Oman : autorité, stabilité et développement, tryptique gagnant ? (partie 2)

Le développement du secteur privé face aux insuffisances des hydrocarbures : Pour compenser son déficit de légitimité et sortir d’un régime conciliant autoritarisme et clientélisme, le Gouvernement omanais entreprend une politique de développement du secteur privé. Cela doit permettre de pérenniser la croissance omanaise tout en fournissant des opportunités aux nouvelles générations sur le marché de l’emploi.

Yacht de Qaabos, Al Saïd.
Yacht de Qaabos, Al Saïd.

Une stratégie de diversification pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures

En 2013, environ 50% du PIB omanais et 70% du budget public dépendaient des hydrocarbures. Alors même que cette rente n’était plus suffisante pour fournir des opportunités à la nouvelle génération, la récente chute du cours du baril de pétrole, passant de plus de 100 dollars/baril à environ 50 dollars menace véritablement l’économie omanaise. Ceci d’autant plus que le coût de production d’un baril de pétrole est bien plus élevé en Oman que chez son voisin saoudien. Or cette chute semble relativement structurelle à l’échelle mondiale (croissance mondiale en berne, et augmentation de la production avec l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels).

Une stratégie d’adaptation, qui passe nécessairement par la diversification de l’économie, s’impose donc. Elle a d’ailleurs déjà été pensée en amont par les autorités omanaises qui ne disposent que de réserves limitées. En effet, à production constante, le Sultanat ne dispose que de 20 ans de réserves en pétrole et 30 ans de réserves en gaz naturel. S’ajoute à cela la hausse de la consommation locale, favorisée par les subventions accordées par le Gouvernement depuis 2011, à tel point qu’Oman est aujourd’hui obligé d’importer du gaz naturel, notamment depuis le Qatar, bien que le pays reste exportateur net. Ceci s’explique par le fait que le Gouvernement doit honorer des contrats longue durée, avec des pays tels que la Chine, le Japon ou la Corée du Sud. Par conséquent, la production nationale n’est plus suffisante pour répondre aux obligations contractuelles et à la demande locale.

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On se rend donc compte que le modèle économique omanais est structurellement divergent. Des subventions importantes grèvent un budget lourdement déficitaire du fait de la chute du cours du pétrole et encouragent la consommation d’hydrocarbures pourtant en réserve très limitées et dont l’exploitation finance l’économie omanaise. Ce problème a été compris par le Gouvernement qui a identifié plusieurs secteurs potentiels d’investissement, au premier rang desquels on trouve le tourisme. Ce secteur présente plusieurs intérêts. D’abord il répond à une logique locale, le Sultanat possédant une diversité de paysages très attractive, avec un désert de sable, des montagnes, une saison des pluies (le Khareef) qui séduit les touristes de la région, 1700km de côte etc. Ensuite, et surtout, il s’agit d’un secteur très riche en emplois. Une véritable stratégie d’investissement et de communication (avec le Tour d’Oman par exemple, une course cycliste annuelle créée en 2010) a donc été pensée pour développer le tourisme et les premiers résultats semblent probants.

D’autres secteurs font l’objet d’une attention particulière des autorités omanaises, tels que l’agroalimentaire, le transport, le réexport, etc. Cette stratégie semble d’autant plus cohérente qu’elle mobilise des investissements étrangers tout en faisant en sorte que le Sultanat en tire les bénéfices.

Une politique d’attrait des IDE censée favoriser l’emploi et les transferts de technologies

Depuis le début des exploitations d’hydrocarbures, les autorités omanaises ont développé un modèle d’attraction d’IDE pour développer ses infrastructures et l’activité du secteur privé. En effet, les besoins en investissements étaient immenses, de même que les besoins techniques et la rente pétrolière constituait une garantie suffisante pour les entreprises étrangères.

Ainsi, le Sultanat a promu une politique de joint-ventures souvent réalisées entre des entreprises étrangères et des entreprises omanaises détenues par les grandes familles du pays. Cependant, des dispositions législatives réglementent la formation de ces joint-ventures. La première, et probablement la plus importante d’entre elles, est que l’entreprise créée doit être détenue à hauteur d’au moins 50% par l’entreprise omanaise. L’objectif d’une telle disposition est double. D’abord, les dividendes tirés de l’activité en Oman sont au minimum partagés entre l’entreprise étrangère et l’entreprise omanaise, ce qui permet de capter une part de la richesse créée. Mais surtout, cela permet d’assurer un transfert de technologies et de savoir-faire. Finalement, cela permet d’autonomiser le pays et de pérenniser son développant.

Une autre réglementation législative plus récente et très importante est celle du “taux d’omanisation”. Il contraint les entreprises omanaises comme les entreprises étrangères à employer un certain taux d’Omanais en fonction du secteur d’activité. En effet, le Gouvernement ayant régulièrement augmenté le salaire minimum des Omanais, il est économiquement plus intéressant d’embaucher des immigrés, notamment indiens et bengladeshis. Cette contrainte réglementaire permet donc aux autorités de s’assurer qu’un minimum d’Omanais seront employés, afin de limiter le chômage, ce qu’ont fait d’autres monarchies dans la région.

Cependant, plusieurs problèmes se posent. D’abord, rares sont les entreprises n’exerçant que dans un seul secteur d’activité. En effet, une entreprise de pêche, réalise du transport, de la distribution, de la pêche, éventuellement de la production industrielle, du stockage etc. Les entreprises sont donc tentées de qualifier leur activité en fonction des contraintes qu’elles auront à supporter ensuite. En outre, de nombreux employeurs se plaignent du manque de qualifications des Omanais dans les secteurs que le Gouvernement souhaite développer. Cela contraint des entreprises à embaucher des personnes qu’ils ne considèrent pas compétentes. Enfin, le droit social omanais est très protecteur pour les employés, ce qui freine les entreprises à l’embauche.

Le résultat de cette politique volontariste mais problématique est par conséquent nuancé. En effet, si l’emploi privé augmente régulièrement, seuls environ 180 000 Omanais sont comptabilisés comme travaillant dans le secteur privé (sur une population de 2 millions de nationaux). Par ailleurs, certaines entreprises jugent économiquement plus efficace de payer des amendes plutôt que d’appliquer ces réglementations. Enfin, certaines entreprises sont aujourd’hui freinées dans leur souhait de s’installer en Oman, face à la conjoncture économique actuelle, que ce soit au niveau du Sultanat ou au niveau mondial.

Les accords commerciaux, le cœur de la stratégie omanaise pour devenir un hub régional.

Le principal objectif du Sultanat réside néanmoins dans la volonté de devenir le hub de réexport de la péninsule arabique à l’image de Singapour en Asie du Sud-Est. Cet objectif semble pertinent au regard de la situation géographique du pays, lien potentiel entre la péninsule arabique et plus largement le monde arabe, l’Afrique et l’Asie d’autant plus que les pays voisins souffrent d’une instabilité chronique (Somalie, Yémen) ou d’un déficit de légitimité vis-à-vis d’acteurs commerciaux primordiaux (Iran, Arabie Saoudite).

L’intérêt économique et social, notamment en termes d’emploi est immense et évident, au regard de ce qu’a entrepris Dubaï ces dernières décennies. Cependant, le retard accumulé par le Sultanat vis-à-vis de ses concurrents régionaux, et particulièrement vis-à-vis des Émirats semble compromettre la réussite de ce projet. En effet, les coûts d’entrée sur un tel marché sont très importants du fait des infrastructures nécessaires, ce qui pourrait compromettre la réussite de ce plan du fait de la chute des prix du pétrole.

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Néanmoins, sans préjuger de l’avenir du projet, la politique menée par le Gouvernement permet d’identifier deux éléments très intéressants de sa politique de développement : la priorité donnée aux infrastructures et la bonne gestion des accords commerciaux. Les autorités réalisent de nombreux appels d’offre concernant le développement du secteur des transports. L’un des objectifs est par exemple de construire le deuxième aéroport le plus grand du monde à Mascate. De nombreux projets routiers et portuaires sont aussi en cours. Sohar, ville la plus agitée par les contestations en 2011 et 2012, doit de ce fait accueillir toutes les activités industrielles du port de Mascate afin de redynamiser la région. Cet exemple témoigne d’ailleurs de l’interaction existant entre les politiques économiques de développement et la gestion de l’opinion publique.

La signature d’accords commerciaux, facteurs de libéralisation des échanges,  se révèle être particulièrement stratégique dans la réalisation de ce projet. En effet, afin de devenir le lien véritable entre trois continents, Oman a conclu des accords avec les pays membre du Conseil de coopération du Golfe mais aussi les accords d’Achgabat de 2011 avec l’Iran, l’Ouzbékistan et le Turkménistan, rejoints en 2015 par le Kazakhstan, ainsi qu’avec les États-Unis et l’Union européenne. Le coût économique supporté par le Sultanat est très faible puisqu’il n’a que très peu de productions à protéger face à la concurrence étrangère (dattes, citrons…), alors que l’intérêt commercial en termes de réexport est gigantesque. De plus, cela lui permet d’anticiper ses approvisionnements en hydrocarbures une fois les ressources nationales épuisées. Enfin, cela  permet de faire baisser le coût des produits importés en évitant la multiplication des intermédiaires. L’utilisation des accords commerciaux constituent ainsi le nœud de la pérennisation de la politique de développement du Sultanat.

 

La menace régionale générée par l’instabilité politique et économique du Sultanat.

Ces accords commerciaux traduisent aussi la place centrale du Sultanat d’Oman d’un point de vue géopolitique. Ce pays, grâce à sa neutralité diplomatique, parvient à conclure des accords avec l’Arabie Saoudite, l’Iran et les États-Unis, ce qui constitue probablement un cas unique au monde. D’ailleurs, Oman a joué un rôle primordial dans la reprise des relations entre l’Iran et les États-Unis entre 2011 et 2013. L’intérêt démontré par John Kerry, en visite officielle en Allemagne pour rencontrer le Sultan est à ce titre très révélateur. Le Sultanat constitue également une zone géographique stratégique d’un point de vue militaire, puisqu’il s’agit d’un Etat à la fois stable et ouvert dans une région troublée, que ce soit au Yémen, en Syrie ou en Irak. Profitant de cette stabilité, les États-Unis ont installé une de leurs plus importante base militaire sur l’île de Masirah. Les navires français peuvent quant à eux faire escale à Mascate en comptant sur la bienveillance des autorités locales.

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Cependant, cette stabilité paraît menacée par la conjoncture économique et politique du pays. Il est très difficile aujourd’hui d’anticiper l’avenir du Sultanat sur plusieurs mois. Les évolutions du cours du pétrole, la santé du Sultan Qaboos, le risque climatique (Oman est un région à typhons) sont des sources potentielles d’instabilité. La seule certitude, révélée par le “printemps omanais”, réside finalement dans la capacité de contestation de la population, ce qui paraissait impensable il y a quelques années.

Cette prise de conscience a conduit les autorités à mener une politique économique qui semble être réfléchie et cohérente aux regards des attentes de la population. En effet, le Gouvernement a développé une réglementation intelligente pour capter des IDE, bénéficier de transferts de technologies, créer de l’emploi et tirer un maximum profit de sa géographie. Toutefois, le déficit de légitimité croissant de ces autorités, et l’évolution de la conjoncture économique, notamment du cours du pétrole, compromettent l’avenir de cette politique de développement, dont l’échec serait probablement synonyme de nouvelles manifestations.

Colin & Mélinée Farrugia

 

Sur l’enjeu successoral

http://orientxxi.info/magazine/succession-incertaine-a-oman,0751

Pour aller plus loin

Valeri Marc, « « J’ai respiré l’air de la liberté. » La légitimation autoritaire au Bahreïn et en Oman à l’épreuve du « printemps arabe » »,

Critique internationale, 2013/4 N° 61, p. 107-126. DOI : 10.3917/crii.061.0107

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