Oman : autorité, stabilité et développement, tryptique gagnant ?

Oman : autorité, stabilité et développement, tryptique gagnant ?

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Alors que le Sultanat est un pays loué pour sa stabilité dans une région dite tumultueuse, les “printemps arabes” ont mis en évidence les problèmes économiques et sociaux qui agitent la population omanaise. Le processus de développement du pays, pourtant encensé par le PNUD (1) (Programme des Nations Unies pour le Développement) faisant d’Oman le pays dont l’IDH (Indice de développement humain) avait le plus progressé entre 1970 et 2010, est ainsi remis en cause, de même que son modèle de gouvernance.

En 1970 que le Sultan Qaboos arrive à la tête d’un État tribal après avoir organisé l’assassinat de son père. Se conjugue à cette prise de pouvoir la découverte et les premières exploitations de gisements d’hydrocarbures. Cela octroie au Sultan une manne financière croissante lui permettant de procéder à l’unification du pays par les infrastructures, notamment routières et électriques. Ce faisant, et grâce à une communication très contrôlée, Qaboos acquiert une immense légitimité auprès de la population qui le considère comme le père de l’Etat omanais moderne.

 Les revenus tirés de l’exploitation des hydrocarbures, associés à une pratique de l’Islam ibadite (2), à la fois centrée sur la cellule familiale et progressiste dans l’octroi de droits sociaux (redistrution de la rente pétrolière), stabilisent donc le pays tant d’un point de vue économique que géopolitique. En effet, la spécificité religieuse omanaise permet aux autorités de rester en retrait par rapport aux tensions entre régimes sunnites et chiites qui perturbent la région. Ainsi, le Sultanat a érigé la neutralité au rang de dogme diplomatique, ce qui en fait un partenaire stratégique dans la région, à la fois pour ses voisins, mais aussi pour les Etats-Unis, notamment dans le cadre des négociations avec l’Iran.

Cependant, le développement économique du pays masque aussi l’aggravation des inégalités en son sein, favorisée par une forte croissance démographique et une pratique généralisée du clientélisme. Avec 55% de la population âgée de moins de 20 ans en 2003 et des réserves en hydrocarbures limitées, le Gouvernement omanais n’a plus les moyens d’assurer les mêmes avantages à la génération actuelle qu’à la précédente.

Les autorités en sont d’ailleurs conscientes, ce qui les a poussées à entreprendre de grands projets de développement, dans le secteur du tourisme, des infrastructures de transport, et actuellement dans le domaine de l’aquaculture. Cependant, le temps du développement est en décalage avec l’urgence des attentes. Ici se trouve probablement l’origine de la réappropriation du Mouvement des « Printemps arabes » qui a déstabilisé le pays pour la première fois depuis 40 ans.

Malgré un bilan humain relativement faible (2 morts) en comparaison avec les pays voisins -, elles témoignent des limites des politiques de développement menées dans le pays. Le sentiment d’injustice généré par ce développement inégalitaire a été exacerbé par un modèle de gouvernance non démocratique et très personnalisé. En effet, les rancoeurs des manifestants se sont d’abord cristallisées contre certaines personnalités politiques, les richesses étant captées par une minorité privilégiée à laquelle sont associés certains membres du Gouvernement. S’ajoute à cela un autre facteur d’instabilité : les problèmes de santé du Sultan qui séjourne en Allemagne dans un établissement hospitalier depuis Juillet 2014.

Face à la chute du cours du pétrole, la fragilité du modèle de Gouvernement et des contestations naissantes, la grande question est de savoir comment les autorités omanaises vont parvenir à pérenniser leur modèle de développement.

Le modèle de développement omanais repose sur deux piliers interdépendants. D’abord, le pilier politique, symbolisé par l’omnipotence du Sultan Qaboos et le clientélisme du régime. Le second est économique et s’appuyait sur l’exploitation des hydrocarbures jusqu’en 2014. Mais face à la chute du cours du pétrole et aux manifestations de 2011, les autorités omanaises doivent repenser ce modèle de développement dans ses deux dimensions. Or, les évolutions récentes font apparaître l’impasse dans laquelle se trouve la réforme du système de gouvernement, la stratégie économique du Sultanat semblant ainsi être la seule solution du régime pour combler son déficit de légitimité.

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Un modèle de gouvernement menacé par sa dépendance à la légitimité du Sultan

Qaboos point d’ancrage du régime omanais

Pendant 40 ans, le consensus existant autour du Sultan Qaboos a permis de préserver la stabilité politique du pays. Celui-ci est perçu dans son pays et à l’étranger comme un monarque éclairé qui initie des changements progressifs dans son modèle de Gouvernement. En effet, jusqu’en 2011, Qaboos a toujours su anticiper les demandes de sa population.

Ainsi, en 1981, un conseil politique du gouvernement est créé, composé de membres du gouvernement et de citoyens ordinaires nommés par le Sultan, afin de discuter des grands enjeux politiques et sociaux en Oman. En 1991, ce conseil est remplacé par la Majlis al-Shûra (chambre de consultation) élue par le peuple qui examine les projets ministériels. Ce rôle consultatif s’étend avec la loi fondamentale adoptée en 1996, et en 2003 Qaboos décide de faire élire cette chambre au suffrage universel direct (tous les citoyens et citoyennes – depuis 1997 – de plus de 21 ans).

Néanmoins, le Sultan dispose encore de toutes les prérogatives pour prendre des décisions sur des enjeux stratégiques. En effet, il concentre les fonctions de Chef de l’Etat, de Premier Ministre, Ministre des armées, Ministre des Affaires Etrangères, Ministre de l’économie et des finances et Directeur de la Banque Centrale. Par ailleurs, il n’existe ni parti ni presse d’opposition en Oman.  La légitimité du pouvoir dépend donc toujours de celle du Sultan Qaboos, légitimité qu’il assoit aussi sur un réseau d’allégeances tribales, entretenant la dimension clientéliste du régime.

En effet, l’unification du territoire a dû se faire à partir d’un système fortement décentralisé, où l’autorité reconnue par la population était celle du cheikh local. Il a donc fallu intégrer ces structures tribales au nouvel appareil administratif, tout en limitant leur pouvoir de nuisance. Ainsi le Sultan a créé une structure pyramidale, où tout citoyen dépend d’un cheikh qui constitue son interlocuteur principal. Les requêtes à adresser au pouvoir central ne peuvent être adressées que par son intermédiaire. Le Sultan est le seul omanais ne connaissant aucune allégeance tribale, ce qui est censé accroître sa légitimité pour arbitrer entre les intérêts des différentes tribus.

L’autorité et la légitimité que tire le Sultan de ce système d’allégeance sont accrues grâce à la tournée annuelle qu’il réalise pendant plusieurs semaines et au cours de laquelle tout omanais peut s’adresser directement au Sultan. Cela renforce le sentiment de proximité du Sultan vis-à-vis du peuple et ainsi son image de père de l’Etat omanais moderne.

Cette participation directe, à la fois très encadrée et parcimonieuse, permet néanmoins de faire sentir à la population que le pouvoir est concerné par ses intérêts. L’octroi d’avantages ponctuels et personnalisés, associé aux développements d’infrastructures (électricité, eau, transport), – toutes portant le nom du Sultan -, qui améliorent sensiblement la vie de la population omanaise, assure au Sultan une confiance populaire résistant à toute épreuve. Cela limite ainsi les revendications démocratiques et donc l’usage d’instruments coercitifs puisque les attentes matérielles sont pleinement satisfaites. S’ajoute à cela un chantage au chaos, mettant en avant que la population n’est pas prête à la démocratie, comme en témoigneraient les pays voisins, au premier rang desquels le Yémen. Finalement, jusqu’à l’aube de l’année 2011, la sacralisation du Sultan, qui a unifié et stabilisé le pays tout en assurant son développement économique, semble assurer à elle seule la pérennité du régime.

Un régime clientéliste à bout de souffle

Cependant pour obtenir le soutien du plus grand nombre, Qaboos a dû à la fois s’appuyer sur les familles les plus influentes du Sultanat tout en faisant profiter une majeure partie de la population de certains avantages sociaux. Ainsi, une dizaine de familles détient la moitié des entreprises qui se sont développées depuis le début des années 70, parmi elles la Zubayr Corporation, les Bahwan, les Khimji etc. Les marques étrangères passent par ces intermédiaires commerciaux afin de réaliser leurs exportations en Oman ou de conclure des joint-ventures. Ainsi, les familles influentes concentrent une grande partie de la richesse issue des investissements dans le privé.

Parallèlement, la rente pétrolière est aussi mobilisée pour subvenir aux besoins de la population. A l’image de ses voisins, le Sultanat a commencé en créant de nombreux emplois dans le secteur public, notamment dans le secteur militaire. Les autorités ont assorti au fonctionnariat un grand nombre d’avantages, dont un très bon salaire et seulement 15 années de service avant de pouvoir bénéficier de la retraite à taux plein. Ce faisant, les autorités omanaises s’assurent le soutien d’une grande partie de la population. Nazih Ayubi (3) disait ainsi que dans les États pétroliers autoritaires, la relation Etat-citoyen est inversée puisque « le citoyen taxe l’Etat [par le biais d’un salaire versé par Gouvernement] contre le fait de ne pas défier la position de la famille royale ».

Cependant, face au boom démographique, l’Etat omanais n’est plus en mesure d’octroyer les mêmes avantages à la nouvelle génération. Certains auteurs chiffrent le chômage des moins de 25 ans à 25%, bien que rien ne permettent de recouper cette information, en l’absence de comptabilité nationale fiable. Cette jeunesse qui n’a pas connu l’avant-pétrole se sent ainsi lésée, que ce soit par rapport à la génération précédente ou par rapport aux pays voisins qui ne connaissent pas les mêmes difficultés. En effet, la population des Émirats n’est composée qu’à 10% d’Emiratis (800 000 au total, les autres travailleurs étant des immigrés. En Oman, la répartition Omanais/immigrés est à peu près équilibrée, avec deux millions de nationaux pour environ deux millions de travailleurs immigrés. Le travail des migrants ne peut donc bénéficier aux Omanais de la même manière que dans le reste de la péninsule arabique (Yémen exclu), d’autant plus que les réserves de pétrole du Sultanat sont bien moins importantes. (4)

A posteriori, il devient plus facile d’identifier que la situation économique et sociale du pays constituait un terreau fertile à la contestation. En effet, le mouvement des “Printemps arabes” a été très vite récupéré par la population omanaise. Le 17 décembre 2010, en Tunisie un homme s’immolait par le feu, un mois plus tard, le 17 janvier 2011, de premières manifestations avaient lieu à Mascate, capitale du sultanat. Les manifestants se plaignent du chômage, de la faiblesse des salaires, de la corruption du gouvernement et du règne de la « wasta » (le piston). Les contestations s’étendent notamment à la ville de Sohar dans le Nord du pays, où les jeunes souffrent plus qu’ailleurs d’un manque d’opportunités professionnelles.

La légitimité du Sultan ébranlée par le printemps omanais

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Les manifestations omanaises se caractérisent par la faible ampleur des actes violents avec seulement deux morts à Sohar contre 89 au Bahreïn par exemple. En outre, La légitimité historique du Sultan lui a permis de rester au pouvoir, sans véritable contestation. Son insertion d’éléments de démocratie directe dans sa pratique du pouvoir et sa forte personnalisation lui ont octroyé une aura de sauveur de la nation. Ainsi, au lieu de réclamer sa destitution, les manifestants réclamaient son intervention ; au lieu d’entendre « Le peuple veut la chute du régime » (Tunisie, Egypte), les contestataires privilégiaient la formule : « Le peuple veut la réforme du régime ».

Pour calmer la foule, Qaboos a pris des mesures sociales et institutionnelles. Il a ainsi augmenté le salaire minimum, créé une allocation chômage, 50 000 emplois dans la fonction publique et une subvention très coûteuse pour tous les produits pétroliers et gaziers (énergie et essence). Il a par ailleurs destitué trois ministres particulièrement ciblés par les manifestants du fait de leur corruption présumée.

Cependant, face à la poursuite des contestations, à une échelle plus faible,  Qaboos s’est senti contraint de se doter d’un arsenal législatif répressif. Ainsi, le code pénal contient désormais des dispositions relatives à l’incitation au désordre ou la diffamation envers le Sultan. Ce premier recours aux outils coercitifs pour contrôler la population délégitime le régime et fragilise finalement le Gouvernement sur le plus long terme. Cela témoigne du fait que les Omanais n’adhèrent plus spontanément à la politique de Qaboos. De plus, cela donne l’image d’un Sultan éloigné de son peuple et de ses préoccupations. Ainsi, à défaut d’être ouvertement contesté, le pouvoir est largement désacralisé.

Par conséquent, face à une population très jeune, avec 80% d’Omanais nés après 1980, face à l’insuffisance des réformes institutionnelles et aux dangers économiques que font peser la généralisation d’avantages sociaux à une population grandissante, la légitimité du Sultan et par son intermédiaire, celle du régime, sont ébranlées. Qaboos continue de concentrer les pleins pouvoirs, mais sa marge de manœuvre vis-à-vis des Omanais est plus restreinte. Même si ces manifestations n’ont pas conduit à l’organisation de mouvements cohérents et durables, de nouvelles contestations paraissent possibles. Or cette éventualité inquiète d’autant plus le régime face au risque que fait peser l’enjeu successoral, avec la détérioration de la santé du Sultan.

L’enjeu de la succession dans ce contexte turbulent

Depuis l’été 2014, le Sultan séjourne en Allemagne pour des raisons de santé. Il n’a depuis fait que deux apparitions publiques. La première dans une vidéo de novembre 2014 pour signifier qu’il ne pourrait pas participer à la fête nationale omanaise. La seconde en Allemagne, au cours d’une rencontre avec John Kerry, d’où n’ont filtré que quelques photos et deux tweets.

Or Qaboos n’a pas d’enfant et donc pas d’héritier. Cela laisse planer une véritable incertitude sur l’avenir du pays, alors même que celui-ci fait face à une crise pétrolière majeure, et à de premières contestations. Le choix du successeur est donc central pour la pérennité d’un régime très personnalisé et souffrant d’un déficit de légitimité. Le futur Sultan devra être capable de créer un consensus comparable à celui de Qaboos, alors même que la conjoncture est bien plus défavorable.

La situation paraît d’autant plus inquiétante que très peu d’informations filtrent quant à l’identité du potentiel héritier. Certains acteurs craignent ainsi que des conflits internes surgissent, favorisés par une procédure de désignation complexe. En effet, le Conseil de famille est le premier à disposer d’une prérogative pour nommer le successeur. Pour orienter son choix, Qaboos aurait deux enveloppes dans deux régions différentes du pays contenant chacune les deux noms qu’il a choisi pour lui succéder, classés par ordre de préférence. Si cette information est véridique, elle témoignerait de la suspicion du Sultan et du manque de confiance qu’il peut avoir dans son entourage, trouvant peut-être son origine dans l’éviction sanglante de son père lors de sa prise de pouvoir en 1970.

En cas d’indécision au sein du Conseil de famille, ce serait alors au Conseil militaire de trancher, l’armée disposant d’une influence non négligeable dans le pays. Cela fait craindre à d’autres une prise de pouvoir par les militaires. Toujours est-il que l’incertitude à ce sujet ne fait qu’accroître les inquiétudes de nombreux acteurs, notamment dans la région, quant à la stabilité du Sultanat.

Face à la précarité du modèle de gouvernement omanais et aux attentes économiques et sociales de la jeunesse omanaise, la principale réponse des autorités passe par le développement du secteur privé. La chute du cours du pétrole, associée aux faibles réserves du Sultanat en hydrocarbures pousse les responsables politiques à recourir à une stratégie de diversification, créatrice d’emplois.

Dès la semaine prochaine, un nouvel article se penchera ainsi sur la politique économique omanaise qui recourt aux IDE et à des accords commerciaux avec des partenaires stratégiques afin d’offrir des opportunités professionnelles aux nouveaux diplômés et d’éviter de nouvelles contestations populaires.

Mélinée Farrugia et Colin

(1) http://hdr.undp.org/sites/default/files/pr1-hdr10-overview-fr-rev.pdf

(2) Distincte du sunnisme et du chiisme. Lors du schisme entre ces deux branches de l’Islam, des musulmans auraient décidé en retrait, créant ainsi la mouvance ibadite.

(3) Ayubi, Nazih, Over-Stating the Arab State: Politics and Society in the Middle East,  Londres, IB Tauris, 1996.

(4) Pour comparaison, les réserves de pétrole des Emirats Arabes Unis sont estimées à 28 milliards de barils, soit 10 % des réserves mondiales et un siècle de production au rythme actuel. A Oman, elles sont évaluées à  5.5 milliards de barils, soit une vingtaine d’années de production.

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