Fiche de lecture : Antoine Lefébure, L’affaire Snowden – comment les Etats-Unis espionnent le monde

Antoine Lefébure, L’affaire Snowden – comment les Etats-Unis espionnent le monde, Paris, Éditions La Découverte, 2014, 275 p. ISBN 978-2-7071-7848-0

Livre Snowden

Aujourd’hui directeur de développement du groupe Havas, Antoine Lefébure est le créateur de la revue critique Interférences. Auteur de nombreux ouvrages sur les arcanes du pouvoir, il nous explique en introduction de L’affaire Snowden – comment les Etats-Unis espionnent le monde qu’il a souhaité écrire cet ouvrage car « le scoop était d’une importance capitale » (p. 8), insistant sur la nécessité d’une remise en perspective historique des faits pour rendre intelligible la quantité impressionnante de révélations dans cette affaire.

Prenant pour point de départ les documents top secrets révélés par Edward Snowden en 2013, Antoine Lefébure se propose dans ce livre d’aller au-delà des simples révélations sur la surveillance de la NSA et la collecte de données personnelles de milliards de citoyens. Il entend plutôt, à travers le profil d’Edward Snowden et une analyse des mécanismes de l’émergence de la NSA, proposer une réflexion plus globale sur l’ « empire du secret » (p. 8) des agences de renseignement et le rôle des lanceurs d’alerte.

 

  • Les impacts géopolitiques du parcours d’Edward Snowden

 

Pour comprendre le phénomène Snowden, il faut selon l’auteur en comprendre avant tout l’acteur principal, Edward Snowden, ce jeune homme en échec scolaire qui trouve très tôt refuge dans Internet. Il parvient alors à se faire embaucher par la CIA pour sécuriser ses réseaux en Europe et comprend que son pays fait « quelque chose qui fait plus de mal que de bien » (p. 19). Très doué, il se fait nommer au cœur des secrets les mieux gardés de la NSA à Hawaii. Ecoeuré par ce qu’il y voit et conscient des risques, il décide de partager des milliers de documents confidentiels aux journalistes Laura Poitras et Glenn Greenwald, ciblés pour leur engagement et leur rigueur.

Les révélations se succèdent : affaire Verizon (obligation de fournir les données de millions d’abonnés), PRISM (interception d’informations dans les serveurs des géants du web), espionnage d’Ambassades, intrusion dans les communications chinoises, collecte de méta-données, opacité des autorisations d’écoute, etc…Il devient un homme recherché et se cache à Hong-Kong. L’affaire devient hautement géopolitique pour Hong-Kong, tiraillé entre Washington qui demande une extradition et la Chine qui s’y oppose. Washington exerce alors une lourde pression sur tous les pays susceptibles de l’héberger alors qu’il s’envole pour la Russie avec le soutien de WikiLeaks. Après cinq semaines d’attente en zone de transit à l’aéroport, il y obtient un asile politique sous haute surveillance, entrainant même l’annulation de la venue de Barack Obama en Russie.

L’Europe est choquée d’apprendre que la NSA contrôle ses citoyens et dirigeants mais n’arrive pas à riposter, le Royaume-Uni semant la discorde entre les instances (en tant qu’allié de la NSA). La France qui partage ses activités de surveillance avec la NSA peut difficilement s’insurger. Les maladresses se succèdent : la France accuse l’avion présidentiel bolivien de transporter le fugitif, ce qui entraîne des tensions avec toute l’Amérique du Sud tandis que l’Allemagne découvre que sa Chancelière était sur écoute, etc…L’auteur montre ici l’image d’un jeune homme de 29 ans, révolté contre un système, désintéressé par l’argent, refusant de vivre « dans un monde où la vie privée n’existe pas et donc aucune place pour une pensée libre ». (p. 38); et dont les révélations sur l’empire du secret américain ont un réel impact géopolitique mondial, en particulier en Europe et en Amérique du Sud.

 

  • Retour historique sur l’« empire du secret » de la NSA depuis 1950.

 

Depuis sa construction en 1952, en pleine guerre de Corée, la NSA a maillé le monde d’un réseau tentaculaire pour pallier aux insuffisances du renseignement américain dont l’incapacité à anticiper l’invasion de la Corée du Sud par le Nord en 1950 avait gravement terni l’image. Dès sa création, la NSA surveille ses ennemis et ses alliés. Elle sera cependant encore montrée du doigt pour son échec dans le repérage de l’installation de missiles à Cuba en 1962, pour son absence d’anticipation de l’offensive du Têt au Viet-Nam en 1968, ou encore son rôle dans la destruction par Israël (pourtant un allié) d’un navire d’écoute américain en 1969 lors de l’attaque de l’Egypte. De plus, la NSA écoute ses propres citoyens via le programme Shamrock (interception de tous les télégrammes internationaux chez les opérateurs) dont la révélation entraina un scandale et la mise en place du Foreign Intelligence Surveillance Act (1978) pour restreindre les activités de l’Agence.

C’est avec le traumatisme du 11 septembre 2000, et les critiques émises contre des indices ignorés par les services de renseignements, que la lutte antiterroriste croît exponentiellement à la CIA et à la NSA. Aidées par le Patrioct Act, voté à peine un mois après les attentats, les agences peuvent alors collecter de plus en plus d’informations et voient leur budget augmenter fortement. Les premières fuites sur la collecte massive apparaissent en 2005 dans le New York Times via James Risen, ce qui n’empêche pas l’exécutif de continuer et surtout de renforcer le secret et de lutter contre les lanceurs d’alerte. Ayant un objectif commun, les deux agences, anciennement ennemies, travaillent maintenant de concert et se mettent en place des interceptions dans les affaires du monde et des Etats-Unis (ONG, médias, politiciens, agents, transactions financières mondiales, etc).

Si l’agence a toujours des difficultés pour analyser toutes ces données, c’est bien le monde entier qui se retrouve sur écoute, et ce car elle peut compter sur le soutien d’alliés historiques, en particulier le Quartier Général des communications du gouvernement de Grande Bretagne (GCHQ). C’est, dans un sens, le rêve de son directeur depuis 2005, le Général Keith B. Alexander, à savoir: « le contrôle total du cyber espace par la NSA » (p. 113), souvent au mépris des lois et du respect de la vie privée.

 

  • Rôle et statut des lanceurs d’alerte, du journalisme d’investigation et des militants en faveur des libertés individuelles.

 

Considéré comme un traître par certains et comme un héros des temps modernes par d’autres, qu’en est-il du statut légal d’Edward Snowden ? Selon le droit anglo-saxon du XVIIIème siècle, les lanceurs d’alertes étaient « les bons citoyens vivant à l’écart de la cour mais rapportant au souverain les abus dont ils sont victimes ou témoins » (p. 191). Le Whistleblower Protection Act (WPA) de 1989 aux USA assure aux employés fédéraux des protections juridiques en cas de révélations de pratiques illégales mais cette loi ne s’appliquant pas aux personnels des grandes agences (CIA, FBI, UPS et NSA), Édouard Snowden n’a pu en bénéficier. D’autres avant lui ont révélé des scandales tels Daniel Elsberg (Watergate puis démission de Nixon en 1974) ou Katherine Gun sur la guerre en Irak en 2003. Tous étaient portés par la défense des libertés individuelles et le droit à l’information.

Les liens entre sources, médias et associations citoyennes ont évolués suite à la révolution des NTIC et des figures comme G. Greenwald ou J. Assange en sont la preuve. L’auteur nous explique que les journalistes d’investigation sont eux aussi devenus des cibles à abattre, devenant une menace contre le ‘véritable’ journalisme ; ainsi selon G. Greenwald « tout journaliste d’investigation qui reçoit des documents classifiés serait aujourd’hui considéré comme un criminel » (p. 210).

Concernant l’opinion publique, si elle comprend la nécessité de surveiller les zones de danger, elle remet en cause les méthodes de la NSA, affirmant que « la menace terroriste ne doit pas nous amener à nier nos droits fondamentaux » (p. 226). Et c’est à ce titre que se mobilisent de plus en plus d’organisations internationales, personnalités politiques, associations et militants. En France, la FIDH décide de porter plainte en janvier 2013 et une enquête préliminaire est actuellement en cours. Aux États-Unis ce sont plus de 50 associations qui écrivent leur indignation dans une lettre ouverte à B. Obama début août 2013 et lancent le site stopwatching.us (pour l’abandon des charges contre E. Snowden et la transparence de la NSA). Face à ces revendications, le gouvernement Obama accumulera les faux pas jusqu’à une esquisse de mea culpa officiel du Secrétaire d’état John Kerry le 31 octobre 2013.

  • Notre avis 

Dans cet ouvrage, Antoine Lefébure réussit son pari et nous délivre une analyse engagée et détaillée de l’empire du secret des agences de renseignement américaines et du rôle qu’y ont joué les lanceurs d’alerte. C’est d’ailleurs à l’appui de références solides qu’il nous dresse les portraits d’Edouard Snowden et de la NSA. Ainsi, il nous permet de mieux comprendre les intentions de ce patriote américain qui ne cherchait selon lui qu’à rétablir la juste vérité au risque de sa vie, et face à qui cette bête noire au réseau tentaculaire qu’est la NSA n’a pas su réagir. Comme l’illustre l’auteur, cette affaire marquera un tournant majeur, parlant même du début d’un nouveau monde ‘post-Snowden’. Après lecture de cet ouvrage, il nous faut tout de même noter l’engagement militant d’Antoine Lefébure qui se livre ici à un plaidoyer contre la NSA et se fait l’avocat de la défense des lanceurs d’alerte, concluant que « c’est la voie d’espoir à laquelle ce livre entend, modestement, contribuer » (p. 248).

Pour comprendre l’engagement de l’auteur, il est possible de se référer à cette interview :

http://www.culturemobile.net/nouveau-monde-telecoms/enseignements-affaire-snowden

Amytis Peymanie et Victor Grezes

(donnée par Antoine Lefébure à culturemobile.net le 24/08/2014)

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