Fiche de lecture : Pierre Royer, Géopolitique des mers et des océans, qui tient la mer, tient le monde

Pierre Royer, Géopolitique des mers et des océans, qui tient la mer, tient le monde, Paris, PUF, 2014, 203p, ISBN 978-2-13-063389-1

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Présentation de l’auteur :

Pierre Royer, professeur agrégé d’histoire en classes préparatoires économiques et commerciales et diplômé de Sciences Po, nous livre à travers cet ouvrage une analyse transversale des enjeux liés à la maîtrise des océans. Maîtriser l’océan mondial signifie aussi maîtriser la technique et la science. Ainsi, c’est au gré des évolutions technologiques que l’Homme peut progressivement contrôler l’immensité de ces espaces. L’auteur se fonde sur le temps long pour expliquer les rapports de forces liés au contrôle des mers et des océans mondiaux ainsi que l’ensemble des enjeux qui y sont liés : frontières, relations économiques, diplomatiques… Il s’attache à montrer le lien permanent qu’il y a entre les espaces maritimes et terrestres dans l’analyse historique et contemporaine des relations internationales.

Thèse de l’auteur :

 

La dénomination académique des océans et des mers imbriquées dans les terres fait l’objet de la première partie de l’ouvrage. L’auteur nous présente les principales caractéristiques des espaces maritimes mondiaux. Les océans occupent 70% de la surface de la planète. Il s’agit en fait géographiquement d’un seul océan. Les sociétés qui ont subdivisé cet immense espace : les frontières séparant les mers et les océans sont en fait conventionnelles. L’auteur donne quatre caractéristiques à cet espace : l’immensité, l’inertie, l’impermanence, ou plutôt l’évolution permanente liée aux conditions météorologique en mer, et l’isotropie, c’est-à-dire l’identité du milieu marin. Schématiquement, les sociétés ont divisé l’océan en quatre espaces distincts : l’océan Atlantique, l’océan Pacifique, qui couvre la moitié de l’océan mondial, l’océan Indien, et les océans extrêmes c’est à dire Glacial Arctique et Antarctique. S’agissant des mers, on distingue d’un point de vue géographique : les mers péri-continentales qui sont le prolongement des océans et les mers imbriquées dans les terres.

L’auteur nous livre ensuite une analyse historiographique du rôle qu’ a pu jouer la mer comme facteur de puissance hégémonique dans l’Histoire. En 1492, la découverte de l’Amérique par C. Colomb marque le début de la période coloniale dans laquelle la mer est une donnée déterminante. Une rivalité entre les deux nations ibériques commence et un premier arbitrage international sur le partage des zones d’influence entre l’Espagne et le Portugal en Amérique a lieu par le biais du traité de Tordesillas en 1494. « Quiconque contrôle la mer contrôle le commerce, quiconque contrôle le commerce mondial contrôle les richesses du monde, et conséquemment le monde en soi ». Cependant, la main d’œuvre en Amérique étant trop faible par rapport aux besoins de production, se met en place le commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. L’océan Atlantique et les navires jouent alors un rôle primordial dans le commerce mondial. Nous avons là une amorce de la mondialisation marchande.

Aujourd’hui, plus de 80 % du commerce mondial transite par les océans et ce trafic ne cesse d’augmenter : on est passé de 1 milliard de tonnes en 1965 à plus 8,3 milliards en 2010. Ces chiffres placent les océans dans l’économie mondiale comme artères de la mondialisation. Grâce à l’évolution des techniques maritimes, dues notamment aux différentes guerres qui ont touché le monde depuis 1914, qui ont exigé un renouvellement rapide des flottes, les bateaux sont de plus en plus imposants, et permettent de transporter davantage de marchandises et d’armes. Le contexte géopolitique et économique fait aussi évoluer la construction navale : le pétrole, produit le plus échangé dans le monde, joue un rôle dans cette mutation avec l’évolution de la taille des pétroliers. Le transport maritime a plus progressé en capacité que n’importe quel autre moyen de transport grâce à la spécialisation des navires.

Les océans constituent aussi une réserve de ressources pour l’Homme aussi bien au niveau alimentaire qu’au niveau des matières premières. Il reste toutefois des richesses peu exploitées. Les littoraux ont une attractivité inégale. La littoralisation des activités après la Seconde Guerre Mondiale, indissociable de la mondialisation, entraîne un développement de ces derniers qui sont devenus des façades maritimes majeures : « 70 à 75 % de la population mondiale vit à moins de 100 km de la mer ».

Les océans ont donc une importance géopolitique majeure. Un espace géopolitique ne se caractérise pas uniquement par ses caractères physiques. Il doit être pensé. Penser la mer, pour l’auteur, revient à remettre en question les représentations qui y sont liées. L’émergence d’une géopolitique des océans remonte aux grandes découvertes, qui deviennent des enjeux dans la lutte pour le contrôle des mers au niveau mondial.

L’auteur fait référence à de grands noms des études géopolitiques comme Mahan, qui influença fortement la politique navale des États-Unis, en mettant en avant l’importance de la domination des mers dans la victoire de l’Angleterre sur tous ses concurrents dans le contrôle du monde.

Il existe deux perceptions de le mer : la brown water, qui désigne les eaux contiguës au territoire. Elles s’opposent aux blue water, qui sont des eaux plus lointaines, c’est la mer « au delà de l’horizon ». Il s’agit donc de la majorité des étendues maritimes. La brown water se pense en accord avec le contrôle de la haute mer. La mer n’est plus impuissante contre la terre. La marine de guerre participe à la projection de la puissance par sa force de frappe initiale, puis assure la sécurité des liaisons logistiques avec les bases.

L’appropriation des océans et leur exploitation est un enjeu majeur des relations internationales. La mer est longtemps restée une catégorie juridique imprécise. Les États étendent principalement leur intervention sur une part croissante des océans, au point d’aboutir à une « territorialisation » grandissante des mers selon M. Foucher.

Deux visions se sont longtemps affrontées concernant le statut de la mer. La res nullius n’appartient à personne et la res communis appartient à tout le monde. Le premier statut autorise une exploitation par le premier arrivé, tandis que le second réserve les richesses à parts égales entre tous les États.

La Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer, adoptée en 1982 met en place un schéma juridique des étendues maritimes. Le droit maritime reste coutumier, comme le droit international, mais cette convention met en place un droit gradué à partir de la ligne de base que constitue la côte. Néanmoins, certains voudraient que les richesses des mers soient accessibles à tous.

Le monde maritime a connu des changements techniques, juridiques, économiques. Les hiérarchies installées sont de plus en plus remises en cause et l’auteur fait dans son ouvrage une typologie des grandes puissances maritimes d’aujourd’hui et de demain. Économiquement, le Sud domine en volume, le Nord en valeur.

Les puissances maritimes sont celles qui ont capables de mobiliser le plus rapidement leurs flottes sur des territoires. Ainsi, il ne suffit pas de dominer en chiffre, mais il faut aussi dominer en terme de vitesse en cas de crise. La flotte américaine est leader dans ce domaine. Les États-Unis sont incontestablement des « thalassokrator »; l’US navy « égale quasiment le tonnage des six autres plus importantes flottes du monde ». L’Europe, face à cette puissance, peine à maintenir le niveau, et tente de mutualiser ses forces, en vain. La plupart des pays européens ont renoncé à la projection de puissance et les  flottes russes japonaises sont en reconstruction depuis la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide.

Le contrôle stratégique des trois grands océans, traversés par des flux intenses mais inégaux, est un des enjeux primordiaux de la mondialisation. L’océan Atlantique est traversé par des flux immatériels importants, notamment  de communication. Il est composé de deux façades maritimes majeures, qui représentent deux pôles de la Triade : l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale, deux mégalopoles qui regroupent les centres politiques, économiques et financiers les plus importants au monde. Toutefois, le Sud est en pleine ascension en raison de l’accroissement des exportations de pétrole en provenance d’Afrique et d’Amérique du Sud, et à destination des deux Nord.

Le Pacifique, longtemps inaccessible, a été progressivement conquis par les différentes colonisations. C’est un océan d’échanges, traversé par des flux intenses de produits manufacturés en raison de la présence des puissances économiques asiatiques.

L’océan Indien est un océan de commerce important, c’est par ce dernier que passent les flux provenant d’Asie en direction de l’Afrique et de l’Europe. C’est aussi “l’Océan du pétrole”, en raison de sa proximité avec les pays du Golfe.

L’auteur se pose la question de la place des espaces méditerranéens dans l’analyse géopolitique: sont-ils des interfaces, ou des espaces de fractures ? Étymologiquement, le mot méditerranée signifie «  au milieu des terres ». C’est donc dans cette perspective que P. Royer analyse plusieurs espaces maritimes se trouvant entourés par des avancées continentales. Il nous livre un panorama des caractéristiques géopolitiques de ce qu’il appelle les mers méditerranées. La mer méditerranée voit passer environ un tiers du commerce mondial dont 20% du trafic pétrolier et constitue une interface Nord/Sud. Par ailleurs, un important flux de touristes et d’immigrants  transite par cette dernière. L’auteur voit en la Méditerranée une ligne de fracture géopolitique en ce qu’elle constitue un croisement civilisationnel entre l’Afrique du Nord, le Moyen Orient et l’Europe, avec des écarts de développement notable qui semblent s’accroître avec l’intégration européenne : « L’Espagne a ainsi un PIB treize fois supérieur à celui du Maroc contre quatre fois seulement en 1970 ». Il distingue d’autres espaces qualifiés de « méditerranéens », comme la Mer Baltique ou le Golfe du Mexique qui ont tous deux des importances géostratégiques, notamment en raison de la présence de pétrole dans ces eaux ou de l’importance du tourisme de masse et des installations liées à cette activité.

Il semble qu’une partie des océans soit en danger pour des raisons géopolitiques et écologiques. Du point de vue géopolitique, la piraterie est un des principaux fléaux. Les enjeux de la piraterie sont d’abord économiques : les rançons représentent un surcoût, acquitté par les assurances, aidées ou non par les États et répercuté sur la chaîne de transports. «  Interpol et l’ONU ont estimé entre 330 et un peu plus de 400 millions de dollars le montant des rançons versées au pirates somaliens entre 2005 et 2012 ». En 2008/2009 des moyens ont été déployés par l’OTAN et les États au large de la corne de l’Afrique pour escorter les navires du Programme Alimentaire Mondial. Par ailleurs, les compagnies de marchandises ont de plus en plus recours à des sociétés de sécurité privées fournissant des équipes armées pour le transit dans les zones à risque.

Néanmoins, le risque à plus long terme est lié à la pollution des espaces maritimes qui tend à faire disparaître des espèces aquatiques. On observe par exemple des zones d’accumulation de déchets plastiques dans les océans qui s’expliquent par l’existence de courants marins qui convergent et abandonnent les déchets qu’ils transportent. Aujourd’hui, des stratégies existent pour préserver les espaces maritimes dans le prolongement de la Convention d’Helsinki concernant la mer Baltique en 1974.

Avis sur l’ouvrage :

Royer nous livre dans cet ouvrage une analyse transversale de la géopolitique des mers et des océans en faisant appel à différentes disciplines telles que l’histoire, la géographie et les sciences politiques. Ce manuel constitue donc bien un ouvrage de géopolitique. Il a le mérite d’être relativement synthétique tout en rendant compte de l’ensemble des enjeux liés aux espaces maritimes. La présentation des océans et l’analyse des conflits éventuels que l’on peut anticiper sont pertinentes, mais l’auteur nous présente aussi d’autres points de vue tel que le point de vue écologique, enjeu majeur du XXIe siècle.

L’ouvrage s’appuie sur de nombreuses cartes et glossaires qui aident à la compréhension des enjeux en visualisant les espaces, les flux et les zones d’influences et qui définissent les termes techniques utilisés par ce dernier.

Les liens entre l’histoire et les enjeux contemporains du contrôle des mers comme outils de puissance sont nombreux. Le terme de puissance revient sans cesse dans son analyse et l’auteur démontre que les océans sont au cœur des enjeux économiques (commerce), juridiques (droit de la mer) et politiques contemporains et sont donc un facteur de puissance.

Cependant, ce manuel comporte un certain nombre de généralités. Il n’a d’ailleurs pas vocation à être une encyclopédie sur les mers et les océans. En ce sens, il est accessible à tout lecteur intéressé par le sujet mais peut le laisser sur sa fin. On reprochera par exemple à ce livre de manquer d’exemples sur des questions relatives au droit onusien de la mer ou encore le manque d’explications concernant un certain nombre de données chiffrées qui appuient son argumentation.

Killian TONDU et Maxime Le Frère 

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