Les enjeux de sécurité du Vietnam en 2015 – Table ronde de l’IRSEM

      Le Vietnam jouit d’une position géographique particulière qui en fait le lien entre Asie du Nord-Est et Asie du Sud-Est. Les puissances régionales comme l’Inde, l’Australie, et le Japon, ou les puissances majeures comme la Russie et les États-Unis tissent des liens croissants avec lui. La France et le Vietnam ont beaucoup à partager en matière de gestion de crise, et pourraient se rapprocher à la faveur des relations étroites qu’ils ont entretenues dans le passé. L’Asie du Sud-Est est en proie à de vives tensions par le jeu de l’affirmation des fiertés nationales, en particulier en Mer de Chine méridionale. Si les tensions actuelles alimentées en permanence par de nouveaux épisodes devaient déboucher sur un conflit ouvert, il y aurait un impact tant régional (les contentieux en Mer de Chine méridionale impliquent tous les pays riverains) que global puisque la zone voit passer plus de 25 % du commerce mondial.

     Intervenants :

Dr Hoang Anh Tuan, Directeur général de l’institut de politique étrangère et des études stratégiques de l’Académie diplomatique du Vietnam

Ambassadeur Christian Lechevry, Représentant permanent de la France auprès de la communauté Pacifique; ancien conseiller pour les affaires stratégiques et l’Asie auprès de la présidence de la République (2012-2014)

Marie-Sybille de Vienne, Vice-présidente de l’INALCO, en charge des relations internationales

Modérateur :  Pierre Journoud, Responsable du programme Asie du Sud-Est à l’IRSEM

 

Haong Anh Tuan

Priorités sécuritaires du Vietnam

  • La sécurité du régime (survie du régime)
  • La souveraineté nationale, l’interdépendance et l’intégrité territoriale
  • La prospérité et le développement économique

            Le légitimité du régime (et par extension du parti) ne tient plus à sa capacité à avoir donné l’indépendance au Vietnam mais est désormais liée au destin économique du pays, depuis 1986 et l’ouverture de l’économie. Tant que l’économie est prospère, la paix sociale tient. Autrement, l’équation devient nettement plus précaire et la contestation monte.

            La situation en mer de Chine du méridionale a provoqué des manifestations anti-chinoises sans précédent ou presque. La dernière fois que le Vietnam a connu un mouvement de cette ampleur, c’était à la fin des années 70 quand la Chine a mené une attaque éclair contre le pays en représailles à l’invasion du Cambodge. Ce n’est pas qu’une question de sécurité de nationale, la survie du régime est aussi en jeu. Les enjeux maritimes sont indissociables du paradigme sécuritaire vietnamien, puisqu’ils sont le nouvel avatar de l’antagonisme millénaire qui l’oppose à la Chine.

            En juillet 2014, les négociations entre le Vietnam et la Chine sur la situation en Mer de Chine méridionale ont atteint une impasse sur le respect des aires d’influence respectives, dont le problème peut refaire surface à tout moment puisque leur tracé n’a jamais été dûment arrêté. Les pourparlers se heurtent à la « Nine-Dash line » prônée par les Chinois. Il s’agit de la ligne revendiquée par la Chine qui délimiterait leur prétendue ZEE (décrivant la fameuse « langue de Buffle », soit 80 % de la surface totale de la Mer de Chine méridionale). La Chine revendique selon Haong Anh Tuan 70 % de la ZEE vietnamienne. Deux points de vue si diamétralement opposés sur une même question appellent de vifs échanges dans la perspective d’une poursuite des négociations.

La situation dans la zone donne lieu à trois types de dispute :

  • Dispute bilatérale entre la Chine et le Vietnam
  • Dispute entre la Chine et les autres pays riverains de la Mer de Chine méridionale qui ont des revendications vis-à-vis des archipels Paracels et Spratleys
  • La Chine qui refuse que le conflit soit porté devant les instance internationales alors que la situation a un impact au niveau mondial.

La situation en mer de Chine méridionale agite de nombreuses problématiques de premier ordre pour le Vietnam :

  • Intégrité territoriale
  • Sécurité nationale
  • Sécurité humaine
  • Politique étrangère du Vietnam
  • Rôle du Vietnam dans l’ASEAN, l’Asie du Sud-Est et dans le monde
  • Le développement économique (60 % du PIB lié à l’économie maritime)

            Les mouvements de la Chine sont devenus incertains et impossibles à prévoir. Sur les deux dernières années, les chefs d’État du Vietnam et de la Chine ont rendu visite aux 10 pays d’Asie du Sud-Est, ce qui montre que le bras de fer bilatéral est aussi assorti d’un marathon diplomatique à l’échelle régionale.

            D’une part, la Chine mène une politique active d’appropriation des îles dominées en mer de Chine méridionale → Ports, aérodromes… Appropriation de fait. Le fait est qu’une dégradation dans la région ne menace pas que les pays riverains, mais l’équilibre du monde vu les intérêts des puissances majeures dans la région, au premier rang desquelles figurent les États-Unis et la Russie. Alors que la région Pacifique centralise désormais près de 60 % de la flotte américaine, la Russie y renforce sa présence en même temps qu’elle coopère à l’armement des pays qui font face à la Chine dans ces contentieux.

            D’autre part, l’histoire nous fournit des précédents inquiétants dans ce type de politique étrangère très agressive. Haong Anh Tuan nous rappelle alors au souvenir de la montée de l’Allemagne nazie qui n’a rencontré que la politique de « l’apeasement » qui n’a rien stoppé du tout, ne faisant que le constat des conquêtes et annexions successives. La Chine a prouvé selon lui qu’elle n’avait que faire de la communauté internationale et de ses prescriptions.

            Dans ces tensions, Haong Anh Tuan nous rappelle qu’un facteur semble être oublié par les puissances occidentales, c’est l’importance des sentiments nationaux, qui sont très forts dans la région, et pas seulement en Chine ou au Vietnam (Philippines, Malaisie…). Dans ce cadre le rôle de l’ASEAN dans cette crise est à étudier de près, car jusque-là elle n’a servi à rien, mais elle pourrait pourtant avoir un rôle à jouer, en tout cas ce serait le moment de doter l’association d’un volet politique.

Marie-Sybille de Vienne

            Il est à noter une certaine ambivalence des relations entre la Chine et le Vietnam. Alors que la Chine ne cesse de multiplier les pressions militaires et diplomatiques, les pays sud-asiatiques demandent de plus en plus de produits chinois, il y a donc une apparente contradiction. En 4 ans, les exports chinois vers l’Asie du Sud-Est ont doublé (2009 à 2013). Aujourd’hui, 28 % des exports vietnamiens viennent de la Chine. On peut alors pointer le paradoxe entre intégration économique et divergences politiques/diplomatiques. A ce rythme, la Chine représentera dans quelques années la moitié des importations vietnamiennes… Comment concilier ces deux logiques contradictoires ?

            Le Japon a-t-il les moyens de contre-balancer le poids militaire croissant de la Chine dans le domaine militaire ? Alors même que le premier ministre Shinzo Abe est un fervent partisan du réarmement et d’une politique de fermeté envers la Chine, il se heurte à un parlement qui craint que cette attitude belliciste n’encourage qu’une escalade des tensions.

            Le fait est qu’il n’y a actuellement pas de challenger crédible à la puissance chinoise dans la région. Taïwan n’est pas officiellement un pays, et le cumul de tous les budgets de la défense des membres de l’ASEAN n’égale même pas le budget chinois. Dans ce contexte, il paraît très compliqué de contenir les revendications chinoises.

            Si le pan militaire n’est pas favorable, peut-être qu’on peut envisager une action sur le plan diplomatique. Mais ceci implique que les Philippines et le Vietnam arrivent enfin après des décennies à résoudre leurs différends pour faire front commun. Les deux principaux requérants doivent s’entendre pour espérer tenir tête au géant chinois.

Christian Lechervy

            Pour sortir du cadre strictement vietnamien, peut-être trop étroit compte tenu des enjeux majeurs qui meuvent la situation en mer de Chine méridionale, nous devons tenter de nous donner une vue d’ensemble. Le futur économique de la région se pose. De plus en plus il y a un réel besoin de mettre en place ou perfectionner une organisation internationale qui régulerait la situation en mer de Chine méridionale. L’Asean n’a pour le moment pas réussi à s’arroger le leadership de cette question, alors il faut trouver un moyen de se réunir autour d’une table et parler de ces questions. Il faut absolument utiliser le sommet Asie-Europe pour parler des questions de sécurité. Tout cela trouve naturellement vite des limites, des difficultés, et se heurtent aux intérêts nationaux divergents, mais nous devons utiliser cet instrument pour faire avancer le débat et trouver un terrain d’entente.

            Christian Lechervy revient ensuite sur l’initiative de Code of Conduct in South China Sea, qui avait résulté des négociations entre les pays riveraines de la mer de Chine méridionale. Même si aujourd’hui ce code de conduite est parti en fumée dans les faits, il lançait pourtant des pistes intéressantes sur les modalités de négociations. La multiplication des accrochages entre pêcheurs de différentes nationalités (surtout chinois et vietnamiens) impliquant de manière croissante les marines de guerre des pays respectifs tend à démontrer la nécessité de parvenir au plus vite à un traité qui permettrait de régulariser la situation.

La France est amenée à interagir avec les acteurs régionaux :

  • Pour des questions historiques, nous avons défini un certain nombre de frontières dans la région et nous devons assumer cet héritage.
  • Nous sommes présents dans la région à travers les territoires d’outre-mer, se pose donc la question à la fois du respect de leur souveraineté et des enjeux économiques dont ils sont l’objet. Il faut s’assurer que ces territoires soient bien intégrés au reste de la région.
  • Un conflit majeur dans la région impacterait vite et lourdement sur l’économie mondiale donc notre économie, donc nous devons nous sentir concernés.

Thomas Simon

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