Compte-rendu de l’intervention de Youssef Courbage aux Dimanches de SouriaHouria animés par Farouk Mardam Bey

 Compte-rendu de l’intervention de Youssef Courbage aux Dimanches de SouriaHouria animés par Farouk Mardam Bey

SYRIE2

Dimanche dernier, le démographe Youssef Courbage était invité aux Dimanches de SouriaHouria. Animés par Farouk Mardam Bey, ces conférences-débats ont lieu le dernier dimanche de chaque mois dans le but d’éclairer chaque fois différemment la situation syrienne auprès de la société civile française.

Ce dimanche, il était question de traiter le thème : « Démographie et politique : quelles perspectives d’avenir ? ». Pour ce faire, Youssef Courbage a présenté les spécificités de la démographie syrienne, ses impacts éventuels sur le soulèvement de 2011 ainsi que les prospectives.

SYRIE 3

Il faut d’abord rappeler l’importance de la notion de transition démographique qui est un indéniable facteur de modernisation : une fois la transition achevée, la population fait moins d’enfants ce qui provoque une émancipation de la femme et, par-là, de la société. Cependant, on constate que la fécondité reste très élevée en Syrie avec 3,8 enfants par femme en 2000. A titre de comparaison, signalons que la Tunisie compte 2 enfants par femme tandis que le Liban présente également un chiffre deux fois moins important que la Syrie. Youssef Courbage évoque alors un « patinage » de la démographie syrienne, cumulé à une forte disparité régionale. En effet, la transition démographique est mal diffusée dans les différentes parties du pays : ainsi, à Deir El Zor, on compte 7 enfants par femme tandis que dans la région de Soueida, le nombre d’enfants par femme est similaire à celui de la France. Cela inscrit naturellement une première rupture entre les différents espaces qui composent la Syrie.

  • La démographie des minorités

Après cette entrée en matière, l’intervenant revient sur le « mutisme officiel » qui serait imposé de longue date par le régime syrien : dans les statistiques officielles, rien ne mentionne la religion ou l’ethnie. Cela s’inscrit complètement dans l’idéologie dominante de l’Etat syrien selon laquelle les Syriens sont intégrés dans l’Etat-nation. On peut relever le contraste avec la période du mandat français (1920-1944) qui marquait clairement la division entre les religions (mais pas entre les ethnies).

Pour les années 2000, le démographe affirme qu’il y a en Syrie un rapport déséquilibré avec 73% pour la majorité sunnite arabe et 27% pour la minorité. Dans un ordre décroissant, on a donc d’abord les Sunnites, les Arabes alaouites, les Kurdes, les Chrétiens (comportant une quinzaine de sous-groupes), les Druzes, les Ismaéliens, les Turkmènes, les Chiites, les Circassiens et les Yézidis. Force est de constater que les Arabes sunnites, malgré leur imposante majorité démographique, ne sont que des nains sur le plan politique depuis 1963. On peut l’expliquer par le fait qu’il s’agisse d’un groupe plutôt composite, comprenant des bédouins, des commerçants, des urbains,… : ils ne forment pas une Assabiyya, terme d’Ibn Khaldoun pour désigner un corps qui lie ses membres par des solidarités communautaires1. Pour leur part, les Alaouites, qui représentent environ 10% de la population syrienne, forment non seulement une assabiyya solide, mais la classe alaouite au pouvoir a aussi su capter les classes de commerçants ainsi que le sous-prolétariat, selon l’intervenant. La assabiyya alaouite repose sur une valorisation du réseau social et est favorisée par une mémoire collective construite principalement à partir de l’oppression historiquement subie par ces derniers. Hormis des périodes de répit sous l’Empire Ottoman, qui les laisse plus ou moins gérer leurs territoires, et l’âge d’or des Alaouites sous le mandat français, qui autorise la création d’un Etat des Alaouites (1922-1936), la mémoire des Alaouites est marquée par une humiliation et une répression permanentes.

Ainsi, l’ascension des Alaouites dans l’échelle du pouvoir commence sous le mandat français qui recrute déjà principalement des Alaouites dans l’armée. En 1955, 65% des sous-officiers sont alaouites. Les Alaouites sont largement ruraux avant l’indépendance. Encouragés par la pensée de l’assabiyya et l’idée de vengeance sur les villes2, ils s’urbanisent dans les villes qui représentaient historiquement des bastions sunnites : Lattaquié, Tartous,…Au fur et à mesure, ils voient leur accès facilité aussi bien au secteur public que, plus récemment, au privé et leurs enfants bénéficient d’un système de bourse préférentielle pour l’enseignement supérieur ainsi que d’un meilleur taux d’alphabétisation. On a donc une forte mobilité sociale qui est encouragée par cette discrimination positive généralisée à tous les domaines de la vie avec un accès facilité à l’électricité, à l’eau potable, au système d’égouts,…Tout cela entraîne naturellement une forte disparité de revenus. Cela est aussi dû à la répartition spatiale : les Alaouites étant principalement installés dans le littoral et la capitale, le pays alaouite comporte moins d’actifs agricoles (moins fructueux) que les régions à dominante sunnite.

Youssef Courbage précise ensuite quelques points sur les autres minorités. Lorsqu’il en vient à évoquer les Chrétiens, c’est surtout pour souligner l’extrapolation de leur représentation. En effet, ils ne sont que 5% mais ils sont surreprésentés dans le monde des affaires et la culture. On note aussi qu’ils ne disposent pas non plus d’une assabiyya.

Quant aux Druzes, ils ont une importance politique disproportionnée puisqu’ils ne sont que 400 000. Ils disposent d’une assabiyya forte mais présentent un manque de leadership et peuvent se rallier sous celui de Walid Joumblatt, leader libanais.

  • Révolution et démographie

Force est de constater que les villes qui ont fait la une des journaux sont celles qui présentent une forte fécondité : Alep avec 3,8 enfants par femme, Deraa avec 4,6 enfants par femme ou Deir El Zor avec 6,2 enfants par femme.

On revient donc à cette notion de transition démographique à deux vitesses. Les régions principalement habitées par les populations sunnites présentent une forte fécondité tandis que les minorités présentent un état de naissances stationnaires voire en diminution. Ces données permettent également de penser l’avenir du conflit. On relève dans ce sens que le pouvoir n’est pas mécontent de voir 4 millions de réfugiés en dehors du pays, principalement composés de sunnites qui lui sont défavorables. En période post-conflit, le retour de ces réfugiés rajoutera du poids aux sunnites dans la balance du pouvoir. D’autant plus que proportionnellement, les minorités ont subi de plus grandes pertes que la majorité.

De façon générale, la démographie est considérablement affectée par la guerre. On peut citer simplement l’exemple des mariages qui sont reportés ou annulés depuis quatre ans maintenant : des naissances qui étaient prévues n’ont donc pas lieu.

Youssef Courbage fait alors le lien entre la démographie civile et la démographie militaire. On fait le constat naturel selon lequel les jeunes de la majorité s’engagent donc davantage dans l’armée tandis que les cohortes sont anémiées au niveau de la minorité. Les consignes de septembre 2012, quelques mois après l’éclatement de la révolution, montrent la conscience qu’a le régime de ces enjeux. Il est en effet ordonné d’enrôler principalement les minoritaires : des listes sont faites avec les différentes minorités nommément désignées.

A la question « Pas de printemps pour la Syrie ? »3, Youssef Courbage rappelle qu’en Syrie, nous sommes en présence d’une minorité qui a beaucoup plus à perdre que dans les autres pays. Il évoque même « la peur de disparaître géographiquement et démographiquement » de cette assabiyya. En fait, la démographie des Alaouites est compensée par leur supériorité militaire et financière ; ils ne peuvent se permettre de perdre cette supériorité.

A moyen terme, selon le démographe, si l’on se base sur une durée de conflit de quinze ans, en s’appuyant sur l’exemple de la guerre civile libanaise, le facteur démographique reprendra toute sa force.

Il est important de rappeler qu’il ne s’agit pas de comprendre ces données dans une visée déterministe qui enfermerait la Syrie dans une simple opposition majorité-minorité. Ces chiffres sont plutôt à traiter comme des éléments qui s’inscriraient dans des explications plus complètes.

Solène Poyraz

1 Voir L’Etat de barbarie, de Michel Seurat, éditions PUF, 2012.

2 Voir Syrie, la révolution orpheline, de Ziad Majed, Actes Sud Sindbad, 2014.

3 Du titre de l’ouvrage Pas de printemps pour la Syrie ?, de François Burgat et Bruno Paoli, La Découverte, 2013.

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