et le Développement), dirigé alors par Erdogan, a accueilli à bras ouverts “ses frères syriens”- d’autant plus que le visa avait été aboli entre les deux pays dès 2009 – tout en construisant un mur de barbelés à la frontière. Il en ressort que les Syriens de Turquie, réfugiés ou non, font l’objet d’une récupération politique et d’une manipulation de la part des autorités turques jouant sur la représentation que s’en font les Turcs.

  • Le résultat des discours de division, des politiques géostratégiques et de l’imaginaire xénophobe

Les relations entre Turcs et Syriens sont de fait influencées par les discours et les politiques ambivalentes de l’AKP. D’une part, la Turquie a rapidement pris parti pour l’opposition syrienne en accueillant notamment à Istanbul le Conseil National Syrien en octobre 2011 et, d’autre part, les soldats turcs ont repris la construction d’un mur de barbelés à la frontière et tentent de contrôler les flux dans cette zone étalée sur 900 km. Par ailleurs, il est aujourd’hui admis par la plupart des observateurs que la Turquie n’a rien fait pour empêcher la mise en place du réseau de l’Etat Islamique qui recrute et se ravitaille dans le pays.

De fait, la réalité du terrain est dès le départ marquée par la barrière de la langue entre arabophones et turcophones, des pratiques religieuses différentes, des difficultés économiques et sociales croissantes. Ainsi, selon un récent sondage, 62,3% des Turcs interrogés pensent que les réfugiés syriens sont « nuisibles à la paix sociale » (2). L’arrivée massive des Syriens est également vue comme un frein à l’économie du pays dans la mesure où l’Etat turc a dépensé plus de 4 milliards d’euros pour cette cause et que les Syriens représentent une main d’oeuvre moins chère et directement exploitable, faisant concurrence aux travailleurs turcs.

C’est dans ce climat qu’en août dernier, des échauffourées ont eu lieu à l’est où un Syrien a été accusé du meurtre d’un Turc à Gaziantep. Les événements ont débordé jusqu’à Istanbul où des manifestations ont eu lieu, laissant des slogans sur les maisons ou magasins possédés par les Syriens telles que “Pars ou meurs”. Le fait est que les Syriens sont de plus en plus visibles dans les grandes villes. Aujourd’hui, on compte 1,6 million de réfugiés syriens en Turquie dont environ 290 000 sont dans les camps. Une grande part des Syriens est donc concentrée dans les villes – ils sont environ 200 000 à Istanbul – et leurs conditions de vie précaires alimentent les rumeurs qui les associent à de nombreux vols, viols, meurtres,…

  • L’exil syrien: entre déchirement, résignation et courage

Les Syriens viennent pour la plupart de façon illégale, en passant par le Liban (3) ou par leur frontière commune avec la Turquie. La Turquie ne représente souvent qu’une étape avant de pouvoir rejoindre les pays européens comme la Grèce, les pays du Nord, ou l’Allemagne. Le fait d’envisager la Turquie comme une escale met un frein à l’intégration des Syriens, notamment au niveau de l’apprentissage de la langue : les Syriens préfèrent pratiquer l’anglais, et cela a par exemple des répercussions sur la recherche d’emploi.

C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Omar et Samira, deux jeunes Syriens installés à Istanbul depuis quelques mois. Ils ont abordé tout de suite le sujet des manifestations xénophobes du mois d’août, évoquant la vague d’inquiétude qui a déferlé parmi leurs amis syriens. Cependant, ils tiennent à prendre du recul : « Tu sais, à mon arrivée, les Turcs m’ont beaucoup plus aidée que mes propres compatriotes », a rappelé Samira.

Dès le début, les citoyens turcs plus réticents aux discours d’Erdogan, ceux qui ont pris part aux événements de Gezi notamment, ont insisté sur le risque de prendre une part trop importante dans le conflit. On a pu entendre des slogans tels que « ce n’est pas notre guerre », dénonçant la politique de l’AKP. L’importante mobilisation qui a eu lieu pour les Kurdes syriens de Kobanê n’implique pas exactement les mêmes acteurs que Gezi, bien que l’on note une commune indignation face à l’inaction de l’Etat turc.

La Révolution syrienne a profondément marqué et changé le parcours de vie de chaque Syrien mais, pour beaucoup d’entre eux, « l’Etat de barbarie » avait démontré sa puissance bien avant 2011. Ainsi, en 2006, après la publication d’un article sur le net, Omar est exclu de l’université de Homs et arrêté par les moukhabarat (agents des services de renseignement syriens). En 2007 et 2008, le scénario se reproduit et il doit quitter définitivement l’université. En 2011, il travaille pour une chaîne ralliée au régime mais, lorsque la révolution commence, il ne tient pas plus de deux mois. Ses activités politiques font de lui une cible des chabihas (milices alaouites), sa famille est peu à peu isolée et il est finalement exclu de son quartier. Sa famille est alaouite – la communauté religieuse dont est issu le clan Assad et qui a été érigée en véritable confession politique – mais ne soutient pas le régime d’Assad. Résidant dans un quartier alouite, ils se font peu après bombarder par l’Armée Syrienne Libre. Jusqu’en 2014, il reste caché en Syrie tout en travaillant au sein d’une organisation civile qui organise la résistance. Mais entre les chabihas, les moukhabarat et les membres du Hezbollah – milice chiite libanaise recevant les ordres de Téhéran qui soutien le régime syrien – qui quadrillent les environs des mosquées, la vie clandestine est de plus en plus difficile et c’est l’immobilisation totale. Finalement, il participe à un projet d’école alternative dans le quartier de la Ghouta à Alep; mais les arrestations se font en masse et les pièges se multiplient. Il décide alors de fuir Damas pour rester au Liban deux mois chez des parents, avant de rejoindre Istanbul.

  • Une volonté de rapprochement avec la société civile turque : l’initiative Hamisch

Déçu par les autres associations syriennes présentes sur Istanbul, il finit par se rapprocher de Hamisch, une organisation créée en octobre 2013 dans le but de développer les relations culturelles des Syriens avec la société civile turque. Selon un des initiateurs, Yassine El Haj Saleh (4), les Syriens ont eu tendance à se renfermer – ou à être enfermés – dans des « ghettos » aussi bien territoriaux que mentaux exclusivement syriens et à n’entretenir des relations qu’avec les autorités turques.

Composée d’une vingtaine de membres situés en Turquie ou à l’étranger, l’association vit des dons de ses sympathisants et adhérents. Yassine El Haj Saleh insiste sur le fait qu’ils ne reçoivent aucune subvention de l’Etat turc. L’association a pu organiser des conférences auxquelles interviennent et participent Turcs, Syriens, et même des citoyens d’autres nationalités.

On ressent dans cette initiative une réelle conscience des enjeux de la présence syrienne en Turquie et la volonté de défaire l’amalgame établi entre la question des Syriens de Turquie et le soutien à la politique d’Erdogan.

Hamisch a encore beaucoup de travail à faire, ses membres souhaitent notamment entamer des relations avec certaines associations turques. Ils pourraient s’inspirer de leur homologue français, SouriaHouria, une association qui depuis plusieurs années déjà se fait remarquer par son hyperactivité et son efficacité (5).

 Solène Poyraz

(1) En Turquie, tous les Syriens qui arrivent ne demandent pas forcément le statut de réfugiés, ils peuvent y résider avec un permis de séjour ou bien choisissent de rester dans la clandestinité.

(2) Chiffres tirés d’une enquête du centre d’études migratoires de l’université Hacettepe d’Ankara.

(3) Il est plus facile et rapide de passer illégalement au Liban en partant de Damas, d’autant plus qu’on a alors moins de risque de tomber sur les hommes de Daech. Désormais, la route vers le Liban n’est plus du tout envisagée par les migrants syriens.

(4) Yassine El Haj Saleh est considéré comme l’un des principaux théoriciens de la révolution syrienne. Il a passé 16 ans dans les prisons du régime, a quitté la Syrie dès le début de la révolution et réside aujourd’hui en Turquie.

(5) SouriaHouria (SyrieLiberté) est une association laïque qui oeuvre à la sensibilisation de la société civile française depuis le début de la Révolution syrienne. www.souriahouria.com

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