Conférence en présence de Pierre Conesa : Quelle politique de contre-radicalisation en France ?

Quelle politique de contre-radicalisation en France ?

 

        L’intervenant Pierre Conesa, agrégé d’histoire, maître de conférence à l’ENA et à Science Po, est spécialiste des questions internationales et en particulier militaires. Ancien membre du comité stratégique du ministère de la Défense, où il a exercé dans différents secteurs, il a été chargé de rédiger un rapport sur les politique de contre-radicalisation en France.

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Pierre Conesa débute la conférence en présentant le rapport 2014 sur la question de la radicalisation, qu’il a réalisé et remis à la Fondation d’aide aux victimes du terrorisme. Ce rapport est né d’un entretien avec Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, qui faisait ces deux remarques : le programme européen de contre-radicalisation, le Radicalisation Awareness Network, ne procède pas à une mutualisation des informations entre les services policiers des différents pays de l’Union Européenne. Ensuite, il n’existerait pas de politique européenne de contre-radicalisation en amont Pierre Conesa explique que ce rapport a connu une actualité tragique à partir des évènements de janvier et fait depuis l’objet d’examens plus attentifs.

Pour comprendre pourquoi ces questions sont restées peu abordées pendant longtemps, en dépit de la connaissance de leur existence, Pierre Conesa soulève le rôle de l’activité policière. La relative efficacité des actions de police à prévenir les attaques aurait empêché une prise de conscience publique et une action politique contre la radicalisation. L’absence de programme français s’expliquerait ainsi en partie par une prévention policière qui aurait occulté la montée des radicalismes.

La définition de la radicalisation admise est celle-ci : une légitimation intellectuelle, philosophique et religieuse du passage à la violence. Elle est différente du fondamentalisme, considéré comme une manière de pratiquer sa religion. En appuyant d’abord sur le caractère universel du radicalisme de légitimation religieuse, citant les néo-évangélistes ou les radicaux hindous, Pierre Conesa en arrive aux originalités de la radicalisation djihadiste. Il s’agirait d’un processus sectaire classique, avec une mythologie apocalyptique, celle du retour du messie en terre de Shâm – Syrie. La radicalisation djihadiste revêt les caractéristiques de l’idéologie totalitaire qui explique tout, ce qui a trait au religieux mais aussi à la vie quotidienne.  Les individus rejoignent les rangs des djihadistes avec le sentiment d’entrer dans une élite, un sentiment d’appartenance qui répond à un sentiment d’isolement préalable. Cela se rapproche encore d’un fonctionnement sectaire, avec l’importance du groupe porteur d’une mission divine. L’individu se coupe de ses racines, se tourne même contre sa propre communauté : le mauvais musulman est l’ennemi numéro un.

Pierre Conesa insiste ensuite sur l’idéologie salafiste. Il rappelle que le salafisme est un mouvement sunnite revendiquant le retour à un Islam des premiers jours. C’est un mouvement composite fondamentaliste avec des mouvances quiétistes, politiques et djihadistes. Les salafistes se revendiquent comme étant les plus en droit de porter les revendications de la communauté et adoptent ainsi une posture politico-religieuse. Pour Pierre Conesa, on entre rapidement dans un conflit de droit et il lui semble important, de reconnaître la posture politico-religieuse de ces mouvements afin d’agir politiquement contre eux. La sensibilité aux questions internationales est un autre des particularismes de ces mouvements salafistes djihadistes. Ces groupes fonctionnent sur les théories du complot (et donnent ainsi réponse à tout) à travers lesquelles les musulmans sont les seuls à être des héros.

Le phénomène de radicalisation est connu depuis longtemps en France. Pour Pierre Conesa, la posture des représentants de la communauté musulmane française a fait preuve de lâcheté jusqu’aux évènements de janvier. Les instances représentatives musulmanes ne fonctionnent pas en France, ne sont pas suivies et leur poids est très faible sur l’ensemble de la population musulmane. Il y a néanmoins eu une mobilisation de la classe moyenne musulmane contre la radicalisation suite aux attentats de janvier. Ont été mises en place de nombreuses initiatives locales d’associations musulmanes. Pierre Conesa expose ensuite son point de vue sur le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) : si le collectif met en avant des statistiques déclaratives sur l’islamophobie en France, il se détourne des problèmes de radicalisation pour faire de la victimisation. Aujourd’hui la majorité des musulmans en France est contre cette  radicalisation. La France est le pays occidental qui a la plus forte population musulmane, comptant entre 4 et 7 millions de musulmans. Pour Pierre Conesa, l’intégration de ces populations s’est faite car elles ne revendiquaient pas leurs différences, mais cherchaient à vivre dans l’indifférence.

Les succès policiers ont donc retardé la prise de conscience, mais Pierre Conesa souligne également l’amalgame qui est fait avec la présence du Bureau Central des Cultes au ministère de l’Intérieur. S’opère une confusion des genres où le religieux est associé à la police et à la sécurité. Il semblerait que jusqu’à là, ce soit le seul biais par lequel ait été abordé les questions religieuses. Il pointe du doigt le vide politique laissé sous couvert de laïcité. L’Etat doit aujourd’hui articuler une politique de contre-radicalisation avec des élites qui disent « il n’y a que nous qui puissions construire un raisonnement théologique de contre-radicalisation ».  Le travail commun avec les instances musulmanes doit être mis en place car celles-ci affirment être « des réseaux d’alerte avancés », au fait des mouvements internes à la population musulmane. Pierre Conesa parle ensuite des programmes  lancés dans d’autres pays et en expose leur structure. Ils se composent d’un discours politique, d’un réseau assis sur les communes (le maire connait mieux le tissu social) et où l’Etat fournit les moyens. En France le système repose sur le réseau des préfectures. Pour Pierre Conesa, l’efficacité se fera en désignant clairement la cible. Il faudrait donc dire que le salafisme est une pratique religieuse perçue comme une des plus dangereuses. Il modère rapidement son propos en évoquant les salafistes quiétistes mais interroge derechef : faut-il les accepter ? Il appuie sur le fait que l’idéologie de l’Etat islamique est basée sur le salafisme et que le droit républicain n’est pas compatible avec le droit coranique des salafistes. Suit un constat sur les politiques françaises menées aux Moyen et Proche-Orient. Il juge la politique arabe de la France aberrante, sur-militarisée et qui ne tire pas les conclusions de ses échecs : on ne combat pas le terrorisme avec des moyens militaires.

Il recentre ensuite la conférence en posant cette question : pourquoi Charlie Hebdo et comment faire pour éviter d’alimenter la radicalisation ? Aujourd’hui la France a un problème de droit interne notamment ce qui a trait au suivi des radicaux après leur peine. Pierre Conesa soumet l’idée de négocier un droit d’asile européen. Beaucoup des radicaux ne peuvent pas être extradés à leur sortie de prison, un droit d’asile européen permettrait d’éloigner les radicaux qui ont fait leur peine des viviers dans lesquels ils se sont radicalisés et où ils pourraient à leur tour diffuser la parole djihadiste. Il s’agit de les faire sortir du réseau après la sortie de prison.

Très provocateur, l’auteur évoque ensuite le fait que la France devrait demander un siège à l’Organisation de la Conférence Islamique (organisation intergouvernementale dont le siège se situe à Djeddah en Arabie Saoudite) considérant le nombre important de musulmans sur son sol. Cela aurait aussi l’avantage de briser les accusations d’islamophobie d’Etat.

Puis il évoque les problèmes de recrutement statutaire de la fonction publique. Il y a peu de musulmans français au sein de la DGSI (Direction Général de la Sécurité Intérieure) et donc peu d’efficacité sur les questions traitant de la radicalisation. Par ailleurs, le CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) doit couper ses liens avec les pays musulmans pour être plus indépendant et peser davantage en France. De même, Conesa interroge : le recteur de la mosquée de Paris est désigné par l’Algérie, cela est-il normal ?

Est enfin évoquée l’idée de créer une faculté de théologie musulmane en France. Aujourd’hui, la pensée théologique musulmane ne peut se faire que dans un pays démocratique d’après Conesa. Pour expliquer  les raisons de cette radicalisation, il prend l’exemple de la « Marche des Beurs » qui a eu lieu en France en 1983. Les politiques ont capté le mouvement, se le sont approprié en créant SOS Racisme sans y intégrer un seul leader de la marche (des beurs). Pour Conesa, les enfants de ces gens-là sont désabusés. Ces derniers voient que les efforts de leurs parents n’ont mené à rien, qu’ils n’ont pas été entendus. Cette génération a entamé le processus de radicalisation car il n’y avait pas de réponse gouvernementale, pas d’écoute. L’auteur prévient, si aujourd’hui on continue à ne pas écouter, cela va continuer.

 

Vient ensuite le temps des questions/réponses.

Au sujet de la Palestine, sa position est claire. Il parle de « plaie ouverte » et remet en cause la responsabilité européenne en posant cette question : comment accepter qu’une démocratie construise un mur alors que nous étions si fiers de la chute du mur de Berlin ? Pour lui, la révolte des Palestiniens est légitime face aux arguments israéliens. Il accuse à de nombreuses reprises l’Occident d’hypocrisie. L’exemple développé est celui du film American Sniper de Clint Eastwood qu’il juge « odieux, vomitif, scandaleux ». Il fait le parallèle entre le héros du film américain et la figure de Juba tireur-d’élite irakien (sans doute un personnage fictif) et montre qu’il s’agit du même propagandiste qui est déployé à travers ces deux héros. Il rappelle que Barack Obama est maintenant le quatrième président américain qui décide d’une action armée au Moyen-Orient.

 

Suite à une question sur le rôle de la prison dans le recrutement des djihadistes, Conesa propose un raisonnement lucide : la prison est vue comme le principal problème aujourd’hui car nous n’avons pas de vision d’ensemble des processus de recrutement. Les prisons ont leur rôle dans le processus, mais il ne faut pas faire l’économie du reste. Pierre Conesa dit avoir confiance en l’équipe au pouvoir actuellement en charge de traiter ces questions.

 

Une question s’intéresse au recrutement des femmes afin de comprendre pourquoi celles-ci choisissent de rejoindre les rangs de Daesh. Conesa trouve la justification dans le capitalisme de nos sociétés occidentales où la femme est marchandisée. L’Etat islamique offre un contre-modèle dans lequel la femme voilée serait respectée. Pierre Conesa évoque d’ailleurs la situation en Algérie pendant la colonisation où les femmes portaient le voile dans le bus pour être respectées.  L’instrumentalisation de la femme peut choquer les gens pour qui la décence est une valeur.  Il faut s’entretenir avec ces femmes afin de comprendre pourquoi elles sont attirées par ce modèle. Il faut s’intéresser aux  trajectoires individuelles pour comprendre où s’est faite la fracture.

A la question : comment expliquer le rejet de l’Occident dans les pays arabo-musulmans ? Conesa répond : notre système est-il si défendable ? Il revient sur l’hypocrisie occidentale et parle de « stratégie de faux-culs ». Les Etats-Unis esclavagistes, ségrégationnistes, génocidaires se réclament pourtant les défenseurs de la démocratie. L’idée que  « Nous sommes l’opinion mondiale » est bien répandue en Occident mais elle n’a rien de fondé.  Nous sommes dotés d’un « Devoir de protéger » mais qu’en est-il face aux Palestiniens ? Pour lui, tant que l’Occident continuera dans l’hypocrisie, il n’y aura pas d’adhésion à notre système.


Pour en savoir plus sur la position de Pierre Conesa et obtenir le Rapport 2014 en PDF: http://www.diploweb.com/Contre-radicalisation-que-faire.html

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